‹ L’Ami de l’ordreChapitre 6 sur 7 · Scène V

Scène V

L’ABBÉ, MONSIEUR DE RONCEVILLE, MARIE, LA PÉTROLEUSE.

MONSIEUR DE RONCEVILLE.

Tiens ! Une femme…

MARIE.

Une pétroleuse !

MONSIEUR DE RONCEVILLE, étonné.

Une pétroleuse !… Une vraie !… Ah ! ça, mais… Il y en a donc des pétroleuses ?

MARIE, désignant le panorama de Paris incendié.

Mais qui croyiez-vous qui mettait le feu ?

MONSIEUR DE RONCEVILLE.

Mon Dieu ! j’imaginais… des gens du bâtiment, voyez-vous.

L’ABBÉ, approchant de la femme.

Est-il vrai, malheureuse ?

LA PÉTROLEUSE.

Dame ! Pour sûr, que c’est vrai.

L’ABBÉ.

Et vous osez vous présenter chez moi, chez un prêtre !

LA PÉTROLEUSE.

Oh ! vous savez, monsieur le curé, quand on veut sauver sa peau, on se présenterait bien chez le pape.

MARIE.

Osez-vous dire, impie… !

L’ABBÉ.

Taisez-vous, je vous prie, Marie. (À la femme.) Donc, vous avez le triste courage d’avouer ! Savez-vous que l’incendie est le plus odieux, le plus barbare de tous les crimes ?

LA PÉTROLEUSE.

Non, j’ sais pas.

L’ABBÉ.

Vous ne savez pas ! Ainsi, vous agissez sans raison ! Comme une bête sauvage !… Pourquoi avez-vous allumé l’incendie ?

LA PÉTROLEUSE.

J’ sais pas !

L’ABBÉ.

Vous êtes folle, alors ? Vous êtes enragée ?

LA PÉTROLEUSE.

Pour sûr, que j’ suis enragée !

MONSIEUR DE RONCEVILLE.

Enragée ! Pourquoi ?

LA PÉTROLEUSE.

Ah ! ça, j’ sais pas.

L’ABBÉ.

On vous avait endoctrinée ? Monté la tête ? Vous aviez écouté les discours des énergumènes qui prêchaient le vol, le massacre et la destruction ?

LA PÉTROLEUSE.

Non. Je n’ai jamais entendu parler aucun de ces gens-là. Ah ! si ; j’en ai entendu un tout de même, rue Haxo. Il disait qu’il ne fallait ni voler ni détruire, et il se débattait comme un damné pour qu’on ne fusille pas les otages. C’était Varlin qu’il s’appelait. (L’abbé tressaille.) Non, j’ai jamais donné dans la politique. C’est bon pour les vieux, la politique. Mais nous autres, les jeunes, c’est autre chose qu’on a dans la peau. On en a assez, voilà tout.

L’ABBÉ.

Assez de quoi ?

LA PÉTROLEUSE.

J’ sais pas. Assez de tout.

L’ABBÉ.

Oui, la haine aveugle ; toutes les mauvaises passions déchaînées ; les jalousies couvées depuis l’enfance, les rancunes qu’on rêve d’assouvir, l’envie du bien-être possédé par d’autres…

LA PÉTROLEUSE.

Pt’être bien. J’ sais pas.

L’ABBÉ.

Malheureuse ! Vous ne savez pas !

LA PÉTROLEUSE.

Non, que j’ vous dis ! J’ sais pas ! j’ sais pas ! j’ sais pas !

L’ABBÉ.

Et vous espérez que je vais vous soustraire au juste châtiment qui vous attend…

LA PÉTROLEUSE.

J’ sais pas. Vous ferez comme vous voudrez, bien sûr. (Avec un geste étonné.) Ah ! bien vrai, en v’là des questions ! Pourquoi ci ? et pourquoi ça ?… Comme si on savait… C’est pire qu’un tribunal ! Les autres, au moins, en bas, on les colle au mur sans leur demander rien…

L’ABBÉ.

Ce sont des rebelles qui ont mérité leur sort. Mais vous, qui êtes une femme, et dont l’inconscience même me fait pitié, si je me résous à vous donner asile, me promettez-vous ?…

LA PÉTROLEUSE.

Ah ! oui, je vous vois venir ! Je n’ promets rien du tout, vous savez. Si je veux sauver ma peau, c’est pour en faire ce qu’il me plaira, après. Pour sûr que oui. Et puis, d’abord, est-ce qu’on peut savoir ce qu’on fera ? Vrai, y a des choses qui vous retournent. Pourquoi qu’y en a qui sont si heureux et d’autres si malheureux, hein ? Savez-vous pourquoi, monsieur le curé ? Moi, j’ sais pas.

MONSIEUR DE RONCEVILLE, prenant sa canne et son chapeau.

Par le fait… moi non plus.

L’ABBÉ, s’approchant de M. de Ronceville.

Cher monsieur, je vous en prie, conseillez-moi. Que dois-je faire ?

MONSIEUR DE RONCEVILLE.

C’est bien simple… (se reprenant.) Non, pas tant que ça ; car, si je ne m’étais pas trompé, si c’était un chef, un théoricien, qui était venu vous demander asile, vous l’auriez sauvé, j’en suis sûr.

L’ABBÉ.

J’aurais essayé de racheter l’erreur commise par… par l’autre… par le prêtre qui a dénoncé Varlin. J’espère que Dieu m’aurait donné la force de payer la rançon. Mais cette femme !… Et puis, si l’on m’interroge, il faut mentir…

MONSIEUR DE RONCEVILLE.

Tranchons le mot : il faut prendre une résolution. Il faut agir. C’est cela qui vous effraye, n’est-ce pas ?… Écoutez, monsieur le curé : De nous quatre, de vous, de moi, de cette malheureuse et de M. Bonhomme — de ces quatre individualités qu’on pourrait prendre pour des symboles, il n’y a qu’un être effectif, qui existe et qui sache pourquoi. C’est l’honorable monsieur Bonhomme. Il existe par l’argent et pour l’argent. Nous, nous n’avons point de raison d’être. Quatre-vingt-neuf a produit ça. Le roi est mort, vive Bonhomme ! Tirez-lui votre chapeau, l’abbé ; il en a pour jusqu’à la fin du siècle. Et au revoir.

L’ABBÉ.

Vous me quittez ? Vous…

MONSIEUR DE RONCEVILLE.

Oui. (On entend du bruit dans l’escalier.) Ah ! il me semble entendre des crosses de fusil sonner dans l’escalier. L’armée de Versailles, sans doute, qui vient s’assurer qu’aucun insurgé n’est caché dans la maison. Alors, si vous le permettez, je resterai…

L’ABBÉ.

Un peu par curiosité ?

MONSIEUR DE RONCEVILLE.

Je l’avoue. Cette fille m’intéresse — rétrospectivement. — La race n’a pas dégénéré. Il me semble voir une de ces tricoteuses qui nous envoyaient si joliment à la guillotine.

L’ABBÉ, distrait et énervé.

Vous saviez leur répondre.

MONSIEUR DE RONCEVILLE.

Nous leur répondions : « On y va, canailles. » (Désignant la pétroleuse.) Ces gens-là disent-ils la même chose, quand on les pousse au mur ?

On sonne et du bruit à la porte.

L’ABBÉ.

Que faire ? que faire ? Oh ! quelle nuit ! Quelles ténèbres !… Une faute a été commise que je voudrais racheter, et la force me manque. (Se tournant vers le crucifix.) Mon Dieu, éclairez-moi !

MONSIEUR DE RONCEVILLE, après avoir à demi réprimé
un geste nerveux, s’avançant vers l’abbé.

Moi, vous savez, monsieur le curé, je n’ai jamais cru aux pétroleuses, jusqu’à présent. Et, à bien prendre, je ne suis pas sûr de celle-ci. Pas sûr du tout. Ce serait un spécimen unique, en tous cas, et bon à conserver. Mais quelque chose me dit qu’elle se vante…

LA PÉTROLEUSE.

C’te blague !

MONSIEUR DE RONCEVILLE.

Vous voyez. Pure fanfaronnade. Je…

L’ABBÉ, à Marie.

Marie, emmenez cette femme et cachez-la.

MARIE.

Mais, monsieur le curé… vraiment…

L’ABBÉ.

Vous avez entendu ?

LA PÉTROLEUSE, à Marie qui ne bouge pas.

Est-ce que vous êtes sourde ? Suivez-moi pour me montrer le chemin.

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