L’Afrique et les Origines Humaines
Partie à raison, partie à tort, nous continuons à être fascinés par le problème des origines humaines.
Partie à tort, sans nul doute, parce que, en vertu de leur nature même, les commencements de toute chose (qu’il s’agisse d’une rivière, d’un organisme, d’une civilisation ou d’une idée…) ne nous donnent jamais — dans la faible mesure où ils sont saisissables — qu’une très imparfaite notion de la véritable nature, c’est-à-dire des réelles potentialités de cette chose.
Mais partie à raison, tout de même, parce que, dans le cas d’un être aussi singulier, et surtout d’un être qui nous touche d’aussi près que l’Homme, il est vitalement essentiel pour la Science d’explorer les circonstances historiques d’une émergence dont les modalités peuvent servir à guider et animer notre sens et notre goût de l’avenir qui nous attend.
Où l’Homme est-il né, en tant qu’espèce zoologique ? depuis quand ? et par quelle série d’étapes a-t-il pris, morphologiquement et socialement, les apparences que nous lui voyons aujourd’hui ?…
Au cours des derniers cinquante ans, j’aurai vu la question posée tour à tour, par mes maîtres ou collègues : d’abord à l’Europe occidentale ; puis à l’Asie au nord de l’Himalaya ; puis à l’indomalaisie. Et toujours sans succès. — Fait curieux : personne, en ce temps-là, ne paraissait encore songer à interroger l’Afrique, regardée apparemment comme trop sauvage pour avoir jamais rien eu à faire avec les débuts de l’Humanité.
Or, depuis quelque temps, c’est justement vers ce continent si oublié que tout le monde se met à regarder, en Préhistoire et en Paléo-anthropologie. Car c’est finalement de ce côté-là, pour diverses raisons que nous allons donner, que paraît bien devoir venir la réponse que nous attendons.
Non seulement par le nombre croissant des fossiles, soit humains, soit humanoïdes, qu’elle commence à nous livrer, — mais bien plus encore par la façon simple et naturelle dont ces restes osseux, associés éventuellement à des industries exceptionnellement riches, se distribuent concentriquement, avec le temps, sur elle et à partir d’elle, l’Afrique paraît de mieux en mieux satisfaire aux conditions scientifiques requises pour représenter le foyer initial, tant cherché, de l’expansion humaine.
Dès les extrêmes débuts du Pléistocène, commençons-nous à distinguer à la lueur des dernières découvertes, une véritable onde d’hominisation se forme quelque part dans la région du lac Victoria ou du Tanganyika : onde étalant progressivement, d’âge en âge, ses nappes centrifuges, — jusqu’à couvrir, vers la fin du Quaternaire, la surface entière de la Terre.
Tel est (avec les innombrables réserves sous-entendues qu’exige l’état encore trop incomplet de nos connaissances) le grand spectacle que je vais essayer d’évoquer au long de ces pages, — à très grands traits, et par trois larges étapes, qui seront les suivantes :
A) L’Afrique et les toutes premières origines humaines.
B) L’Afrique et les origines de l’Homo sapiens.
C) L’Afrique Noire.
Au point où nous en sommes parvenus de nos connaissances en Paléontologie générale, il paraît surprenant que l’Afrique n’ait pas été identifiée du premier coup comme la seule région du monde où rechercher, avec quelque chance de succès, les premières traces de l’espèce humaine. Car enfin si c’est bien au voisinage des grands Singes anthropomorphes, et non parmi certains Primates de type beaucoup plus ancien (tels que les Tarsidés), qu’il convient de placer les racines zoologiques des Hominiens, alors une conclusion s’impose inévitablement à l’esprit : berceau de l’Humanité et berceau des Anthropomorphes doivent plus ou moins coïncider. Or depuis longtemps, — et bien avant même la dernière découverte par le Dr. Leakey, dans le Miocène du Lac Victoria, de restes abondants appartenant à un grand Singe anthropoïde (Proconsul) de type remarquablement généralisé —, nous le savions déjà. Amorcée apparemment (dès le début du Tertiaire) sur presque toute la moitié boréale de la Terre, c’est (à partir de l’Oligocène) sur une aire tropicale et sub-tropicale de l’Ancien Monde, — aire se prolongeant en fait, à travers l’Inde, jusqu’en Malaisie (Orangs, Gibbons), mais principalement axée sur le continent Africain (Chimpanzés, Gorilles), — que s’est peu à peu concentrée l’évolution des Primates supérieurs. À en juger par tout ce que nous savons maintenant de l’évolution des Mammifères, ce n’est certainement ni en Amérique (nord ou sud), ni en Eurasie au nord des chaînes alpines ou himalayennes, — mais c’est au cœur de l’Afrique que l’Homme a dû émerger pour la première fois.
Voilà ce dont nous aurions pu nous douter plus tôt, sans tellement tâtonner et attendre.
Voilà ce que nous apercevons clairement aujourd’hui. Et voilà très exactement ce que viennent confirmer deux séries de découvertes lentement mises au point durant les dernières années, au sud de notre moderne Sahara : d’abord celle des Australopithèques ; et ensuite celle des très vieilles industries Éthiques à galets rudimentairement cassés, dite pebble industry.
C’est en 1924 déjà que le D R. Dart décrivait (de Taungs, au nord de Kimberley) le premier crâne d’Australopithèque. Mais c’est seulement à partir de 1946, c’est-à-dire à la suite de fouilles systématiques poussées par Broom et Dart dans les brèches fossilifères, soit de Sterkfontein (près de Johannesburg), soit de Makapan (au nord de Prétoria), que la trouvaille accidentelle de Taungs, après de longues résistances, a enfin pris sa pleine valeur aux yeux des anthropologistes.
Sur le nombre de types différents (Australopithèque, Plésianthrope, Paranthrope, Télanthrope) à distinguer, ou à ne pas distinguer, à l’intérieur des Australopithèques, les spécialistes hésitent encore. Mais, d’ores et déjà, après étude de spécimens nombreux appartenant à cinquante individus au moins (crânes, mâchoires, bassins, — mais pas assez d’os des membres, malheureusement), il semble qu’on doive admettre définitivement les conclusions suivantes :
1) À en juger par leur polymorphisme, les Australopithèques ne peuvent pas être regardés et traités comme un simple genre fixé et isolé. Mais ils évoquent plutôt l’idée d’un rameau complexe, surpris (à l’extrême fin du Pliocène, — ou même encore plus tard) dans un état d’active différenciation. D’où le vocable d’Australopithécinés (désinence de sous-famille) généralement employé maintenant pour les désigner.
2) Dans l’ensemble, de par leurs caractères anatomiques, les Australopithèques ne sauraient être rangés parmi les Hominiens. Leur capacité cérébrale (là où on a pu la mesurer avec certitude) est encore trop faible ; leur museau trop long ; et jamais encore, jusqu’ici, n’ont été observées, associées avec leurs ossements, les moindres traces de feu ou d’industrie. — Mais en revanche, sous plusieurs rapports, ils se rapprochent beaucoup plus, ostéologiquement, du type humain, qu’aucun autre Anthropoïde connu : soit par le contour régulièrement arqué de leur mâchoire ; soit par la forme non tranchante de leur prémolaire antérieure, à la mandibule ; soit par la réduction générale de leurs dents antérieures ; soit (fait particulièrement notable) par l’étalement de leur pelvis, beaucoup plus semblable à celui d’un Bushman qu’à celui d’un Gorille ou d’un Chimpanzé. — Si les Australopithèques n’étaient pas encore capables de culture, déjà, du moins, ils devaient se tenir debout !…
3) Chronologiquement parlant, et bien que rien ne prouve encore de façon décisive que, jusqu’au milieu du Pléistocène, Homme et Australopithèques aient vécu côte à côte au Transvaal, il reste (à en juger par toutes sortes d’indications tirées de la paléontologie et de la physiographie) que les deux formes se suivent de trop près dans le temps pour qu’on puisse, avec la moindre vraisemblance, les faire dériver l’une de l’autre évolutivement. En Afrique du Sud, il paraît évident que les Australopithèques n’ont pas donné naissance à l’Homme. Ils ont tout simplement été relayés par lui. Mais cette position imbriquée des deux types l’un par rapport à l’autre ne diminue pas pour autant, qu’on le note bien, la singulière importance prise en Anthropologie par les grands Singes éteints du Transvaal.
Phylétiquement, c’est entendu, les Australopithèques ne se placent pas en ligne directe avec les Hominiens.
Mais, par contre, — et ceci est capital —, entre les Hominiens et les divers Anthropomorphes que nous connaissions jusqu’ici, ils s’intercalent si exactement, à la fois dans le temps et dans l’espace, que, à les regarder, on ne saurait échapper à l’évidence que, d’une manière ou de l’autre, leur existence entraîne et signale une proximité imminente, sinon immédiate, de l’Homme dans la même région.
Àl’époque où les Australopithèques vivaient dans le bassin du Vaal, l’Homme des origines (celui de la pebble industry) ne pouvait être que sur le point d’émerger, ou en train d’émerger, ou même déjà émergé, quelque part, pas loin de là, sur la terre d’Afrique.
Que, au cours du développement de son industrie lithique, l’Homme ait dû commencer par utiliser des cailloux simplement ébréchés en un, deux ou trois points sur leur tranche, ceci paraît a priori inévitable. Mais qu’une technique aussi rudimentaire ait pu se maintenir assez longtemps pour définir archéologiquement une phase bien reconnaissable sur le terrain, voilà qui est plus surprenant. Et voilà pourtant le fait de mieux en mieux établi par l’effort combiné des préhistoriens africains.
Depuis la région des Grands Lacs jusqu’aux plus hautes terrasses du Vaal, en niveaux stratigraphiquement, physiographiquement et paléontologiquement bien datés, des galets sûrement intentionnellement percutés se recueillent en abondance dans des couches certainement plus anciennes que celles où apparaissent les premiers outils bifaces. Et, de ce seul chef, tout un étage nouveau d’Humanité commence à se dégager à nos yeux, en Afrique centrale et australe, au-dessous de ce que nous avions pris l’habitude de regarder, en Europe, comme les origines du Paléolithique le plus ancien.
En Afrique, la série des industries Éthiques est plus complète, et elle commence sur des formes plus « primitives » que partout ailleurs, — fût-ce dans les couches à Sinanthrope de Péking.
Pour le problème qui nous intéresse ici (à savoir comment reconnaître et établir que l’Afrique représente bien le « berceau » principal de l’Humanité ?) le fait est évidemment du plus haut intérêt.
Car puisque, typologiquement et chronologiquement tout à la fois, c’est très au sud de la Méditerranée qu’apparaissent les plus vieilles industries du monde, c’est donc bien décidément de ce côté-là (justement au voisinage des Australopithèques !) qu’il faut nous attendre à rencontrer quelques vestiges fossilisés des premiers représentants sur Terre d’une vie réfléchie.
Un Homme éminemment primitif a indubitablement vécu en Afrique à l’aurore du Quaternaire, — un certain Homme X, qu’il nous serait suprêmement important de connaître, mais dont, hélas, nous ne possédons pas encore le moindre fragment osseux.
Comment, en telle absence de fossiles, essayer de nous représenter cet être mystérieux, — cet Africain des tout premiers temps ?…
Peut-être bien par comparaison avec la fameuse mâchoire de Mauer (Heidelberg) et celles de Palikao : celles-ci comme celle-là (?) étant alors interprétées comme indiquant la survivance marginale d’un certain type humain archaïque aux débuts de la période chelléo-acheuléenne des « coups-de-poing ».
Ou peut-être aussi, mieux encore, par analogie avec ce que nous possédons du Pithécanthrope et du Sinanthrope d’Asie, c’est-à-dire avec les crânes humains les plus anciens et les plus primitifs sur lesquels nous ayons encore réussi à mettre la main.
Mais, alors, faisons bien attention !
Comme j’ai cru devoir le signaler récemment à l’Académie des Sciences, l’indomalaisie ne représente probablement qu’un centre subordonné et secondaire dans l’histoire des origines humaines. Malgré toute légende contraire, l’anthropogénèse ne semble avoir progressé, dans son domaine oriental, que péniblement et avec lenteur. C’est ainsi qu’au Pléistocène moyen, alors que l’Art s’éveillait déjà en Occident, la branche pithécanthropienne d’Humanité se termine (ne faudrait-il pas plutôt dire qu’elle avorte ?), en bordure du Pacifique, en donnant naissance à l’Homo soloensis, lequel ne paraît pas avoir été beaucoup plus qu’un Pithécanthrope grandi et renforcé…
Dans ces conditions, si nous voulons imaginer correctement le symétrique africain des plus vieux Hommes d’Extrême-Orient, c’est peut-être avec une forme générale « Pithécanthropoïde », mais c’est aussi sous des traits beaucoup plus progressifs, beaucoup plus adaptatifs que ceux d’aucun Pithécanthropien qu’il convient de nous le figurer. Puisque c’est de lui, en fin de compte, qu’a bien dû sortir (et peut-être beaucoup plus tôt que nous ne pensions) la forme particulièrement vigoureuse d’Humanité qui occupe à elle seule, sous nos yeux, la totalité du monde d’aujourd’hui.
Il n’y a pas plus d’une quarantaine d’années (je pense ici aux temps héroïques où la Préhistoire gravitait encore autour de Spy, du Moustier et de la Chapelle-aux-Saints) les anthropologistes ne reculaient pas devant l’idée de sortir, au Pléistocène moyen, l’Homo sapiens d’une Humanité encore entièrement « néanderthaloïde » dans son anatomie. Aujourd’hui, par contre, à la suite de l’apparition répétée (Steinheim, Swanscombe, Palestine, Fontéchevade) de types « proto-sapiens » en niveaux pré-moustériens, — et aussi à raison d’une appréciation plus correcte de l’architecture générale des phyla vivants —, nous commençons enfin à nous apercevoir que, plus ou moins masqué sous une enveloppe externe de formes retardataires ou divergentes, c’est très bas dans le Quaternaire qu’il faut nous attendre à voir plonger l’axe principal de la phylogénèse humaine.
Et, de l’affaire, la fameuse mandibule de Kanam (trouvée, en 1932, par le Dr. Leakey, près du Lac Victoria, dans des conditions stratigraphiques malheureusement obscures) tend à reprendre toute son importance. Parce que, sur cette mâchoire, les dents sont petites, et le menton proéminent, beaucoup de paléontologistes avaient tendance jusqu’ici, à la considérer a priori comme « moderne ». Maintenant, par contre, que c’est, non plus sous forme de segments linéairement articulés entre eux, mais bien plutôt à la manière d’écailles profondément emboîtées les unes dans les autres, qu’il convient (la Paléontologie nous l’apprend) de nous représenter, à tous les étages de la Systématique, l’« arbre généalogique » des êtres vivants, une nouvelle interprétation possible du fossile de Leakey se découvre, entraînant elle-même un important remaniement de nos perspectives en paléo-anthropologie.
Et voici comment.
S’il est un problème clairement posé en ce moment-ci à la Préhistoire, c’est bien d’expliquer le remarquable épanouissement en Afrique (en discordance marquée avec la pebble industry sous-jacente) des industries à bifaces de type chelléen et acheuléen. Dans un premier temps, il avait pu sembler aux typologistes que cet outillage si particulier ne représentait, au sud de la Méditerranée, qu’une simple extension des industries similaires d’Europe occidentale et d’Asie méridionale. Mais à mesure que nous nous faisons une plus juste idée de l’ancienneté, de l’abondance, de la perfection et de la variété des « coups de poing » sur tout le pays s’étendant depuis les Grands Lacs jusqu’au sud du Zambèze et du Limpopo, l’évidence grandit dans notre esprit qu’une pareille exubérance trahit l’existence passée, en ces lieux, d’une culture originale et vigoureuse, incompréhensible elle-même sans la présence, dans le même pays, d’un type humain particulièrement ingénieux et vivace. Car, s’il est hors de doute que toute culture, une fois établie, ne manque pas (si elle est avantageuse) de se répandre parmi des populations de type ethnique absolument quelconque, il n’en reste pas moins vrai que cette même culture, pour naître, exige, chez ses inventeurs, certaines qualités ou caractéristiques anthropologiques bien déterminées.
Ci-dessus, pour expliquer l’apparition, en marge des Australopithèques, de la pebble industry, il nous a bien fallu imaginer l’émergence en Afrique, aux débuts du Pléistocène, d’un premier type X d’Humanité.
Voici maintenant que pour rendre compte, subséquemment, dans les mêmes lieux, du développement explosif des bifaces, nous sommes amenés à conjecturer la formation, au centre et à l’est du continent africain, d’une deuxième onde humaine particulièrement progressive (appelons-la « Humanité Y »), — laquelle, à en juger par la mâchoire de Kanam (admise, dans ce cas, comme authentiquement ancienne), pourrait fort bien représenter les racines, tant cherchées, de l’Homo sapiens lui-même.
De ce point de vue, ni l’Homme de Rhodésie, ni l’Homme de Saldanha ne seraient des représentants vraiment caractéristiques de l’Humanité particulière à leur temps et à leur pays. Mais ils représenteraient seulement, vers la fin de l’ère des bifaces, les vestiges d’un rideau de formes « néanderthaloïdes » attardées, derrière lequel se dissimule encore à nos yeux le véritable Homme Africain des Pléistocènes inférieur et moyen. Celui-ci devant présumablement se placer beaucoup plus près des Hommes de Swanscombe et de Palestine que, par exemple, de l’Homo soloensis de Java.
Tout ceci, bien entendu, n’est encore qu’une hypothèse, sur laquelle les découvertes de demain décideront. Mais, pour l’instant, cette hypothèse est cohérente et féconde. Elle tient. Et c’est à partir d’elle que nous pouvons le mieux esquisser (voilà ce qu’il me reste à montrer) une figure vraisemblable de ce qu’ont pu être, depuis le Pléistocène supérieur jusqu’à nos jours, non seulement les destinées ultérieures de l’Afrique, mais, plus généralement, les grandes phases de l’occupation de la Terre par l’Humanité.
Au regard de la Biogéographie, l’Afrique, du fait même de sa position et de sa configuration, est le plus contradictoire des continents. D’une part, à raison de sa vaste étendue et de son climat favorable, elle possède (depuis la fin du Paléozoïque au moins) toutes les qualités requises pour jouer le rôle d’un centre actif dans la genèse et la dispersion des Espèces. Mais d’autre part, et à considérer son élongation triangulaire dans l’hémisphère austral, elle se présente également comme un lieu de refuge idéal pour les moins progressives des formes vivantes.
C’est peut-être bien dans cette ambivalence affectant le domaine initial de l’anthropogénèse qu’il faut chercher l’explication du profond changement d’allure observable, au cours du Pléistocène supérieur, dans le déploiement de la masse humaine. Jusqu’à cette date, avons-nous vu (c’est-à-dire en somme jusqu’à la fin de la grande période des bifaces) c’est d’Afrique d’abord, et puis c’est encore d’Afrique, que n’avaient pas cessé de rayonner les courants majeurs de l’expansion humaine. Aux époques suivantes, par contre, c’est à partir des régions méditerranéennes (ou de leur prolongement oriental) que se mettent à descendre apparemment, sur le reste du globe, les hautes pressions démographiques et culturelles.
Comme si, aspiré par les immenses espaces libres et nouvellement « déglacialisés » du Nord, c’est en direction de l’Eurasie qu’avait dû par force glisser peu à peu, pour garder son équilibre interne, l’ « anticyclone » de conscience réfléchie apparu, quelques centaines de mille ans plus tôt, quelque part au sud de ce que nous appelons maintenant le Sahara…
Qu’est-ce à dire sinon que, de par les conditions mêmes que lui imposait la distribution planétaire des continents, l’Homme, pour occuper effectivement et efficacement le monde, s’est inévitablement trouvé conduit un jour à abandonner la majestueuse solitude du continent africain pour transporter plus haut le foyer principal de ses opérations ? « Plus haut » : c’est-à-dire jusqu’au plus près possible de ces régions boréales où toutes les terres s’évasent et s’avancent à la rencontre les unes des autres, — au lieu de diverger et de se perdre, comme elles le font au sud, dans l’énormité des grands Océans.
Le premier et le plus spectaculaire effet de cette dérive humaine a été, bien entendu, vers la fin du Pléistocène, le déferlement bien connu des cultures paléolithiques supérieures, d’abord sur toute la frange septentrionale de l’Asie et de l’Amérique (depuis la Sibérie jusqu’au Labrador), — et puis, à la faveur de la base circum-polaire ainsi établie, sur la totalité (nord, puis sud) du Nouveau Monde.
Mais, exactement comme à l’intérieur d’un fluide qui s’écoule, cette expansion subite, en direction nord, de la masse humaine, devait avoir, dans le sud, sa contre-partie.
Au Quaternaire finissant, pour s’être déchargée sur l’Eurasie et sur l’Amérique de son excès de potentiel humain, tout suggère que l’Afrique, agissant cette fois vis-à-vis de l’Homme comme un refuge (et non plus comme un berceau), n’ait plus été occupée — et ceci pendant très longtemps — que par un assemblage polymorphe de populations clairsemées.
Or c’est à partir de cette déplétion, chose curieuse, que toute la suite des événements s’explique.
Nous nous étonnons parfois que, sous la marée de nouveaux occupants, le vaste pays des Pygmées et des Bushmen ait pu devenir si rapidement, et à une date apparemment si proche de nous, le « Continent Noir » que nous avons sous les yeux.
Mais c’est alors que nous oublions l’ « explosion » humaine quaternaire à la suite de laquelle ce pays, précisément, était resté, démographiquement, détendu jusqu’au fond.
Loin de se heurter à des concurrents dangereux, c’est sur un territoire faiblement occupé que Bantous ou pré-Bantous, soudain devenus envahisseurs et prolifiques, ont pu avancer, venant du nord, et se répandre sans difficulté. Quelques siècles seulement de pénétration et d’occupation. Il n’en a pas fallu davantage pour qu’une peuplade obscure (mais qui avait trouvé un continent libre devant elle !) soit devenue, numériquement parlant, une des plus importantes fractions de l’Humanité.
Et c’est ainsi qu’à une époque toute récente, sous le choc en retour de l’invasion noire, vient se boucler sur soi, dans la région même où il s’était amorcé près d’un million d’années plus tôt, le premier cycle majeur de l’Anthropogénèse : à savoir l’établissement, sur la face entière du globe, d’une couche continue, et à peu près équi-potentielle, d’Humanité.
En vérité, c’est bien en Afrique, comme je le disais en commençant, qu’il convient de se placer pour voir au mieux se former, grossir, partir, puis revenir sur elle-même, jusqu’à saturation des terres habitables, la grande onde des peuples, des techniques et des idées.
Et maintenant que, sur une Terre entièrement habitée, les matériaux se trouvent préparés et rapprochés pour que s’édifie, sous l’irrésistible pression, ou poussée, des forces planétaires, l’unité humaine de demain, comment va-t-il falloir nous y prendre pour combiner entre eux, de façon à les valoriser au maximum, les divers blocs ethniques, les divers « isotopes » humains (le Blanc, le Jaune, le Noir…) nés, au cours des temps, du double caprice des gènes et de la forme des continents ?…
Tout un deuxième cycle, encore à peine amorcé, et comme béant devant nous, de l’Hominisation !
(Septembre 1954).