‹ L’Arbre qui saigneChapitre 3 sur 21 · Le Balcon sur le lac

Le Balcon sur le lac

Te souvient-il combien de jours, sombres ou clairs,
Sous le ciel ont passé depuis ces douces heures
Où, délaissant la ville et ses vaines demeures
Qui pèsent à nos cœurs capricieux et fiers,

Nous revîmes le parc où nos jeunes années
Se cherchent l’une l’autre en chuchotant tout bas
De confus entretiens, plus faibles et plus las
Que le soupir du vent dans les feuilles fanées,

Le parc mélancolique aux antiques berceaux
Se rejoignant autour d’une ombre plus secrète
Où tel bassin poursuit quelque verte retraite
Mirée au transparent silence de ses eaux ?

Les mains pleines de fleurs par septembre oubliées,
Les yeux clos à demi, sans hâte ni regret,
Timide et souriant, l’automne se mourait,
Comme un oiseau s’endort, les ailes repliées.

Loin du parterre fauve où décline le los
Des corbeilles de pourpre et d’amarante peintes,
Nous gravissions la rampe entre les térébinthes,
Vers le lac engourdi comme une âme au repos.

Devant moi, tour à tour perdue et retrouvée,
Tu t’en allais, pensive et parfois te baissant,
Comme si tu cherchais, dans le sable glissant,
Une trace de feux sous la cendre étouffée.

Àl’autre bord du lac languide et sinueux
Expirant à tes pieds son écume argentée,
Tu m’apparus soudain dans une ombre enchantée,
Comme un pâle arc-en-ciel sur un ciel pluvieux.

Là régnait, tout rompu sous de légers balustres
Et d’un lierre rampant partout enguirlandé,
Un vieux balcon de pierre et de mousse gardé
Par deux hauts socles veufs de leurs marbres illustres.

Vers le bassin, miroir de la pluie et du vent,
Contre la balustrade aux marges descellées,
Tu te penchais, pliante et les mains étalées,
D’un air de négligence accoudée et rêvant.

Quels cercles, quels frissons déformés au passage
Par les cygnes au port superbe et soucieux,
Quels reflets infinis poursuivais-tu des yeux
Sur cette onde mobile où tremblait ton image ?

Quel caprice, quel sort t’inclinait à choisir,
Comme un endroit propice aux haltes nonchalantes,
Cette terrasse abrupte et ses marches branlantes,
Afin d’y promener tes songes à loisir ?

Àtravers l’eau dormante et son glauque mystère,
Quel désir inquiet, monotone ou subtil,
Ton sourire pervers et tendre accueillait-il,
Pour en nourrir ton âme étrange et solitaire ?

Je ne sais, et voici, craintif et désolé,
Comme un matin de gel sur des herbes naissantes,
Que je vis, incliné vers tes mains fléchissantes,
Ton visage, d’ennuis et de longs pleurs voilé.

Tu pleurais, tu pleurais, ma fille, ô mon amie,
Comme si tant de pleurs eussent jailli soudain
Du fond de ton passé douloureux et lointain,
De tout ton cœur qui s’ouvre et de toute ta vie.

Vers toi qui t’affligeais et me tendais les bras,
Comme pour faire appel à ma vaine tendresse,
J’implorais, accablé d’amour et de tristesse,
Mais tu pleurais encore et ne m’entendais pas.

Plus que toute la mer et que toute la terre,
Nous séparait, étroit et calme, ce bassin
Où l’automne faisait palpiter un essaim
D’ailes hâtives sur une eau crépusculaire.

Tu ne m’entendis pas ce soir-là, ni jamais,
Je n’ai pas su les mots qui font qu’on touche une âme.
Mon âme n’a pas su trouver, ô pauvre femme,
Le vrai chemin de ta souffrance, et désormais

S’il me plaît d’éveiller en moi tes tristes charmes,
Ce n’est point ton sourire ardent et délicat
Dont je cherche d’abord à ranimer l’éclat,
Pardon, mais je ne veux accueillir que tes larmes.

Contre un ciel frissonnant de branches et d’oiseaux
Comme un vitrail moiré d’une insensible haleine,
Je te revois toujours foulant du pied à peine
Un noble promenoir suspendu sur les eaux.

Derrière toi, le ciel comme une fleur se fane,
Un saule obscur et pâle embrasse un noir gazon.
À regarder là-bas derrière l’horizon,
Dis-moi, ne vois-tu rien venir, Anne, ô sœur Anne ?

Il ne viendra plus rien, le soleil est couché.
Qu’importe à ton destin que ton cœur désespère ?
Tu peux souffrir, il faut succomber ou se taire,
Le mal le plus profond n’est pas le moins caché.

Le ciel se fane comme une soie ancienne,
Il naît un souffle froid, tout se disperse et fuit.
Dans l’ombre qui descend sous le pas de la nuit,
Que puis-je discerner encor qui t’appartienne ?

Je ne sais même plus, hélas ! si j’entrevois,
À cette vitre opaque où s’abîme et recule
Un funèbre, insondable et glauque crépuscule,
Ta bouche gémissante et muette à la fois.

Mon enfant, es-tu là ? ne t’es-tu pas lassée
D’attendre un équivoque et triste lendemain ?
La pierre n’est pas sûre où s’appuyait ta main,
Et ta chute dans l’eau serait vite effacée.

Le silence et la nuit t’ont prise sans retour.
Pars, adieu, je te garde une pure mémoire.
À quoi bon supplier longtemps ? l’ombre est si noire,
Et tu seras si loin quand reviendra le jour !

Ma plus sainte douleur, sois à jamais bénie.
Nous ne savons plus rien l’un de l’autre ici-bas,
Mais j’honore humblement la marche où tu pleuras,
Et tu n’as pas pour moi les yeux d’une ennemie.

Le bien que je n’ai pu te faire, simplement,
Ô toi qui m’apparus trop lointaine et trop proche !
S’installe à mes côtés, m’accable et me reproche
Les coups que malgré soi l’on se porte en s’aimant.

Mais si, pour secouer un souvenir terrible,
Je m’arrête et fais halte une heure, c’est en vain,
Car j’entends retentir dans mon âme, sans fin,
Le cri silencieux de ta bouche invisible.

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