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Dites-moi, je vous prie, comment se levent les impositions publiques ; car votre législation a beau être perfectionnée, il faut toujours payer des impôts, je pense ? — Pour toute réponse, l’honnête homme qui me conduisoit me prit par la main et me mena dans un carrefour large & spacieux. Là j’apperçus un coffre-fort de la hauteur de douze pieds. Ce coffre étoit soutenu sur quatre roues roulantes : le sommet présentoit une ouverture en forme de tronc, que couvroit contre la pluie un avant-toît élevé à quelque distance. Sur ce tronc étoit écrit : Tribut dû au Roi représentant l’État. Tout à côté, un autre tronc d’une grandeur plus médiocre offroit ces mots : Don Gratuit. Je vis plusieurs personnes qui d’un air libre, aisé, content, jettoient dans le tronc plusieurs paquets cachetés ; ainsi que de nos jours on met des lettres à la grand’poste. Comme j’admirois cette maniere facile de payer l’impôt, & que je faisois à ce sujet mille interrogations ridicules, on me regardoit comme un pauvre vieillard qui revient de fort loin, & l’indulgence affable de ce bon peuple ne me laissoit jamais attendre une réponse. J’avoue qu’il faut rêver pour rencontrer des gens aussi complaisans : ô le peuple loyal !
Ce grand coffre-fort que vous voyez, me dit-on, est notre receveur-général des finances. C’est là que chaque citoyen vient déposer l’argent qu’il doit pour le soutien de l’État. Dans l’un nous sommes obligés de mettre annuellement le cinquantieme de notre revenu. Le mercénaire qui n’a point de bien, ou celui qui n’a que sa subsistance juste, est dispensé de l’impôt ; car, comment pourroit-on rogner le pain du malheureux à qui il faut un jour entier pour le gagner ? Dans cet autre coffre sont les offrandes volontaires, destinées à d’utiles fondations, comme pour l’exécution des projets proposés, & qui ont l’agrément du public. Quelquefois il est plus riche que l’autre ; car nous aimons à être libres dans nos dons, & notre générosité ne veut d’autre motif que la raison & l’amour de l’État. Sitôt que notre roi a donné un édit utile & qui mérite l’approbation publique, alors on nous voit courir en foule & porter dans ce tronc quelque marque de reconnoissance. Nous récompensons de même toutes les actions vigilantes du monarque : il n’a qu’à proposer, & nous lui fournissons les moyens de consommer ses grands projets. Il y a un pareil tronc dans chaque quartier. Chaque ville de province a un pareil coffre qui reçoit les tributs du peuple de la campagne, c’est-à-dire, du fermier aisé ; car le manouvrier a ses bras en propriété, & sa tête ne doit rien à personne. Les bœufs & les porcs sont même exemts de ce droit odieux qu’on imposa la première fois sur la tête des juifs, & que vous avez payé sans en sentir l’avilissement.
— Mais, répondis-je : quoi ! on laisse à la bonne foi du peuple le tribut qu’il doit payer ? Il doit y en avoir beaucoup qui s’en exemtent, sans même que l’on s’en apperçoive ? — Point du tout : vos fraïeurs sont vaines. D’abord ce que nous donnons est de bon cœur : notre tribut n’est pas forcé ; il est fondé sur l’équité ainsi que sur la droite raison. Il n’en est pas un entre nous qui ne se fasse un point d’honneur de payer exactement la dette la plus sacrée & la plus légitime. D’ailleurs, si un homme en état de payer osoit s’y soustraire, voyez-vous ce tableau où sont gravés les noms de tous les chefs de famille, on découvriroit bientôt qu’il n’a point versé son paquet cacheté où doit être sa signature ; il se couvriroit d’un opprobre éternel, & seroit regardé du même œil qu’on regarde un voleur : le titre de mauvais citoyen ne le quitteroit qu’à la mort.
Ces exemples sont très-rares, puisque les dons gratuits montent ordinairement plus haut que le tribut. Le citoyen sait qu’en donnant une partie de son revenu à l’État, c’est à lui-même qu’il se rend utile ; & que s’il veut jouir de certaines commodités, il faut qu’il en fasse les avances. Mais que sont les paroles, lorsque l’exemple peut être mis sous vos yeux ? Vous allez voir mieux que je ne puis vous dire. C’est aujourd’hui qu’arrive de tout côté le juste tribut d’un peuple fidèle envers un roi bienfaisant : il reconnaît n’être que le dépositaire des dons qui lui sont offerts.
Venez vous rendre au palais du roi. Les députés de chaque province arrivent aujourd’hui. — En effet ayant fait quelques pas, je vis des hommes qui traînoient de petits chariots, sur lesquels étoient des troncs couronnés de lauriers. On brisoit les cachets de ces espèces de coffres : on les soulevoit par un juste balancier, & ce balancier montroit tout de suite le poids de l’argent qu’ils contenoient, en déduisant la pesanteur du coffre qui étoit connue. Toutes les sommes ne se payoient qu’en argent, & l’on savoit au juste le produit général : il étoit annoncé publiquement au bruit des trompettes & des fanfares. Après cette revue générale, on affichoit le total, & l’on connoissoit les revenus de l’État : ils étoient déposés dans le trésor royal sous la garde du contrôleur des finances.
Ce jour étoit un jour de réjouissances. On se couronnoit de fleurs ; on crioit, Vive le Roi : on alloit sur les routes au devant de chaque tribut. Elles étoient couvertes de tables champêtres. Les députés des diverses provinces se saluoient & se faisoient des présens. On buvoit à la santé du monarque, au bruit du canon ; & celui de la capitale répondoit comme interprête des remercimens du souverain. C’est alors que le peuple ne paroissoit qu’une seule & même famille. Le roi s’avançoit au milieu de ce peuple joyeux : il répondoit aux acclamations de ses sujets par ce regard tendre & affable qui inspire la confiance & rend amour pour amour ; il ignoroit cet art de traiter politiquement avec un peuple dont il se regardoit comme le père.
Ses visites ne ruinoient point le corps de ville, d’autant plus qu’il n’en coûtoit au peuple que des cris de joie ; réception plus brillante & plus flatteuse. On ne quittoit point les travaux publics : au contraire, chaque citoyen se faisoit honneur de se présenter aux yeux de son roi dans le genre d’occupation qu’il avoit embrassé.
Un intendant, revêtu de toutes les marques de pouvoir, parcourt les provinces, reçoit les placets, porte directement au pied du trône les plaintes des sujets, examine par lui-même les abus. Il se transporte indistinctement dans chaque ville, & à chaque abus détruit on élève une pyramide qui constate l’hydre abattue. Quelle histoire plus instructive que ces monumens moraux qui attestent que le souverain s’occupe véritablement de l’art de régner ! Ces intendans partent, arrivent incognito, font des informations secrettes, sont perpétuellement déguisés : ce sont des espions, mais ils agissent en faveur de la patrie.
— Mais votre contrôleur des finances est donc un homme bien intègre ? Vous savez l’histoire de la fable : ce chien si fidèle qui, escorté de la tempérance, portoit le dîné de son maître sans jamais y toucher, a fini pourtant par en manger sa part dès qu’il s’y est vu invité par l’exemple. Votre homme auroit-il la double vertu de le défendre sans cesse, & de n’oser y toucher ? — Assurément, il ne fait bâtir ni palais ni châteaux. Il n’a point la rage de faire monter aux premières places ses arrière-petits-cousins, ou ses anciens valets. Il ne prodigue point l’or, comme s’il avoit en propre tous les revenus du royaume. D’ailleurs, tous ceux entre les mains de qui on confie les dépôts publics ne peuvent faire aucun usage de l’argent, sous quelque prétexte que ce soit. Ce seroit un crime de haute trahison de recevoir d’eux une seule piéce monnoyée. Ils payent quelques fraix particuliers en billets signés de la propre main du souverain. L’état fournit à toutes leurs dépenses : mais ils n’ont pas un sol en propriété. Ils ne peuvent ni vendre, ni acheter, ni construire. Nourris, entretenus, logés, divertis, tous les ordres de l’état concourent unanimement à les traiter gratis. Ils entrent chez un marchand de drap, prennent des étoffes & s’en vont. Le marchand met sur son livre : Livré un tel jour au dépositaire des revenus de l’état, tant… L’état paye. Il en est ainsi de toutes les autres professions. Vous sentez bien que pour peu que le contrôleur des finances ait quelque pudeur, il use modérément de ce droit ; & quand il en abuseroit, vu la dépense que ces messieurs vous coûtoient, nous y gagnerions encore. On a supprimé les registres, qui ne servoient qu’à voiler les vols faits à la nation & à les consacrer d’une manière pour ainsi dire légitime.
— Et quel est votre premier ministre ? — Pouvez-vous le demander ? Le roi lui-même. Est-ce que la royauté se communique ? Le guerrier, le juge, le négociant n’ont donc qu’à agir par leurs représentans. En cas de maladie ou de voyage, ou dans quelques opérations particulières, si le monarque charge quelqu’un de l’accomplissement de ses ordres, ce ne peut être que son ami. Il n’y a que ce sentiment qui puisse obliger un homme à se charger volontairement d’un tel fardeau ; & notre estime lui donne seule cette puissance momentanée. Récompensé, animé par l’amitié, il sait, comme les Sully & les d’Amboise, dire la vérité à son maître, & pour mieux le servir, l’irriter quelquefois. Il combat ses passions. Il chérit en lui l’homme autant qu’il a à cœur la gloire du monarque : en partageant ses travaux, il partage la vénération de la patrie, l’héritage le plus honorable sans doute, qu’il puisse laisser à ses descendans, & le seul dont il soit jaloux.
— En vous parlant des impôts, j’ai oublié de vous demander si vous avez toujours parmi vous de ces loteries périodiques où, de mon tems, le pauvre peuple mettoit tout son argent ? — Non certes, nous n’abusons point ainsi de l’espérance crédule des hommes. Nous ne levons pas sur la partie indigente des citoyens un impôt aussi cruellement ingénieux. Le misérable, qui fatigué du présent ne pouvoit vivre que dans l’avenir, portoit le prix de ses sueurs & de ses veilles dans cette roue fatale d’où il attendoit toujours que la fortune devoit sortir. La main de cette cruelle déesse trompoit chaque fois sa misère. Le désir vif du bien-être l’empêchoit de raisonner, & quoique la fripponnerie fût palpable, comme le cœur est mort à la vie avant que de mourir à l’espérance, chacun s’imaginoit devoir être à la fin traité en favori. C’étoit l’épargne du peuple indigent qui avoit bâti ces superbes édifices où il venoit mendier sa vie. Le luxe des autels étoit son ouvrage : à peine y étoit-il admis. Toujours étranger, toujours repoussé, le pauvre ne pouvoit s’asseoir sur cette même pierre qu’il avoit fait tailler : des prêtres richement gagés habitoient l’arche qui devoit, du moins dans l’équité, lui appartenir & lui servir d’asyle.