Le Paysage à la source
Élégie
Ainsi donc, tu me revois, paysage,
Absente depuis tant d’années,
Et dans tes détours cherchant la trace
De l’enfant au loin parti, du bien-aimé
Qui charmait ma seconde jeunesse.
Je vais, et j’écarte tes herbes
Que son pas foulait indolemment,
Et je ne retrouve que la vaine image
De son sourire cruel et tendre.
Paysage, paysage, que tu me perces l’âme !
Il était là, me dis-je, il appuyait
Sa lassitude heureuse à ce tronc flexible,
Moins flexible que lui pourtant ; il repliait
Son bras au-dessus de sa tête chérie.
Sa hanche retombait, inclinée, et l’autre,
Droite, supportait tout son poids léger,
Et moi, je mourais de le regarder
Gagner de la main une branche haute,
Et puis à ton aspect rêver,
Tant sa ceinture docile à la grâce
Semblait amoureusement brisée.
Aujourd’hui tu vois couler mes larmes,
Et je meurs encore, et c’est d’ennui.
Entendras-tu les plaintes d’une amante
Et ce mortel déplaisir
Qui me ramène à toi, paysage, et qui chante,
Pour se dépasser en douceur ?
Surtout ne va pas me répondre :
Mes tourterelles, tes brûlantes sœurs,
Et les rossignols qui pleurent à mon ombre,
De tes accents se pourraient offenser !
À qui me plaindrai-je hélas ! si je t’importune ?
Et voici la fontaine où nous bûmes
Et que sa fantaisie un instant a troublée.
Il se penchait, il y puisait avec ses mains lentes,
Et ses lèvres et ses douces joues,
Son menton allongé comme une blanche amande,
Et son cou dont les fruits auraient été jaloux,
Étaient tout mouillés de la source.
Ah ! que je l’aimais ! Et lui, m’aimait-il ?
Non, il ne m’a pas quittée, il est simplement parti,
Sans regarder en arrière,
Sans souci de ma tendresse,
Indifférent et riant.
Il ne se plaisait qu’à toi, paysage,
Et quand il te laissait venir à lui,
C’est vers tes horizons que son cœur voulait fuir,
Et ce n’est pas vers moi qu’il tournait son visage.
Et quand il s’agenouillait devant ta source,
Ce n’était pas mes yeux fidèles qu’il cherchait,
Ni mes mains jointes, mais le reflet
Que l’eau faisait courir sur sa bouche.
Reviendra-t-il, reviendra-t-il, ah ! dites !
Tant que mes paumes dans leur creux se souviendront
De son flanc jeune et rapide,
Croyez-vous que je saurai vivre,
Cimes, paysage, et vous, ondes
Qu’argente le soir naissant,
Et qui me tenez gémissante
À vous redemander l’absent.
Rendez-moi son ombre, sa petite ombre,
Et recueillez ensuite mon souffle, mon dernier souffle.
Encore s’il savait que je souffre,
Et qu’à travers l’espace mes mains vers lui se tendent,
Et que je l’attends sans espérance !
Mais que lui importe que je meure ?
Et la nuit vient, et sur moi je pleure…