LVI
--Fut-il jamais, disait Gédéon, existence plus triste et plus monotone que la nôtre! chaque jour se succède exactement copié sur celui de la veille; qui a vécu une journée sait d’avance quelle sera toute sa vie. On se ferait tuer, ma parole d’honneur, rien que pour se changer un peu.
Le jeune hussard parlait ainsi devant un sous-officier saumurien, garçon d’avenir, qui s’était engagé avec la ferme volonté d’arriver.
--Oui, continuait Gédéon, on parlait autrefois des moines inutiles, mais que sommes-nous, en temps de paix, nous autres soldats, sinon des moines armés? On a démoli les couvents, mais sur les ruines on a bâti des casernes; discipline pour discipline, je redemande les communautés: au moins on s’y engraissait.
--Eh bien, dit en riant le maréchal des logis, faites comme nous, souhaitez la guerre. Là, au moins, il y a de la variété. On ne moisit pas dans son grade à attendre son rang d’ancienneté. J’aime mieux le tour du boulet que le tour de faveur.
--Horreur! s’écria Gédéon; souhaiter la mort de mon prochain!
--Ah! par exemple, reprit le sous-officier, personne n’eut jamais cette idée.
--Le croyez-vous vraiment, maréchal des logis, le croyez-vous? Alors, prenez-vous-en à notre métier, qui, fatalement, nous conduit à cette pensée. Lorsque la campagne s’ouvre, et que je vois partir, bras dessus, bras dessous, un capitaine et un lieutenant, je ne puis m’empêcher de frémir, parce que, malgré lui, le lieutenant en arrive à se dire: Eh! eh!... s’il était tué, le capitaine, n’aurais-je pas ses épaulettes!...
--Taisez-vous, interrompit le sous-officier indigné, vous ne serez jamais un soldat. Il n’y eut, voyez-vous, pour les hommes de cœur de l’armée, qu’une époque bénie, le premier Empire. O Napoléon! de ton temps un homme comme moi était tué ou commandait en chef à trente-six ans.
--Cependant, maréchal des logis, raisonnons un peu.
--Pas de réplique, entendez-vous, dit sévèrement le sous-officier.
--Soit, conclut Gédéon, mais une chose me console: il n’est pas un officier qui ne s’ennuie au moins autant que moi.
Et de fait, pour troubler la monotone harmonie de l’existence de garnison, il faut un événement comme il ne s’en présente pas un tous les cinq ans.
Les changements de garnison et le camp sont des bonheurs passionnément désirés, surtout par les plus jeunes, qui en parlent longtemps à l’avance.
Dans l’année, il n’est guère que quatre ou cinq jours où l’on s’écarte un peu de la symétrie ordinaire; Dieu sait la joie, alors!
C’est d’abord à l’inspection générale, qui a lieu vers la fin de l’été.
En cette grande occasion, le 13e hussards organise toujours un carrousel qui, sans avoir la pompe et l’éclat des fêtes d’armes de l’école de Saumur, émerveille et transporte les bourgeois, et surtout les bourgeoises. Les estrades préparées sont toujours trop étroites pour la foule; les femmes combinent leurs toilettes de longue main.
Avec le carnaval arrive chaque année la _cavalcade de charité_.
Heureux pauvres! c’est pour eux, pourtant, que tous les sous-officiers se mettent en quête de travestissements, que le théâtre ouvre ses magasins, que les officiers riches font venir des costumes de Paris.
Venez au carnaval prochain, et vous verrez.
Le brigadier-fourrier, déguisé en femme, l’ours traditionnel, le sauvage dévorant de la chair crue avec voracité, et l’éternel fantassin à cheval, sac au dos, éperons aux coudes, toujours près de tomber, et tombant quelquefois, vu les bouteilles vidées.
En tête, vous verrez la _musique_ travestie en Arabes, avec ses draps en turban.
Mais la plus grande de toutes les fêtes est le passage, dans la ville, d’un régiment de cavalerie.
Il y a réception. La ville est en émoi.
Officiers, sous-officiers et brigadiers du régiment en garnison traitent leurs collègues de passage.
Les broches tournent, les caves se vident.
On dîne jusqu’aux yeux, on chante, et au dessert on porte des toasts.
Le lendemain, seulement, on réfléchit.
Le régiment de passage est passé. Ceux qui restent font leurs comptes.
Les brigadiers s’aperçoivent qu’ils ont engagé leur prêt pour six semaines, les sous-officiers pour un mois.
Les officiers ont fait une rude brèche à leurs appointements.
Mais pouvait-on faire moins pour des collègues, pour des camarades? Ne revaudront-ils pas tout cela largement à la prochaine occasion?
Donc, qu’on serre le ceinturon d’un cran, et qu’on se brosse le ventre.
Quand on s’est amusé, on doit savoir tirer la langue sans murmure.
Ajoutons que jamais les propriétaires d’hôtels et de cafés d’une ville ne se sont plaints des réceptions.