VIII. Mort de saint Pierre et de saint Paul
MORT DE SAINT PIERRE ET DE SAINT PAUL.
On ne sait avec certitude le nom d’aucun des chrétiens qui périrent à Rome dans l’horrible événement d’août 64. Les personnes arrêtées étaient converties depuis peu et se connaissaient à peine. Ces saintes femmes qui avaient étonné l’Église par leur constance, on ne savait pas leur nom. On ne les nomma dans la tradition romaine que « les Danaïdes et les Dircés ». Cependant les images des lieux restèrent vives et profondes. Le cirque ou naumachie, les deux bornes, l’obélisque, un térébinthe, qui servirent de point de ralliement aux souvenirs des premières générations chrétiennes, devinrent les éléments fondamentaux de toute une topographie ecclésiastique, dont le résultat fut la consécration du Vatican et la désignation de cette colline pour une destinée religieuse de premier ordre.
Quoique l’affaire eût été particulière à la ville de Rome, et qu’il s’agît avant tout d’apaiser l’opinion publique des Romains, irrités de l’incendie, l’atrocité commandée par Néron dut avoir des contre-coups dans les provinces et y exciter une recrudescence de persécution. Les Églises d’Asie Mineure notamment furent gravement éprouvées, les populations païennes de ces contrées étaient promptes au fanatisme. Il y eut des emprisonnements à Smyrne. Pergame eut un martyr, qu’on nous désigne par le nom d’Antipas, lequel paraît avoir souffert près du fameux temple d’Esculape, peut-être dans un amphithéâtre en bois non loin du temple, à propos de quelque fête. Pergame était avec Cyzique la seule ville d’Asie Mineure qui eût une organisation régulière des jeux de gladiateurs. Nous savons justement que ces jeux étaient placés à Pergame sous l’autorité des prêtres. Sans qu’il y eût d’édit en forme interdisant la profession du christianisme, cette profession mettait en réalité hors la loi ; hostis, hostis patriæ, hostis publicus, humani generis inimicus, hostis deorum atque hominum, autant d’appellations écrites dans les lois pour désigner ceux qui mettaient la société en péril, et contre lesquels tout homme, selon l’expression de Tertullien, devenait un soldat. Le nom seul de chrétien était de la sorte un crime. Comme l’arbitraire le plus complet était laissé aux juges pour l’appréciation de pareils délits, la vie de tout fidèle, à partir de ce jour, fut entre les mains de magistrats d’une horrible dureté, et remplis contre eux de féroces préjugés.
Il est permis, sans invraisemblance, de rattacher à l’événement dont nous venons de faire le récit la mort des apôtres Pierre et Paul. Un sort vraiment étrange a voulu que la disparition de ces deux hommes extraordinaires fut enveloppée de mystère. Une chose certaine, c’est que Pierre est mort martyr. Or on ne conçoit guère qu’il ait été martyr ailleurs qu’à Rome, et, à Rome, le seul incident historique connu par lequel on puisse expliquer sa mort est l’épisode raconté par Tacite. Quant à Paul, des raisons solides portent aussi à croire qu’il est mort martyr, et mort à Rome. Il est donc naturel de rapporter également sa mort à l’épisode de juillet-août 64. Ainsi fut cimentée par le supplice la réconciliation de ces deux âmes, l’une si forte, l’autre si bonne ; ainsi fut établie par autorité légendaire (c’est-à-dire divine) cette touchante fraternité de deux hommes que les partis opposèrent, mais qui, on peut le croire, furent supérieurs aux partis et s’aimèrent toujours. La grande légende de Pierre et Paul, parallèle à celle de Romulus et Rémus, fondant par une sorte de collaboration ennemie la grandeur de Rome, légende qui en un sens a eu dans l’histoire de l’humanité presque autant d’importance que celle de Jésus, date du jour qui, selon la tradition, les vit mourir ensemble. Néron, sans le savoir, fut encore en ceci l’agent le plus efficace de la création du christianisme, celui qui posa la pierre angulaire de la cité des saints.
Quant au genre de mort des deux apôtres, nous savons avec certitude que Pierre fut crucifié. Selon d’anciens textes, sa femme fut exécutée avec lui, et il la vit mener au supplice. Un récit accepté dès le III siècle voulut que, trop humble pour s’égaler à Jésus, il eût demandé à être crucifié la tête en bas. Le trait caractéristique de la boucherie de 64 ayant été la recherche d’odieuses raretés en fait de tortures, il est possible qu’en effet Pierre ait été offert à la foule dans cette hideuse attitude. Sénèque mentionne des cas où l’on a vu des tyrans faire tourner vers la terre la tête des crucifiés. Puis la piété chrétienne aura vu un raffinement mystique dans ce qui ne fut qu’un bizarre caprice des bourreaux. Peut-être le trait du quatrième Évangile : « Tu étendras les mains, et un autre te ceindra, et te mènera où tu ne veux pas, » renferme-t-il quelque allusion à une particularité du supplice de Pierre. — Paul, en sa qualité d’honestior, eut la tête tranchée. Il est probable, du reste, qu’il y eut pour lui un jugement régulier, et qu’il ne fut pas enveloppé dans la condamnation sommaire des victimes de la fête de Néron. Timothée fut, selon certaines apparences, arrêté avec son maître et gardé en prison.
Au commencement du III siècle, on voyait déjà près de Rome deux monuments auxquels on attachait les noms des apôtres Pierre et Paul. L’un était situé au pied de la colline Vaticane : c’était celui de saint Pierre ; l’autre sur la voie d’Ostie : c’était celui de saint Paul. On les appelait en style oratoire « les trophées » des apôtres. C’étaient probablement des cellæ ou des memoriæ consacrées aux deux saints. De pareils monuments existaient en public avant Constantin ; on a le droit d’ailleurs de supposer que ces « trophées » n’étaient connus que des fidèles ; peut-être même n’étaient-ils pas autre chose que ce Térébinthe du Vatican auquel on associa durant des siècles la mémoire de Pierre, ce Pin des Eaux Salviennes, qui fut, selon certaines traditions, le centre des souvenirs relatifs à Paul. Plus tard, ces « trophées » deviennent les tombeaux des apôtres Pierre et Paul. Vers le milieu du III siècle, en effet, apparaissent deux corps que l’universelle vénération tient pour ceux des apôtres, et qui semblent provenir des catacombes de la voie Appienne, où il y avait effectivement plusieurs cimetières juifs. Au IV siècle, ces cadavres reposent à l’endroit des deux « trophées ». Au-dessus des « trophées » s’élèvent alors deux basiliques, dont l’une est devenue la basilique actuelle de Saint-Pierre, et dont l’autre, Saint-Paul-hors-les-Murs, a gardé ses formes essentielles jusqu’à notre siècle.
Les « trophées » que les chrétiens vénéraient vers l’an 200 désignaient-ils réellement les places où souffrirent les deux apôtres ? Cela se peut. Il n’est pas invraisemblable que Paul, sur la fin de sa vie, demeurât dans la banlieue qui s’étendait hors de la porte Lavernale, sur la voie d’Ostie. L’ombre de Pierre, d’un autre côté, erre toujours, dans la légende chrétienne, vers le pied du Vatican, des jardins et du cirque de Néron, en particulier autour de l’obélisque. Cela vint, si l’on veut, de ce que le cirque en question gardait le souvenir des martyrs de 64, auxquels, à défaut d’indication précise, la tradition chrétienne put joindre Pierre ; nous aimons mieux croire cependant qu’il se mêla en tout ceci quelque renseignement, et que l’ancienne place de l’obélisque, dans la sacristie de Saint-Pierre, marquée aujourd’hui par une inscription, indique à peu près l’endroit où Pierre en croix rassasia de son affreuse agonie les yeux d’une populace avide de voir souffrir.
Les corps eux-mêmes qu’entoure depuis le III siècle une tradition non interrompue de respect sont-ils ceux des deux apôtres ? Nous le croyons à peine. Il est certain que l’attention à garder la mémoire des tombeaux des martyrs fut très-ancienne dans l’Église ; mais Rome fut, vers 100 et 120, le théâtre d’un immense travail légendaire, relatif surtout aux deux apôtres Pierre et Paul, travail où les prétentions pieuses eurent beaucoup de part. Il n’est guère croyable que, dans les jours qui suivirent l’horrible carnage arrivé en août 64, on ait pu revendiquer les cadavres des suppliciés. Dans la masse hideuse de chair humaine pétrie, rôtie, piétinée, qui fut ce jour-là traînée au croc dans le spoliaire, puis jetée dans les puticuli, il eût peut-être été difficile de reconnaître l’identité de chacun des martyrs. Souvent sans doute on obtenait l’autorisation de retirer des mains des exécuteurs les restes des condamnés ; mais, en supposant (ce qui est fort admissible) que des frères eussent bravé la mort pour aller redemander les précieuses reliques, il est probable qu’au lieu de les leur rendre, on les eût envoyés eux-mêmes rejoindre le tas de cadavres. Durant quelques jours, le nom seul de chrétien fut un arrêt de mort. C’est là, du reste, une question bien secondaire. Si la basilique Vaticane ne couvre pas réellement le tombeau de l’apôtre Pierre, elle n’en désigne pas moins à nos souvenirs l’un des lieux les plus réellement saints du christianisme. La place où le mauvais goût du XVII siècle a construit un cirque d’une architecture théâtrale fut un second calvaire, et même, en supposant que Pierre n’y ait pas été crucifié, là du moins, on n’en peut douter, souffrirent les Danaïdes, les Dircés.
Si, comme il est permis de le croire, Jean accompagna Pierre à Rome, nous pourrons trouver un fond plausible à la vieille tradition d’après laquelle Jean aurait été plongé dans l’huile bouillante vers l’endroit où exista plus tard la porte Latine. Jean paraît avoir souffert pour le nom de Jésus. Nous sommes portés à croire qu’il fut témoin et jusqu’à un certain point victime du sanglant épisode auquel l’Apocalypse doit son origine. L’Apocalypse est pour nous le cri d’horreur d’un témoin, qui a demeuré à Babylone, qui a connu la Bête, qui a vu les corps sanglants de ses frères martyrs, qui lui-même a subi l’étreinte de la mort. Les malheureux condamnés à servir de flambeaux vivants devaient être préalablement plongés dans l’huile ou dans une substance inflammable (non bouillante, il est vrai). Jean fut peut-être voué au même supplice que ses frères et destiné à illuminer le soir de la fête le faubourg de la voie Latine ; un hasard, un caprice l’aura sauvé. La voie Latine est, en effet, située dans le quartier où se passèrent les incidents de ces jours terribles. La partie méridionale de Rome (porte Capène, voie d’Ostie, voie Appienne, voie Latine) forme la région autour de laquelle semble se concentrer, du temps de Néron, l’histoire de l’Église naissante.
Un sort jaloux a voulu que, sur tant de points qui sollicitent vivement notre curiosité, nous ne pussions jamais sortir de la pénombre où vit la légende. Répétons-le encore : les questions relatives à la mort des apôtres Pierre et Paul ne prêtent qu’à des hypothèses vraisemblables. La mort de Paul, en particulier, est enveloppée d’un grand mystère. Certaines expressions de l’Apocalypse, composée à la fin de 68 ou au commencement de 69, inclineraient à penser que l’auteur de ce livre croyait Paul vivant quand il écrivait. Il n’est nullement impossible que la fin du grand apôtre ait été tout à fait ignorée. Dans la course que certains textes lui attribuent du côté de l’Occident, un naufrage, une maladie, un accident quelconque purent l’enlever. Comme il n’avait pas à ce moment autour de lui sa brillante couronne de disciples, les détails de sa mort seraient restés inconnus ; plus tard, la légende y aurait suppléé, en tenant compte, d’une part, de la qualité de citoyen romain que les Actes lui donnent, de l’autre, du désir qu’avait la conscience chrétienne d’opérer un rapprochement entre lui et Pierre. Certes, une mort obscure pour le fougueux apôtre a quelque chose qui nous sourit. Nous aimerions à rêver Paul sceptique, naufragé, abandonné, trahi par les siens, seul, atteint du désenchantement de la vieillesse ; il nous plairait que les écailles lui fussent tombées une seconde fois des yeux, et notre incrédulité douce aurait sa petite revanche si le plus dogmatique des hommes était mort triste, désespéré (disons mieux, tranquille), sur quelque rivage ou quelque route de l’Espagne, en disant lui aussi : Ergo erravi ! Mais ce serait trop donner à la conjecture. Il est sûr que les deux apôtres étaient morts en 70 ; ils ne virent pas la ruine de Jérusalem, qui eût fait sur Paul une si profonde impression. Nous admettrons donc comme probable, dans toute la suite de cette histoire, que les deux champions de l’idée chrétienne disparurent à Rome, pendant l’orage terrible de l’an 64. Jacques était mort, il y avait un peu plus de deux ans. Des « apôtres-colonnes », il ne restait donc plus que Jean. D’autres amis de Jésus vivaient sans doute encore à Jérusalem, mais oubliés et comme perdus dans le sombre tourbillon où la Judée allait être plongée durant plusieurs années.
Nous montrerons dans le livre suivant de quelle manière l’Église consomma entre Pierre et Paul une réconciliation que la mort avait peut-être ébauchée. Le succès était à ce prix. En apparence inalliables, le judéo-christianisme de Pierre et l’hellénisme de Paul étaient également nécessaires au succès de l’œuvre future. Le judéo-christianisme représentait l’esprit conservateur, sans lequel il n’y a rien de solide ; l’hellénisme, la marche et le progrès, sans quoi rien n’existe véritablement. La vie est le résultat d’un conflit entre des forces contraires. On meurt aussi bien par l’absence de tout souffle révolutionnaire que par l’excès de la révolution.