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En sortant de la bibliothéque, un particulier, qui ne m’avoit pas dit un mot depuis trois heures, m’arrêta, & nous liâmes conversation ensemble. Elle tomba sur les gens de lettres. J’en ai peu connu de mon tems, lui dis-je ; mais ceux que j’ai fréquentés étoient doux, honnêtes, modestes, pleins de probité. Auroient-ils eu des défauts, ils les rachetoient par tant de qualités précieuses qu’il auroit fallu être incapable d’amitié pour ne point s’attacher à eux. L’envie, l’ignorance & la calomnie ont défiguré le caractère des autres : car tout homme public est exposé aux sots discours du vulgaire ; tout aveugle qu’il est, il prononce hardiment. Les grands, privés pour la plupart de talens comme de vertus, étoient jaloux de ce qu’ils attachoient les regards de la nation, & feignoient de les mépriser. Ces écrivains avoient encore à combattre le goût dédaigneux du public, qui d’autant plus avare de louanges qu’il étoit riche de leurs travaux, abandonnoit quelquefois des chef-d’œuvres pour aller s’extasier à quelques plates boufonneries. Enfin ils avoient besoin du plus grand courage pour se soutenir dans une carrière où l’orgueil des hommes leur offroit mille dégoûts ; mais ils ont bravé & l’insolent mépris des grands, & les propos imbécilles du vulgaire : la renommée juste, en flétrissant leurs adversaires, a couronné leurs nobles efforts.
Je les reconnois à ce portrait, me dit poliment mon interlocuteur. Les gens de lettres sont devenus les citoyens les plus respectables. Tous les hommes éprouvent le besoin d’être émus, attendris ; c’est le plaisir le plus vif que l’ame puisse goûter. C’est à eux que l’État a confié le soin de développer ce principe des vertus. En peignant des tableaux majestueux, attendrissans, terribles, ils rendent les hommes plus susceptibles de tendresse, & les disposent en perfectionnant leur sensibilité à toutes les grandes qualités dont elle est l’origine. Nous trouvons, poursuivit-il, que les écrivains de votre siécle, du côté de la morale & des vues profondes & utiles, ont surpassé de beaucoup les écrivains du siécle de Louis XIV. Ils ont peint les fautes des rois, les malheurs des peuples, les ravages des passions, les efforts de la vertu, les succès mêmes du crime. Fidèles à leur vocation, ils ont eu le courage d’insulter aux trophées sanglans que la servitude & l’erreur avoient consacrés à la tyrannie. Jamais la cause de l’humanité ne fut mieux plaidée ; & quoi qu’ils l’aient perdue par une fatalité inconcevable, ces intrépides avocats n’en sont pas moins demeurés couverts de gloire.
Tous ces traits de lumière échappés à ces ames fortes & courageuses, se sont conservés & transmis d’âge en âge. Tel un germe longtems foulé aux pieds, est tout à coup transporté par un vent favorable ; s’il trouve un abri commode, il croit, s’élève, forme un arbre, dont le feuillage épais devient à la fois un ornement & un asyle.
Si plus éclairés sur la véritable grandeur, nous méprisons le faste & l’ostentation des puissances, si nous avons tourné nos regards vers des objets dignes de la recherche des hommes, c’est aux lettres que nous en sommes redevables. Nos écrivains ont encore surpassé les vôtres en courage. Si quelque prince s’écartoit des loix, ils feroient revivre ce tribunal fameux à la Chine, ils graveroient son nom sur l’airain terrible où sa honte vivroit éternellement ; l’histoire est entre leurs mains l’écueil de la fausse gloire, l’arrêt porté contre les illustres criminels, le creuset où le héros disparoît s’il n’a pas été homme.
Eh ! que les maîtres du monde, qui se plaignent que tout ce qui les approche ressent la contrainte et la dissimulation, soient confondus ; n’ont-ils pas toujours auprès d’eux ces orateurs muets, indépendans, intrépides, qui peuvent les instruire sans les offenser, & qui n’ont auprès de leur trône ni faveurs à obtenir ni disgrace à craindre ?
Nous devons rendre justice à ces nobles écrivains, c’est qu’il n’est point d’état parmi les hommes qui ait mieux rempli sa destination. Les uns ont foudroyé la superstition, les autres ont soutenu les droits des peuples ; ceux-ci ont creusé la mine féconde de la morale, ceux-là ont montré la vertu sous les traits d’une indulgente sensibilité. Nous avons oublié les foiblesses particulières qu’en qualité d’hommes ils ont pu avoir. Nous ne voyons que cette masse de lumière qu’ils ont formée, agrandie ; c’est un soleil moral qui ne s’éteindra plus qu’avec le flambeau de l’univers !
— Je voudrois bien jouir de la présence de vos grands hommes, car j’ai toujours eu un attrait particulier pour les bons écrivains ; j’aime à les voir & surtout à les entendre. — Vous tombez fort bien : on ouvre aujourd’hui les portes de l’académie ; l’on doit y recevoir un homme de lettres. — À la place, sans doute, d’un académicien décédé ? — Que dites-vous ? le mérite doit-il attendre que le glaive du trépas ait frappé une tête pour venir occuper sa place ? Le nombre des académiciens n’est point fixé : chaque talent trouve sa couronne ; il en est assez pour les récompenser tous.