‹ L’Amour souffle où il veutChapitre 8 sur 8 · ACTE DEUXIÈME · Scène PREMIÈRE

ACTE DEUXIÈME · Scène PREMIÈRE

GEORGES, LAVINIA.

LAVINIA.

Bonjour, Georges !

GEORGES.

Bonjour, Georges !Bonjour, Lavinia !

LAVINIA.

Bonjour, Georges ! Bonjour, Lavinia !De grâce,
Promets-moi, si tu veux que je t’aime et t’embrasse,
Une faveur.

GEORGES.

Une faveur.Laquelle ?

LAVINIA.

Une faveur. Laquelle ?Ordonne à miss Lucy,
Fidèle à son bonnet de vieux tulle roussi,
De mettre un ruban jaune à la place d’un rose.

GEORGES.

Moqueuse !

LAVINIA.

Moqueuse !Et de changer deux fois par an de pose.
Car au monde il n’est rien qui soit plus ennuyeux,
Plus monotone à l’âme et plus maussade aux yeux
Qu’un horizon toujours borné par une Anglaise,
Faisant du petit point sur une grande chaise.

GEORGES.

Lavinia, ménage un peu ton chaperon…
Qu’as-tu fait ce matin ?

LAVINIA.

Qu’as-tu fait ce matin ?D’abord j’ai lu Byron,
J’ai joué des morceaux de la marche funèbre
Et l’Invitation à la valse de Webre,
Puis, pour me dérider, passant à Rossini
Avec sa tarentelle à six-huit, j’ai fini
Mamma mia, mamma mia ! — Je me croyais encore
À Sorrente, et mes pieds, sur le rhythme sonore,
Dansaient en même temps ce que chantaient mes mains…
Montons-nous à cheval aujourd’hui ?

GEORGES.

Montons-nous à cheval aujourd’hui ?Les chemins
Sont rompus, et le ciel est tout haché de pluie.

LAVINIA.

Quel dommage !

GEORGES.

Quel dommage !Rester à la maison t’ennuie ?

LAVINIA.

Auprès de toi, jamais, cher Georges ! — Seulement
Cela m’eût fait plaisir de sortir ma jument
Et d’essayer au bois mon amazone neuve.
Affreux climat ! il faut qu’il neige ou bien qu’il pleuve !
Ô mon beau ciel de Naple immuablement pur,
Qu’un flot moins bleu que lui berce dans son azur !

GEORGES.

Le regretterais-tu ?

LAVINIA.

Le regretterais-tu ?Non, ta France chérie
Est maintenant pour moi comme une autre patrie ;
Je ne regrette rien.

GEORGES.

Je ne regrette rien.Tu m’aimes donc beaucoup ?

LAVINIA.

Certe, et je te le prouve en te sautant au cou.

GEORGES.

Enfant !… Mais tu n’es plus une petite fille,
Et tu me traites trop en père de famille.

LAVINIA.

En père ! — Non, monsieur, mais en frère adoré ;
C’est un titre charmant, amical et sacré.

GEORGES.

Sans doute, mais l’on peut en trouver un plus tendre,
Et je te le dirais si tu voulais l’entendre.

LAVINIA.

Je doute qu’il en soit un plus plein de douceur
Pour moi, jadis ta fille et maintenant ta sœur.

GEORGES.

Celui de mari ?

LAVINIA.

Celui de mari ?Non ; je ne sens nulle envie
De laisser pénétrer brusquement dans ma vie
Cet inconnu d’hier, époux du lendemain,
Qui pose à tout hasard votre main dans sa main.
Un frère vaut bien mieux, surtout s’il te ressemble.
Le monde est comme un livre où nous lisons ensemble,
Fronts penchés l’un vers l’autre et mêlant nos cheveux.
Tu connais mes secrets, je devine tes vœux ;
Il existe entre nous de longues sympathies,
Une communauté de choses ressenties,
Des souvenirs d’un charme intime et pénétrant
Où le présent qui rêve au passé se reprend ;
L’époux ignorerait ma vie antérieure,
Toute une part de moi, peut-être la meilleure ;

Je ne veux pas jeter à quelque sot mari
Mon âme, ton ouvrage, ô mon frère chéri !

GEORGES.

Tu n’aimes donc personne ?

LAVINIA.

Tu n’aimes donc personne ?Eh ! si, puisque je t’aime.

GEORGES.

D’amour ou d’amitié ?

LAVINIA.

D’amour ou d’amitié ?Je n’en sais rien moi-même.
Je ne connais l’amour, ne l’ayant pas senti,
Que comme l’on connaît les mœurs de Taïti
Sur les récits de Cook et de Dumont d’Urville,
Ou la mer, par Gudin, quand on reste à la ville ;
Me trouvant bien chez moi, je n’ai pas voyagé.

GEORGES.

Tu n’en as pas l’envie ?

LAVINIA.

Tu n’en as pas l’envie ?Et pourquoi faire ? — J’ai,
C’est toi qui l’as permis, lu les chants des poëtes,
Des mystères du cœur fidèles interprètes,
Dans leurs livres, que nul n’a fermé sans émoi,
Plus d’un groupe idéal a passé devant moi,
Souriant ou pensif et les mains enlacées :
Francesca, Paolo, chères ombres blessées,
Herminie et Tancrède, Angélique et Médor,
Aminte et son berger, et bien d’autres encor ;
Près d’Hamlet, Ophélie effeuillant sa couronne,
Juliette penchée au balcon de Vérone
À qui Roméo dit : « Ne crains rien, mon amour,
Ce n’est pas l’alouette et ce n’est pas le jour ! »
Faust au jardin de Marthe emmenant Marguerite,
Virginie avec Paul qu’un seul jupon abrite,
Saint-Preux et sa Julie aux bosquets de Clarens,

Miss Harlowe, qui songe entre ses vieux parents
Aux moyens d’envoyer sa lettre à Lovelace ;
Mais leurs feux m’ont laissée aussi froide que glace,
Et mon cœur, préservé par quelque talisman,
S’en tient, en fait d’amour, aux amours de roman.
Encor souvent trouvai-je avec leurs hyperboles
Les héros enragés, les héroïnes folles,
Et je pense que Dieu là-haut me prépara
Pour être le Kaled d’un vertueux Lara.
Je te suivrai partout sous un habit de page,
Et nous courrons le monde en galant équipage.

GEORGES.

Eh quoi ! tu n’as jamais éprouvé ces langueurs
Que la brise d’avril apporte à tous les cœurs,
Cette délicieuse et tendre inquiétude
Qui, par la rêverie interrompant l’étude,
Vous fait rester l’œil fixe et le coude appuyé
Sur Shakspeare incompris ou Mozart oublié ?

LAVINIA.

Non ; quand mon piano, quand mes livres m’ennuient,
Je me mets à broder et les heures s’enfuient.

GEORGES.

Jamais tu n’as senti, le soir, sur ton bras nu,
L’invisible baiser de l’amant inconnu
Se poser, comme fait un papillon qui joue,
Et le sang de ton cœur te monter à la joue ?

LAVINIA.

J’arrange ma cornette et roule mes cheveux,
Je me couche, et ne sens aucun frisson nerveux.

GEORGES.

Jamais tu n’as couru, la figure embrasée,
Aux fleurs de ta fenêtre où perle la rosée,
Y rafraîchir ton front lourd de rêves brûlants,

Ni, poussée au jardin par de brusques élans,
Quitté, pendant la nuit, la couche où tu reposes
Pour dire ton secret à l’oreille des roses ?

LAVINIA.

Je dors jusqu’au matin sans déranger les fleurs,
Puis je m’éveille aux cris des oiseaux querelleurs,
Qui dans l’arbre voisin font un joyeux tapage,
Et ma vie, en riant, tourne encor une page ;
Une page où se lit un seul nom…

GEORGES.

Une page où se lit un seul nom…Et lequel ?

LAVINIA.

Le tien.

GEORGES.

Le tien.Vraiment.

LAVINIA.

Le tien. Vraiment.Mais oui. N’est-ce pas naturel ?
Pour moi n’es-tu pas tout, et famille et patrie !
Que suis-je ? À ton caprice une forme pétrie,
Que tu douas d’une âme et que, bon comme Dieu,
Tu mis dans un charmant et splendide milieu,
Lui livrant ton Éden en toute confiance,
Sans excepter le fruit de l’arbre de science.
Mais Ève n’a pas pris la pomme et s’en repent.
Elle eût dû, sur l’amour, consulter le serpent ?
Cher Georges, si mon cœur quelque jour prenait flamme,
Je ne confesserais mon âme qu’à ton âme !

GEORGES.

Qui croirait que l’amour t’intéresse si peu,
Fille d’un sol de lave et d’un climat de feu ?

LAVINIA.

Oh ! maintenant je suis une Parisienne.
Je n’ai plus cette nuque aux tons terre de Sienne,
Ces maigres bras brûlés par un âcre soleil,

Et mon sang est moins chaud sous mon teint plus vermeil ;
Ce qui n’empêche pas que je n’aime mon George,
Non comme l’idéal absurde que se forge
Sur les têtes de cire aux montres des coiffeurs,
Une pensionnaire aux petits airs rêveurs,
Mais comme le garçon le meilleur de la terre,
D’une amitié que rien ne balance et n’altère,
Et pour qui, s’il fallait à sa place mourir,
On me verrait gaîment à l’échafaud courir !

GEORGES, à part.

Ômon cœur bats moins fort. (Haut.) Du moins, enfant cruelle,
Avez-vous réfléchi combien vous êtes belle ?

LAVINIA, souriant.

Je n’ai pas réfléchi, non vraiment, mais ce soir
Je questionnerai là-dessus mon miroir.

GEORGES.

Dieu parfois met devant ceux qu’il affectionne
La beauté, lampe d’or, qui sur l’âme rayonne !

LAVINIA.

Bonne précaution, car plus d’un œil distrait
À côté du trésor, sans rien voir, passerait.

GEORGES, à part.

Essayons d’un moyen pour savoir si l’amie
Cache sous sa froideur une amante endormie,
Sur ce marbre insensible, où mon ciseau glissa,
Posons la jalousie en guise de moxa.
(Haut). — N’as-tu pas remarqué cette jeune personne
Hier, aux Bouffes…

LAVINIA.

Hier, aux Bouffes…Blonde, avec une couronne
De feuilles d’un vert glauque à brindilles d’argent ;
On eût dit une ondine en sa source nageant,
À la voir ondoyer au bord de sa baignoire,
Plus blanche mille fois que sa robe de moire.

GEORGES.

Comment la trouves-tu ?

LAVINIA.

Comment la trouves-tu ?Charmante de tout point.

GEORGES.

Si je l’aimais cela ne te fâcherait point ?

LAVINIA.

En rien.

GEORGES.

En rien.C’est ma cousine ; on veut que je l’épouse.

LAVINIA.

Elle te plaît ? Prends-là.

GEORGES.

Elle te plaît ? Prends-là.Tu n’es donc pas jalouse ?

LAVINIA.

Non ; la femme ne peut faire ombrage à la sœur,
Elle prend le foyer, et je garde le cœur.

GEORGES, à part.

Elle n’a ni rougi ni pâli sous l’atteinte,
Et sa tranquillité, par malheur n’est pas feinte ;
Envolez-vous espoirs ; doux projets, croulez bas !
Elle ne m’aime pas ! Elle ne m’aime pas !
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