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Vous voulez dîner, me dit mon guide, car la promenade vous a ouvert l’appétit ? Eh bien ! Entrons dans cette auberge… Je reculai trois pas. Vous n’y pensez pas, lui dis-je, voilà une porte cochere, des armes, des écussons. C’est un prince qui demeure ici. — Eh, vraiment oui ! C’est un bon prince, car il a toujours chez lui trois tables ouvertes ; l’une pour lui & sa famille, l’autre pour les étrangers, & la troisième pour les nécessiteux. — Y a-t-il beaucoup de tables pareilles dans la ville ? — Chez tous les princes. — Mais il doit s’y trouver bien des parasites fainéans ? — Point du tout : car dès que quelqu’un s’en fait une habitude & qu’il n’est pas étranger, alors on le remarque, & les censeurs de la ville en sondant ses dispositions lui assignent un emploi ; mais s’il ne paroît propre qu’à manger, on le bannit de la cité, comme dans la république des abeilles on chasse de la ruche toutes celles qui ne savent que dévorer la part commune. — Vous avez donc des censeurs ? — Oui, ou plutôt ils méritent un autre nom : ce sont des admonesteurs qui portent partout le flambeau de la raison, & qui guérissent les esprits indociles ou mutinés, en employant tour-à-tour l’éloquence du cœur, la douceur & l’adresse.
Ces tables sont instituées pour les vieillards, les convalescens, les femmes enceintes, les orphelins, les étrangers. On s’y assied sans honte & sans scrupule. Ils y trouvent une nourriture saine, légère, abondante. Ce prince qui respecte l’humanité, n’étale point un luxe aussi révoltant que fastueux ; il ne fait point travailler trois cents hommes pour donner à dîner à douze personnes ; il ne fait point de sa table une décoration d’opéra ; il ne se fait pas gloire de ce qui est une véritable honte, d’une profusion outrée, insensée : quand il dîne, il songe qu’il n’a qu’un estomac, & que ce seroit en faire un dieu que de lui présenter, comme aux idôles de l’antiquité, cent sortes de mets dont il ne sauroit goûter.
Tout en conversant nous traversâmes deux cours, & nous entrâmes dans une salle extrêmement profonde : c’étoit celle des étrangers. Une seule table déja servie en plusieurs endroits en occupoit toute la longueur. On honora mon grand âge d’un fauteuil : on nous servit un potage succulent, des légumes, un peu de gibier & des fruits, le tout simplement accommodé.
Voilà qui est admirable, m’écriai-je : oh que c’est faire un bel emploi de ses richesses que de nourrir ceux qui ont faim. Je trouve cette façon de penser bien plus noble & bien plus digne de leur rang… Tout se passa avec beaucoup d’ordre ; une conversation décente & animée prêtoit de nouveaux agrémens à cette table publique. Le prince parut, donnant ses ordres de côté & d’autre d’une manière noble & affable. Il vint à moi en souriant ; il me demanda des nouvelles de mon siécle ; il exigea que je fusse sincère. Ah ! lui dis-je, vos premiers ancêtres n’étoient pas si généreux que vous ! ils passoient leurs jours à la chasse & à table. S’ils tuoient des lièvres, c’étoit par oisiveté, & non pour les faire manger à ceux qui en avoient été mangés. Ils n’élevèrent jamais leur ame vers quelqu’objet grand & utile. Ils ont dépensé des millions pour des chiens, des valets, des chevaux & des flatteurs : enfin ils ont fait le métier de courtisans ; ils ont abandonné la cause de la patrie.
Chacun levoit les mains au ciel d’étonnement ; on avoit toutes les peines du monde à ajouter foi à mes paroles. L’histoire, me disoit-on, ne nous avoit pas dit tout cela ; au contraire. — Ah ! répondis-je, les historiens ont été plus coupables que les princes.