Chapitre 4.1.5
IV. OBIECTION.
Deux mouvemens différens n’entre point en
compoſition l’un avec l’autre ſans alteration.
OUtre ces difficultez qui détruiſent les hypothéſes ſur leſquelles la doctrine de la projection eſt fondée, l’on peut encore ajoûter qu’il eſt mal-aiſé de comprendre que deux mouvemens ſi différens comme ſont l’égal & uniforme, & celui qui eſt uniformement accéléré, puiſſent entrer en compoſition l’un avec l’autre ſans donner ni recevoir aucune altération ; c’eſt-à-dire que chacun d’eux agiſſe, dans la compoſition, en la même maniére qu’ils agiroient s’ils étoient ſéparez, & que l’égal conſerve ſon égalité dans ſa direction & l’accéléré ſes dégrez d’accélération proportionnée ſelon la ligne perpendiculaire.
Ce qui eſt même aſſez contraire à l’expérience : car dans cett hypothéſe un corps péſant feroit toûjours autant de chemin en tombant par le mouvement accéléré ſur les perpendiculaires, ſoit qu’il fut emporté d’un mouvement imprimé du dehors avec quelque dégré de vîteſſe que ce puiſſe être, ſoit qu’il ne ſe reſſentit d’aucune autre impreſſion que de celle de ſa péſanteur ; & partant un mobile mettroit juſtement à arriver à terre d’une certaine hauteur en tombant ſeulement de ſon propre poids, qu’il en mettroit êtant emporté d’une impreſſion horizontale par laquelle il pût faire un tres grand chemin. C’eſt-à-dire que comme un boulet de Canon ne met, par exemple, que la moitié d’une ſeconde de tems à tomber de ſon propre poids de la hauteur de trois piés ; il devroit arriver à terre dans le même tems partant d’un piéce élevée de trois piés & pointée horizontalement, qui ſeroit capable de le chaſſer à la longueur de huit cens toiſes : ce qui eſt abſurde. Car toutes les expériences font connoître que ces portées horizontales tirées d’une certaine hauteur, emploïent toûjours plus de tems avant que d’arriver à terre, qu’il n’en faudroit au boulet pour tomber cependant d’une hauteur quatre fois, & même en certain cas dix fois plus grande.
Ceci ſe reconnoit encore dans les jets d’eau, & le Pere Merſene dit à ce ſujet dans ſes hydrauliques, que le Dragon de Ruel, (qui eſt un jet qui ſe tourne de toutes parts,) êlevé de quatre piés ſur l’horizon, jettoit l’eau ſuivant la direction horizontale à trente piés de diſtance en deux ſecondes de tems ; pendant lequel l’eau ſeroit deſcenduë par le ſeul mouvement de ſa péſanteur, de la hauteur perpendiculaire de plus de quarante huit piés. Car comme les eſpaces parcourus du mouvement accéléré ſont entr’eux comme les quarrez des tems, s’il eſt vrai comme on le voit par l’expérience, qu’un mobile tombe de la hauteur de trois piés perpendiculaires en une demi ſeconde de tems : en deux ſeconds c’eſt-à-dire en un tems quadruple du premier, il doit tomber d’une hauteur ſeize fois plus grande c’eſt-à-dire de celle de quarante huit piés.
Les arquebuſes rayées tirées de but en blanc portent juſte à la longueur de cent toiſes dans le tems d’une ſeconde, dont la balle devroit néanmoins tomber à terre à la moitié du chemin, ſi l’effet de ſa péſanteur n’étoit pas ſuſpendu par la force de l’impulſion de la poudre.