XXXIII
Tout se passa comme on en était convenu.
Après l’appel, le brigadier sortit pour une affaire urgente, et en moins d’un instant le voleur de pain fut saisi, déshabillé, et lié à un banc.
Alors tous les hussards, l’un après l’autre, le cinglèrent de trois vigoureux coups de courroie.
Les épaules du malheureux bleuissaient, il se tordait désespérément. Par instants une douleur plus forte que les autres lui arrachait un hurlement. Convaincus de leur bon droit, les soldats restaient impassibles.--Ils frappaient fort, mais froidement et sans colère, comme des justiciers.
Seul peut-être de la chambrée, où pourtant il n’était pas le seul engagé volontaire, Gédéon voyait ce spectacle avec horreur. Son cœur se soulevait de honte et de colère. Son tour venu:
--Non! s’écria-t-il, non, mille fois non, je ne frapperai pas.
Un murmure menaçant s’éleva.
--Je ne suis pas un bourreau, continua-t-il, écoutez-moi...
Alors, il entreprit un superbe discours pour prouver à ses camarades l’indignité de leur conduite; il parlait, sans comprendre que sa protestation était parfaitement ridicule, et qu’il prolongeait le supplice du malheureux dont il prenait la défense, et qui lui-même hurlait:
--Mais tape donc, s. n. d. D., et que ça finisse.
Déjà les imprécations de tous les hommes couvraient la voix de l’orateur. Plus impatient que les autres, un hussard, taillé en Hercule, marcha sur Gédéon, et lui mettant le poing sous le nez:
--Tu n’es qu’un propre à rien, lui cria-t-il, un pleurard, tu veux nous vendre.
Gédéon n’en entendit pas davantage. Il sauta à la gorge du hussard.
Il y eut, par ma foi, quelques bons coups de poing d’échangés, et Gédéon-Don-Quichotte allait, sans aucun doute, recevoir une superbe volée, lorsque son camarade de lit, qui jusque-là avait blâmé hautement sa conduite, l’arracha à ce danger.
--Assez d’épée d’Auvergnat comme ça, dit le vieux La Pinte; tout à l’heure vous vous arrangerez.
Le supplice s’acheva sans que personne songeât de nouveau à faire violence à Gédéon. Sa colère lui avait regagné l’estime générale, un instant perdue. On comprenait que, n’étant pas lâche, il ne pouvait être traître.
Lorsque l’homme fut détaché:
--Maintenant, mes enfants, dit La Pinte aux deux adversaires, vous ne pouvez en rester là. Il faut aller chez le chef vous faire porter pour un coup de sabre.