II
L’astronomie expérimentale commençait à prendre son essor en Angleterre, en Allemagne, en Italie, en Amérique ; un peu partout, des observatoires se créaient, ou s’appropriaient à l’usage des nouvelles méthodes. La France, après avoir eu l’initiative d’une partie de ces découvertes, restait en arrière. Il est vrai qu’en 1869, au retour de sa mission aux Indes, M. Janssen avait obtenu de M. Duruy la promesse de la création d’un établissement où il pourrait poursuivre ses recherches. Mais la guerre vint arrêter ces beaux projets. Ce n’est qu’en 1874, au moment où s’organisaient les expéditions pour l’observation du passage de Vénus, que la question fut sérieusement engagée. Un député, M. Cézanne, ingénieur éminent, proposa à l’Assemblée nationale la création, près de Paris, d’un observatoire d’astronomie physique, et s’efforça d’en démontrer la nécessité; le ministre compétent promit de s’en occuper, après avoir pris l’avis de l’Académie des sciences. Le rapport de la commission nommée à cet effet fut entièrement favorable. M. Faye insista sur l’urgence de la création d’un établissement spécial, consacré exclusivement à l’astronomie physique ; il invoqua la grande loi qui dirige tous les efforts bien entendus, celle de la division du travail. La vieille astronomie ne pouvait plus suffire à embrasser toutes les sciences nouvelles nées dans ses observatoires : la météorologie, le magnétisme terrestre, s’en détachaient et réclamaient des établissemens séparés où ils fussent chez eux ; il fallait reconnaître le même droit à l’astronomie physique.
L’année suivante (1875), en présence de l’avis favorable émis par l’Académie des sciences, le ministre de l’instruction publique saisit la Commission du budget d’une demande de crédit de 50 000 francs pour parer aux premiers frais d’organisation et d’entretien d’un observatoire ; et la même somme fut ensuite votée annuellement sur les budgets de 1876, 1877, 1878, 1879. L’observatoire fut installé provisoirement à Montmartre, boulevard Ornano, au lieu même où s’étaient achevés les préparatifs de l’expédition du Japon.
Il fallait trouver le lieu d’une installation définitive. On avait le choix entre deux domaines de l’État : la Malmaison et Meudon. Le directeur des Bâtimens civils conseilla à M. Janssen de demander Meudon. « Ce beau domaine, dont le château avait été incendié après la guerre, était porté au compte de la liquidation pour une somme dérisoire, et, s’il était vendu, il était morcelé et dépecé. Il y avait donc une raison d’intérêt national à conserver à l’État un aussi précieux domaine qui, indépendamment de l’observatoire, pouvait se prêter à d’autres installations d’ordre scientifique et à des travaux et des expériences de tous genres. » On y a, en effet, installé la station de chimie végétale, un service de ballons militaires, etc.
La demande fut agréée; mais le domaine était encore occupé par l’armée, et M. Janssen dut d’abord se contenter d’une hospitalité provisoire dans le parc, où il fit dresser les instrumens et les cabanes revenues du Japon. Au fur et à mesure de l’évacuation, on put s’étendre davantage et s’installer plus commodément. Cependant il s’agissait d’obtenir la construction d’un véritable observatoire. M. Janssen présenta au gouvernement un projet d’ensemble, comprenant la restauration partielle du château et son appropriation à l’usage astronomique, la remise en état des communs pour y placer la direction, le personnel, les bureaux, la bibliothèque, les collections, enfin la restauration de la grande avenue de Bellevue et de la magnifique terrasse. En 1878, sous le ministère de MM. Léon Say et Bardoux, à la suite de rapports favorables présentés à la Chambre et au Sénat, les crédits demandés pour la restauration du château et les achats d’instrumens furent enfin accordés : ils s’élevaient à un peu plus d’un million (1 035 000 francs), et ils devaient être répartis par portions égales sur les exercices 1879, 1880 et 1881. C’est donc de l’année 1878 que date la fondation de l’observatoire de Meudon, ou, pour lui donner son titre officiel, de l’Observatoire d’astronomie physique de Paris, sis parc de Meudon (Seine-et-Oise). C’est ainsi qu’il est désigné dans les Annales dont M. Janssen a pu commencer la publication en 1896.
C’est dans le tome I, le seul qui ait paru jusqu’ici, qu’on trouve la description des bâtimens et des instrumens, accompagnée de photographies. Pendant vingt ans, M. Janssen, malgré l’insuffisance des crédits accordés, s’est attaché à faire de son observatoire un établissement de premier ordre, à la hauteur des exigences de la science moderne. La grande coupole qui abrite l’instrument principal, l’équatorial à lunette double, a été construite, dans les meilleures conditions, par la Société des anciens Établissemens Cail ; elle a 18 mètres de diamètre intérieur. Cette coupole est assise sur le mur circulaire neuf qui relie les deux façades conservées. Ces façades, surmontées de leurs frontons sculptés, qui sont des reliques de l’art du xvii siècle, encadrent d’une manière heureuse tout l’édifice. La coupole est mise en mouvement par l’électricité.
La lunette du grand équatorial est double, comme on vient de le dire ; elle comprend une lunette astronomique ou lunette oculaire, et une lunette photographique, reliées ensemble, et ayant la même longueur focale (16 mètres) ; mais les objectifs ont des ouvertures différentes, celui de la première lunette a un diamètre de 0,83, tandis que celui de la lunette photographique n’a que 0,62. La partie optique de ce bel instrument, qui est actuellement le plus puissant, comme instrument à deux fins, est due à MM. Henry frères, et la partie mécanique à M. Gautier. Entre les mains de M. Perrotin, directeur de l’observatoire de Nice, qui avait été temporairement attaché à l’observatoire de Meudon, la lunette oculaire a permis de découvrir de curieux détails touchant la structure de la surface de la planète Mars. La lunette photographique, entre les mains de M. Deslandres, a permis la constatation de faits très importans relatifs à la structure de la partie centrale de la nébuleuse d’Orion, à la question du nombre des étoiles variables dans certains amas, à la constitution en spirale de la nébuleuse planétaire d’Andromède, etc.
Deux petites coupoles, de 7,50 de diamètre, abritent l’une la lunette équatoriale, l’autre un télescope de 1 mètre d’ouverture et de 3 mètres de distance focale, qui est le second grand instrument de Meudon, et qui a été encore exécuté par MM. Henry et par M. Gautier. Il est précieux par son énorme pouvoir lumineux. M. Janssen avait été amené à le commander par le succès que lui avait valu, en 1871, l’emploi d’un instrument analogue, de moindres dimensions (0,40 d’ouverture et 1,60 de longueur focale), avec lequel il avait pu reconnaître l’existence de l’atmosphère coronale. La lunette de photographie solaire, de 0,135 d’ouverture, a été construite par Prazmowski. L’observatoire possède encore une lunette photographique de 0,10, de Steinheil ; un équatorial de 8 pouces (0,21) placé dans une coupole de 5 mètres de diamètre ; un sidérostat polaire ; un cercle méridien portatif ; des instrumens magnétiques et météorologiques, etc.
Il faut enfin parler des grands laboratoires pour l’étude spectrale des gaz et des vapeurs de notre atmosphère. La disposition des bâtimens s’est heureusement prêtée à l’installation des tubes d’une longueur considérable qu’exigeait l’analyse des spectres d’absorption des gaz et des vapeurs. M. Janssen a un laboratoire de 100 mètres de longueur et qui peut, au besoin, être porté à 140 mètres. Les boxes en chêne des anciennes écuries du château ont formé de précieux soutiens, bien espacés, pour des tubes de 60 mètres de longueur qui servent à recevoir les gaz comprimés. Ces tubes, qui ont de 5 à 6 centimètres de diamètre, sont construits en acier doublé de cuivre rouge, et assemblés par bouts de 6 mètres ; ils résistent à des pressions de 200 atmosphères ; ils sont fermés aux deux extrémités par des disques de verre. D’autres tubes d’acier, plus courts, peuvent supporter des pressions de plusieurs milliers d’atmosphères. Les gaz sont comprimés à l’aide de pompes et introduits par des robinets. Comme sources de lumière, on emploie la lumière Drummond ou la lumière électrique. C’est dans ce laboratoire qu’on a pu, notamment, étudier les spectres de l’oxygène et découvrir la loi curieuse qui régit l’apparition des bandes dans ce gaz. Mais c’est principalement sur la photographie solaire que se sont concentrés, dans ces dernières années, les efforts du savant directeur de l’observatoire de Meudon.