La Muraille ailée
à Lucien Claustres
Rappelle-toi le mur que nous vîmes ensemble,
Ce matin que le ciel était rose de froid.
Il était vieux, tremblant et nu, privé de toit,
Et, sans soutien, du haut de l’air semblait descendre,
Tant il disparaissait, ô beauté ! tout entier,
Sous un manteau vaste et pressé d’ailes vivantes
Par la frileuse nuit encore repliées,
Et dont le bord parfois doucement palpitait.
C’était une tribu tardive d’hirondelles
Qui, par le gel d’octobre aigre et hâtif surprises,
Sur le mur échauffé d’un lent soleil, tenaient
Un conciliabule immobile et muet,
Et, l’une auprès de l’autre enserrée et transie,
Allaient pour émigrer vers un hiver doré.
Leurs ailes sur leur dos bleuâtre et noir croisées,
Droites, de tout leur poids par centaines pendant,
On eût dit, attentif au lever de l’aurore,
Un innombrable vol d’archanges au repos,
De ceux qui, sur un haut millier d’ailes chantantes,
Une nuit de miracle où tout le ciel battait,
Portèrent dans les airs la maison de la Vierge.
Et le mur qui sentait respirer sur ses pierres
L’ardent soupir de ces poitrines frissonnantes,
Vers l’azur paresseux de l’automne, en silence,
Comme une ascension de prières montait.
Parfois, comme une voile oscillant vers le large,
On le voyait au vent frémir par intervalles,
Et s’enfler comme un cœur impatient d’amour.
Alors, tel un essaim qui bourdonne au grand jour
Et suspend à la branche une mouvante grappe,
Animé d’un profond bruissement, le mur
Se soulevait avec un immense murmure,
Et retombait sans cesse et ne s’ébranlait pas.
Nous ne saurons jamais s’il a passé la mer,
Car le chemin tournait et l’aube était glacée.
Peut-être à l’heure du départ, les hirondelles
Sont-elles mortes pour avoir trop espéré,
Peut-être, en route, à l’eau seront-elles tombées,
Et le flot berce-t-il leurs fragiles cadavres
Sur un sable inconnu par la houle roulés.
Ainsi, du sol antique où nos pas sont fixés,
Nous nous désespérons vers vos mortels mirages,
Azurs rêvés lointains et vierges de hasards,
Exils en fleurs, départs d’oiseaux, courbes de voiles,
Et toujours cramponnés au mur de nos espoirs
Qui tremble et se balance au frisson du voyage,
Sans pouvoir avec nous l’arracher ni partir,
Nous voulons, les yeux pleins de fuites éperdues,
Fendre l’écume avec nos ailes étendues,
Et nous vivons, le cœur étouffé de désirs,
Sans suivre, sur les mers à nos pieds envolées,
Le conseil expirant de la muraille ailée.