‹ L’An deux mille quatre cent quaranteChapitre 16 sur 47 · 15

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Heureux mortels ! Vous n’avez donc plus de théologiens ? Je ne vois plus ces gros volumes qui sembloient les piliers fondamentaux de nos bibliothèques, ces masses pesantes que l’imprimeur seul, je pense, avoit lues : mais enfin, la théologie est une science sublime &… — Comme nous ne parlons plus de l’Être Suprême que pour le bénir & l’adorer en silence, sans disputer sur ses divins attributs à jamais impénétrables, on est convenu de ne plus écrire sur cette question trop sublime & si fort au dessus de notre intelligence. C’est l’ame qui sent Dieu, elle n’a pas besoin de secours étrangers pour s’élancer jusqu’à lui.

Tous les livres de théologie, ainsi que ceux de jurisprudence, sont scellés sous de gros barreaux de fer dans les souterrains de la bibliothèque ; & si jamais nous sommes en guerre avec quelques nations voisines, au lieu de pointer des canons, nous leur enverrons ces livres dangereux. Nous conservons ces volcans de matière inflammable pour servir de vengeance contre nos ennemis : ils ne tarderont point à se détruire ; au moyen de ces poisons subtils qui saisissent à la fois la tête & le cœur.

— Vivre sans théologie, je conçois cela très-aisément ; mais sans jurisprudence, c’est ce que je ne conçois guères. — Nous avons une jurisprudence, mais différente de la vôtre, qui étoit gothique & bizarre. Vous portiez encore l’empreinte de votre antique servitude. Vous aviez adopté des loix qui n’étoient faites ni pour vos mœurs, ni pour vos climats. Comme la lumière est descendue par degrés dans presque toutes les têtes, on a réformé les abus qui faisoient du sanctuaire de la justice un antre de voleurs. On s’est étonné que le monstre noir qui dévore la veuve & l’orphelin, ait joui si longtems d’une coupable impunité. On ne conçoit pas qu’un procureur ait pû traverser paisiblement la ville sans être lapidé par quelque main desespérée.

Le bras auguste qui tenoit le glaive de la justice, a frappé cette foule de corps sans ame qui n’avoient que l’instinct du loup, la ruse du renard, & le croassement du corbeau : leurs propres clercs, qu’ils faisoient mourir de faim & d’ennui, ont été les premiers à révéler leurs iniquités & à s’armer contre eux. Thémis a parlé, & la race a disparu. Telle fut la fin tragique & effrayante de ces larrons qui ruinoient des familles entières en barbouillant du papier.

— De mon tems on prétendoit que sans leur ministère, une partie des citoyens resteroit oisive aux barrières des tribunaux, & que les tribunaux deviendroient peut-être le théâtre de la licence & de la fureur. — Assurément c’étoit la ferme du papier timbré qui parloit ainsi. — Mais comment les affaires se jugent elles ? que faire sans procureurs ? — Ah ! Les affaires se jugent le mieux du monde. Nous avons conservé l’ordre des avocats, qui connoit toute la noblesse & l’excellence de son institution ; encore plus désintéressé, il est devenu plus respectable. Ce sont eux qui se chargent d’exposer clairement & surtout d’un style laconique la cause de l’opprimée, le tout sans emphase, sans déclamation. On ne voit plus un long plaidoyé bien froid, bien nourri d’invectives, en les échauffant seuls, leur coûter la perte de la vie. Le méchant, dont la cause est injuste, ne trouve dans ces défenseurs intègres que des hommes incorruptibles : ils répondent sur leur honneur des causes qu’ils entreprennent ; ils abandonnent le coupable, déja condamné par le refus qu’ils font de le servir, s’excuser en tremblant devant les juges où il comparoit sans défenseur.

Chacun est rentré dans le droit primitif de plaider sa cause. On ne laisse jamais le tems au procès de s’embrouiller : ils sont éclaircis & jugés dans leur naissance ; & le plus longtems qu’on leur accorde, quand l’affaire est obscure, est l’espace d’une année. Mais aussi les juges ne reçoivent plus d’épices : ils ont rougi de ce droit honteux, modique en sa naissance, & qu’ils ont fait monter à des sommes exorbitantes : ils ont reconnu qu’ils donnoient eux-mêmes l’exemple de la rapacité, & que s’il est un cas où l’intérêt ne doit pas prévaloir, c’est le moment honorable & terrible où l’homme prononce au nom sacré de la justice. — Je vois que vous avez prodigieusement changé nos loix. — Vos loix ! encore un coup, pouviez-vous donner ce nom à ce ramas indigeste de coutumes opposées, à ces vieux lambeaux décousus, qui ne présentoient que des idées sans liaison & des imitations grotesques. Pouviez-vous adopter ce monument barbare, qui n’avoit ni plan, ni ordonnance, ni objet ; qui n’offroit qu’une compilation dégoûtante, où la patience du génie s’engloutissoit dans un abîme bourbeux ? Il est venu des hommes assez intelligens, assez amis de leurs semblables, assez courageux pour méditer une refonte entière, & d’une masse bizarre en faire une statue exacte & bien proportionnée.

Nos rois ont donné toute leur attention à ce vaste projet qui intéressoit des milliers d’hommes. On a reconnu que l’étude par excellence étoit celle de la législation. Les noms de Lycurgue, des Solon, & de ceux qui ont marché sur leurs traces, sont les plus respectables de tous. Le point lumineux a parti du fond du nord ; & comme si la nature avoit voulu humilier notre orgueil, c’est une femme qui a commencé cette importante révolution.

Alors la justice a parlé par la voix de la nature, souveraine législatrice, mère des vertus & de tout ce qui est bon sur la terre : appuyée sur la raison & l’humanité, ses préceptes ont été sages, clairs, distincts, en petit nombre. Tous les cas généraux ont été prévus & comme enchaînés par la loi. Les cas particuliers en dérivent naturellement, comme des branches qui sortent d’un tronc fertile ; & la droiture, plus savante que la jurisprudence elle-même, appliqua la probité pratique à tous les événemens.

Ces nouvelles loix sont avares sur-tout du sang des hommes : la peine est proportionnée au délit. Nous avons banni & vos interrogatoires captieux, & les tortures de la question, dignes d’un tribunal d’inquisiteurs, & vos supplices affreux faits pour un peuple de Cannibales. Nous ne mettons plus à mort le voleur, parce que c’est une injustice inhumaine de tuer celui qui n’a point donné la mort : tout l’or de la terre ne vaut pas la vie d’un homme ; nous le punissons par la perte de sa liberté. Le sang coule rarement, mais lorsqu’on est forcé de le verser pour l’effroi des scélérats, c’est avec le plus grand appareil. Par exemple, il n’y a pas de grace pour un ministre qui abuse de la confiance du souverain, & qui se sert contre le peuple du pouvoir qui lui est confié. Mais le criminel ne languit point dans les cachots : la punition suit le forfait ; & si quelque doute s’élève, on aime mieux lui faire grace que de courir le risque horrible de retenir plus longtems un innocent.

Le coupable qu’on arrête est enchaîné publiquement. On peut le voir, parce qu’il doit être un exemple visible & éclatant de la vigilance de la justice. Au-dessus de la grille qui le renferme, demeure à perpétuité un écriteau qui porte la cause de son emprisonnement. Nous n’enfermons plus des hommes vivans dans la nuit des tombeaux, supplice infructueux & plus horrible que le trépas ! C’est en plein jour qu’il offre la honte du châtiment. Chaque citoyen sait pourquoi tel homme est condamné à la prison, & tel autre aux travaux publics. Celui que trois châtimens n’ont pû corriger, est marqué, non sur l’épaule, mais au front, & chassé pour jamais de la patrie.

— Eh ! Dites-moi, je vous prie, les lettres de cachet ? Qu’est devenu ce moyen prompt, infaillible, qui tranchoit toute difficulté, qui mettoit si à leur aise l’orgueil, la vengeance & la persécution ? — Si vous faisiez cette question sérieusement, me répondit mon guide d’un ton sévère, vous insulteriez au Monarque, à la nation, à moi-même. La question & les lettres de cachet sont au même rang ; elles ne souillent plus que les pages de votre histoire.

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