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Oserois-je vous demander quelle est la forme présente de votre gouvernement ? Est-il monarchique, démocratique, aristocratique ? — Il n’est ni monarchique, ni démocratique, ni aristocratique ; il est raisonnable et fait pour des hommes. La monarchie n’est plus. Les États monarchiques, comme vous le saviez, mais si infructueusement, vont se perdre dans le despotisme, comme les fleuves vont se perdre dans le sein de la mer ; et le despotisme bientôt croule sur lui-même. Tout cela s’est accompli à la lettre, & il n’y eut jamais de prophétie plus certaine.
En proportion des lumières acquises, sans doute, qu’il eût été honteux pour notre espèce d’avoir mesuré la distance de la terre au soleil, d’avoir pesé tous les globes, & de n’avoir pu découvrir les loix simples & fécondes qui doivent diriger des êtres raisonnables. Il est vrai que l’orgueil, la cupidité, l’intérêt présentoient mille obstacles : mais quel plus beau triomphe que de trouver le nœud qui devoit faire servir ces passions particulieres au bien général ! Un vaisseau qui sillonne les mers commande aux élémens au moment même où il obéit à leur empire : soumis à une double impulsion, sans cesse il réagit contre eux. Voilà peut-être l’image la plus fidelle d’un État : porté sur des passions orageuses, il reçoit d’elles le mouvement, & doit résister aux tempêtes. L’art du pilote est tout. Vos lumieres politiques n’étoient qu’un crépuscule ; et vous accusiez imbécillement l’auteur de la nature, tandis qu’il vous avoit donné l’intelligence & le courage pour vous gouverner. Il n’a fallu qu’une voix forte pour réveiller la multitude d’un sommeil d’engourdissement. Si l’oppression tonnoit sur vos têtes, vous ne deviez en accuser que votre foiblesse. La liberté & le bonheur appartiennent à qui ose les saisir. Tout est révolution dans ce monde : la plus heureuse de toutes a eu son point de maturité, & nous en recueillons les fruits.
Sortis de l’oppression, nous n’avons eu garde de remettre toutes les forces & tous les ressorts du gouvernement, tous les droits & l’attribut de la puissance dans les mains d’un seul homme : instruits par les malheurs des siécles passés ; nous n’avons pas été si imprudens. Socrate & Marc-Aurele seroient revenus au monde, que nous ne leur aurions pas confié le pouvoir arbitraire, non par défiance, mais dans la crainte d’avilir le caractère sacré d’homme libre. La loi n’est-elle pas l’expression de la volonté générale ; & comment confier à un seul homme un dépôt aussi important ? N’aura-t-il pas des momens de foiblesse, & quand il en seroit exemt, les hommes renonceront-ils à cette liberté qui est leur plus bel appanage ?
Nous avons éprouvé combien la souveraineté absolue étoit opposée aux véritables intérêts d’une nation. L’art de lever des tributs rafinés, toutes les forces de ce terrible cabestan progressivement multipliées, les loix embrouillées, opposées l’une à l’autre, la chicane dévorant les possessions particulieres, les villes remplies de tyrans privilégiés, la vénalité des offices, des ministres & des intendans traitant les différentes parties du Royaume comme des pays de conquête, une subtile dureté de cœur qui raisonnoit l’inhumanité, des officiers royaux qui ne répondoient de rien au peuple & qui insultoient plutôt qu’ils ne déferoient à ses plaintes : tel étoit l’effet de ce despotisme vigilant, qui rassembloit toutes les lumieres pour en abuser, à peu près comme ces verres ardens qui ne s’échauffent que pour embraser. On parcouroit la France, ce beau royaume que la nature avoit favorisé de ses regards propices : & qu’y voyoit-on ? Des cantons désolés par les maltôtiers, les villes devenues bourgs, les bourgs villages, les villages hameaux ; leurs habitans hâves, défigurés ; des mendians enfin, au lieu d’habitans. On connoissoit tous ces maux : on fuyoit des principes évidens pour embrasser le systême de la cupidité ; & les ombres qu’elle faisoit naître autorisoient la déprédation générale.
Le croiriez-vous ? La révolution s’est opérée sans efforts, & par l’héroïsme d’un grand homme. Un roi philosophe, digne du trône puisqu’il le dédaignoit, plus jaloux du bonheur des hommes que de ce fantôme de pouvoir, redoutant sa postérité & se redoutant lui-même, offrit de remettre les États en possession de leurs anciennes prérogatives : il sentit qu’un royaume étendu avoit besoin de la réunion des différentes provinces pour être gouverné sagement. Comme dans le corps humain, outre la circulation générale, chaque partie a sa circulation particuliere, ainsi chaque province, en obéissant aux loix générales, modifie ses loix particulieres d’après son sol, sa position, son commerce, ses intérêts respectifs. Par-là tout vit, tout fleurit. Les provinces ne sont plus pour servir la cour, & pour orner la capitale. Un ordre aveugle, émané du trône, ne vient point porter le trouble dans des lieux où l’œil du souverain n’a jamais pu pénétrer. Chaque province se trouve dépositaire de sa sûreté & de son bonheur : son principe de vie n’est pas éloigné d’elle ; il est dans son propre sein, toujours prêt à féconder l’ensemble, à remédier aux maux qui pourroient arriver. Le secours présent est remis à des mains intéressées qui ne pallieront point la cure, ou qui même ne se réjouiront pas des coups qui peuvent affoiblir la patrie.
La souveraineté absolue fut donc abolie. Le chef conserva le nom de roi ; mais il n’entreprit pas follement de porter tout le fardeau qui accabloit ses ancêtres. Les États assemblés du royaume eurent seuls la puissance législatrice. L’administration des affaires, tant politiques que civiles, est confiée au sénat ; & le monarque armé du glaive veille à l’exécution des loix. Il propose tous les établissemens utiles. Le sénat est responsable au roi, & le roi & le sénat sont responsables aux États qui s’assemblent tous les deux ans. Tout s’y décide à la pluralité des voix.
Loix nouvelles, charges vacantes, griefs à redresser, voilà ce qui est de son ressort. Les cas particuliers ou imprévus sont abandonnés à la sagesse du monarque.
Il est heureux, & son trône est affermi sur une base d’autant plus solide que la liberté de la nation garantit sa couronne. Des ames qui n’auroient été que communes doivent leurs vertus à ce ressort éternel des grandes choses. Le citoyen n’est point séparé de l’État ; il fait corps avec lui : aussi faut-il voir avec quel zèle il se porte à tout ce qui peut intéresser sa splendeur.
Chaque arrêt émané du sénat est motivé, & le sénat explique en peu de mots ses motifs & son intention. Nous ne concevons pas comment dans votre siécle (soi-disant éclairé) vos magistrats osoient dans leur morgue orgueilleuse vous proposer des arrêts dogmatiques, semblables aux décrets des théologiens, comme si la loi n’étoit pas la raison publique, comme s’il ne falloit pas que le peuple fût instruit pour se porter plus rapidement à l’obéissance. Ces Messieurs à triple mortier, qui se disoient les peres de la patrie, ignoroient donc le grand art de la persuasion, cet art qui agit sans efforts & si puissamment, ou plutôt n’ayant ni point de vue fixe, ni marche assurée, tour-à-tour brouillons, séditieux, esclaves rampans, ils encensoient & fatiguoient le trône ; tantôt se cabrant pour des minuties, tantôt vendant le peuple à beaux deniers comptans.
Vous pensez bien que nous avons réformé ces magistrats, accoutumés de jeunesse à toute l’insensibilité nécessaire pour disposer froidement de la vie, des biens & de l’honneur des citoyens ; hardis pour la défense de leurs minces privilèges, lâches dès qu’il s’agissoit de l’intérêt public : on s’épargnoit dans les derniers tems jusqu’à la peine de les corrompre ; ils étoient tombés dans une indolence perpétuelle. Nos magistrats sont bien différens : le nom de peres du peuple, dont nous les honorons, est un titre qu’ils méritent dans toute l’étendue du terme.
Aujourd’hui les rênes du gouvernement sont confiées à des mains fermes & sages qui suivent un plan. Les loix règnent, & aucun homme n’est au dessus d’elles ; ce qui étoit un inconvénient affreux dans vos gouvernemens gothiques. Le bonheur général de la patrie est fondé sur la sûreté de chaque sujet en particulier : il ne craint point les hommes, mais les loix ; & le souverain lui-même les apperçoit au-dessus de sa tête. Sa vigilance rend les sénateurs plus attentifs à leur charge & à leur devoir ; sa confiance en eux soulage leurs peines, & son autorité donne la force & la vigueur nécessaires à leurs décisions. Ainsi le sceptre, dont la pesanteur opprimoit vos rois, est léger dans les mains de notre monarque. Ce n’est plus une victime pompeusement parée, incessamment sacrifiée aux besoins de l’État : il ne porte que le fardeau que lui permet la force limitée qu’il a reçue de la nature.
Nous possédons un prince craignant Dieu, pieux & juste, qui porte dans son cœur l’éternel & la patrie, qui redoute la vengeance divine & le blâme de la postérité, & qui regarde une bonne conscience & une gloire sans tache comme le plus haut degré de félicité. Ce sont moins de grands talens du côté de l’esprit, des connoissances étendues, qui font le bien, que le désir sincère d’un cœur droit qui le chérit & qui aime à l’accomplir. Souvent le génie vanté d’un monarque, loin d’avancer le bonheur du royaume, se tourne contre la liberté du pays.
Nous avons concilié ce qui paroissoit presque impraticable à accorder, le bien de l’État avec le bien des particuliers. On prétendoit même que le bonheur public d’un État étoit nécessairement distinctif du bonheur de quelques-uns de ses membres. Nous n’avons point épousé cette politique barbare, fondée sur l’ignorance des véritables loix ou sur le mépris des hommes les plus pauvres & les plus utiles. Il étoit des loix abominables & cruelles, qui supposoient les hommes méchans : mais nous sommes très disposés à croire qu’ils ne le sont devenus que depuis l’institution de ces mêmes loix. Le despotisme a fatigué le cœur humain, & en l’irritant l’a desséché & corrompu.
Notre roi a tout le pouvoir & l’autorité nécessaires pour faire le bien, & les bras liés pour faire le mal. On lui expose la nation sous un jour toujours favorable : on présente sa valeur, sa fidélité envers le prince, son horreur pour tout joug étranger.
Il est des censeurs qui ont droit de chasser d’auprès du prince tous ceux qui inclineroient à l’irréligion, au libertinage, au mensonge, à l’art plus funeste de couvrir la vertu de ridicule. On ne connoît plus aussi parmi nous cette classe d’hommes, qui sous le titre de noblesse (qui pour comble de ridicule étoit vénale,) accouroit ramper autour du trône, ne vouloit suivre que le métier des armes ou celui de courtisan, vivoit dans l’oisiveté, rassasioit son orgueil de vieux parchemins, & présentoit le déplorable spectacle d’une vanité égale à sa misère. Vos grenadiers versoient leur sang avec autant d’intrépidité que le plus noble d’entre eux, & ne le mettoient pas à si haut prix. D’ailleurs, une telle dénomination dans notre république auroit offensé les autres ordres de l’État. Les citoyens sont égaux : la seule distinction est celle que mettent naturellement entre les hommes la vertu, le génie & le travail.
Malgré tant de remparts, de barrières, de précautions, afin que le monarque n’oublie point, en cas de calamités publiques, ce qu’il doit aux pauvres, il observe chaque année un jeûne solemnel qui dure trois jours. Pendant ce tems notre roi souffre la faim, endure la soif, est couché sur un grabat : & ce jeûne terrible & salutaire lui imprime dans le cœur une commisération plus tendre envers les nécessiteux. Notre souverain n’a pas besoin, il est vrai, d’être averti par cette sensation physique ; mais c’est une loi de l’État, une loi sacrée, jusqu’ici suivie & respectée. À l’exemple du monarque, tout ministre, tout homme qui touche aux rênes du gouvernement, se fait un devoir de sentir par lui-même ce que c’est que le besoin et la douleur qui en résulte ; il en est plus disposé dans la suite à soulager ceux qui se trouveroient soumis à l’impérieuse & dure loi de l’extrême nécessité.
— Mais, lui dis-je, de tels changemens ont dû être longs, pénibles, difficultueux. Que d’efforts il vous a fallu faire ! — Le sage, souriant avec douceur, répondit : le bien n’est pas plus difficile que le mal. Les passions humaines sont de terribles obstacles. Mais dès que les esprits sont éclairés sur leurs véritables intérêts, ils deviennent justes & droits. Il me semble qu’un seul homme pourroit gouverner le monde, si les cœurs étoient disposés à la tolérance & à l’équité. Malgré l’inconséquence ordinaire aux gens de votre siécle, on avoit sû prévoir que la raison feroit un jour de grands progrès ; les effets en sont devenus sensibles, & les principes heureux d’un sage gouvernement ont été le premier fruit de la réforme.