I
Petite prostituée…
… L’air un peu satyre ?
— Tu marches — je fainéante.
… Te suivre à ton garni ?
— Tu es si dégarnie.
Repose-toi, éreintée. Je suis paresse.
…Mon toucher se souvient de la fraîcheur
orgiaque
de ta chair en chaleur.
Mon ouïe de ta gorge ahanante…
Je suis paresse. Moisis avec moi.
Quelle luxure à ta gourmandise païenne.
… Tu penses à ton sofa malicieux ?
Les taches de vices rancis l’illumineront
de dessins humoristiques —
le collectionneur y flairera une patine antique.
… Ton antiquaire désire se délasser, ce soir ?
Mais reste, intraitable intéressée —
L’oisiveté enivre l’idéal affamé de ton ventre élastique
Tu le mettras cuire au soleil.
Étends-toi sur cette grève.
… Un patron-pâtissier vient de le pétrir ?
La levure sera excellente.
Étends-toi à mon côté.
Psalmodions l’hymne de la paresse.
La levure fait monter la pâte.
… Ta voix atone ? Quoi ? Grossesse ?
Au soir, tu auras du pain d’épice.
Ici… on ne se loue à personne.
Délaissée ?
Charmante abrutie !
Ne parle pas si haut.
Les arbres ont des yeux — là où l’on a coupé leurs bras.
Tourmentée ?
Le repentir s’étouffe.
Des lueurs nacrent ton visage blême —
tes yeux filent des flammes funéraires.
Aucune crainte. Hardie.
Récite les litanies des farces apoplectiques
de ton pourrissoir de la débauche.
Haleines fétides — nous nous moquons de vous.
Sueurs moites au Mont Vénus — vous n’existez plus pour nous.
Langues lapant la folie —
nous ne voulons plus de vous.
Vertiges enragés — nous planons au-dessus de vous.
— Dis les visions de tes noces angéliques innombrables…
— Les soirs que la malice fiévreuse sonnait les heures —
une débandade entre deux sonneries —
Les jours de calme abstinence — au moins une fois,
avare cupide, tu offris le viatique…
… Talentueuse ?
Maîtresse ès extases soporifiques
ès cauchemars sudoripares.
… Tais-toi — oreiller de luxure —
Je te savais — désert merveilleux
— jacente concentrique
— jachère excentrique.
… Tu te lasses ? — Hors du monde ?
Farceuse sublime
désabusée loin du trottoir,
du tea-room,
de l’alcôve…
La paresse t’enfourchera — te dissoudra.
Oui. Paressons. Tais-toi. Paressons…
… Désirs difformes ?
Ton dégoût s’égoutte.
… Amis ?
Mépris
Le délire s’émousse.
… Peur ? Folle mortuaire !
Chante tes prières de ta voix aphone
— Sourires au coin de l’œil
— au coin de la bouche…
Séductions suggestives de la tête…
Mélopées monosyllabiques
— du bout de la langue
derrière les coulisses de la voilette.
Mordre à petites dents les lèvres humides…
Dévoiler, avec raffinement, le signe sensible…
Tatouer le charme savant de l’aliment nuptial…
… Tu détestes la sujétion ?…
Je méprise la domesticité.
La servante est inserviable.
Tu as connu la brute parfaite ?
… Dédain ?
Ni infâme, ni hideux —
Superbe en délicatesse, à côté du serviteur
méprisable en sa serviabilité servile.
Naïve fille sans menstrues —
Tache écarlate de sang, la nuit, derrière les tentures de l’alcôve…
Tu feins et tu n’es qu’un peu perverse.
Feindre fait partie de ton métier.
… Profession simplement manuelle ?…
Étrangement cérébrale — Petite fille,
presque innocente, qui feint gentiment.
Tu n’es pas exécrable, car tu ne feins que gentillesses.
… Travail très complexe ? J’en conviens.
C’est pourquoi je veux lutter avec toi
— moi — inertie — paresse.
Tu es secret ensorcelant — éclairée savante.
Ta science emprisonne philosophie, art,
théologie — et tous leurs systèmes,
tous leurs succédanés.
… Drôle ? Fantasmagorie ?
Le vertige que donne l’étreinte de la paresse
est tellement pénétrant — qu’on se carie à
ses caresses.
… Alimenter ton ventre ?…
Par où ? De quel côté ?
Coquette à bas bleus.
L’oisiveté ne lâche pas —
rouille, chloroforme…
On s’endort — nonchalamment on rêve
— éther — laudanum, opium, morphine,
cocaïne —
Et au réveil…
Les somnambules sont caqués —
le divorce est prononcé —
la séparation accomplie, définitive.
La vie est fraîche, opulente, magique.
Et tu seras une très jeune fille
qui ne s’est jamais prostituée…
… Taisons-nous maintenant et compte…
Mais tais-toi — frivole —
Paresse et compte…
La paresse te chloroforme.
… Je ne désire pas t’opérer aux ovaires
— Nichée fanée —
Je ne suis pas chirurgien.
Qui, crois-tu — dis la vérité ?
Je te donne ma parole que…
… Personne ? Précisément.
Tu ne m’as donc pas compris.
… Fou ?
J’ai retrouvé la vérité.
À quoi bon dire la vérité
dans une maison d’aliénés…
La paresse t’invite au gala de la vérité.
… Idiot ?
Vivre un mensonge alors
— toute sa vie…
… Non. Tu ne fais de tort à personne.
… Et s’il ne te plaise plus de mentir ?
Gare la loi, la justice, —
Prison, bagne !
Ils sont légion, ceux qui exècrent cette farce
fabuleuse…
… Tu veux t’évader ?
Inutile. Tu es libre.
Tu es la passante — la petite espiègle égarée,
qui ne connaît que le trottoir.
le regard au-dessus de l’épaule
et son alcôve
— et les caresses parasites.
Flacon, qui sert aux malaises érogènes.
Mes amitiés
— Tu vois que je ne suis pas farouche —
à tous les apothicaires
— qui fréquentent ton officine.
Au renouveau, je passerai sous ta fenêtre…