Scène XX
TRISTAN, GEORGETTE.
GEORGETTE. Adieu !
TRISTAN, la retenant et avec passion. Ainsi tout est fini ? tu me quittes, Georgette ? prends bien garde à ce que tu vas faire !… Quand tu seras partie… il ne sera plus temps… réfléchis, Georgette !
GEORGETTE. C’est tout réfléchi, monsieur.
TRISTAN. Eh bien !… c’est bon… n’en parlons plus ! (Il se jette sur le divan. À part.) C’est égal ! ça fait bien mal !
GEORGETTE, à part, le regardant. Une larme ! (Elle hésite.) Ah ! du courage !… adieu, Tristan !
TRISTAN, sans la regarder. Adieu, Georgette.
GEORGETTE. Elle ouvre la porte du fond, va pour sortir, s’arrête, puis revient doucement déposer un baiser sur le front de Tristan. Et, cette fois, adieu pour toujours !
TRISTAN, se levant vivement. Georgette !
GEORGETTE. Laisse-moi ! (Elle se précipite vers la porte qui est restée ouverte. — À ce moment, on voit passer en dehors, devant la porte du cabinet, et disparaître aussitôt, deux hommes dont l’un est vêtu en paysan ; un garçon les précède et disparaît aussi.)
LE GARÇON, criant en dehors. Par ici, messieurs, par ici ! (Georgette, les apercevant, se rejette en arrière et ferme vivement la porte.)
GEORGETTE, avec un cri. Ciel ! mon cousin !
TRISTAN. Lui !… ici ?
GEORGETTE. M’aurait-il suivie ? Je lui avais promis de ne plus le revoir !
TRISTAN. Je vais lui proposer de lui casser les reins… à ce qu’il voudra… à son choix.
VOIX DU COUSIN, en dehors. Garçon, garçon !
GEORGETTE. C’est sa voix.
TRISTAN. Dans le cabinet à côté.
GEORGETTE. Pour nous épier sans doute ?
TRISTAN, prenant un couteau. Je vais lui rendre la pareille.
GEORGETTE. Que fais-tu ?
TRISTAN, faisant un trou dans la cloison. J’éventre la cloison en attendant mieux ! (Il écoute et regarde.) Bigre ! quel dîner ils commandent !
GEORGETTE. Lassé de m’attendre il sera sorti… et ce n’est que le hasard heureusement qui l’a conduit ici !… Pourvu qu’il ne m’ait pas aperçue ?
TRISTAN. Non !… Ah ! ils renvoient le garçon… les voilà seuls !… Eh ! mais… ils parlent de toi !
GEORGETTE. Que disent-ils ?
TRISTAN. Ils t’appellent…
GEORGETTE. Comment ?
TRISTAN, avec fureur. Mauvais paysan !
GEORGETTE. Comment m’appelle-t-il ?
TRISTAN, froidement. Je n’ai pas entendu. (Il écoute.) Ah ! mon Dieu ! qu’est-ce que j’entends là ?… Non, je ne me trompe pas !
GEORGETTE. Quoi donc !
TRISTAN, écoutant. De l’argent !… une fortune, à toi !… Dans un journal… le journal du Havre !
GEORGETTE. Est-il possible ?
TRISTAN, écoutant. Oui !… tu as hérité, et c’est pour cela qu’il veut t’épouser.
GEORGETTE. Oh ! c’est indigne !
TRISTAN, prenant le journal du Havre… « Les huîtres sont en grande abondance au Havre… » Ce n’est pas ça ! (Il tourne le feuillet.) Ah ! m’y voici !… (Il lit.) « Mademoiselle Georgette Ganivet, native de Sainte-Adresse, est priée de faire connaître le lieu de sa résidence à maître Plumeau, notaire au Havre, exécuteur testamentaire de Georges Balandin, son parrain, capitaine au cabotage, décédé depuis treize mois, et qui l’a instituée sa légataire universelle. »
GEORGETTE. Pauvre parrain !… que je n’avais pas vu depuis l’âge de trois mois.
TRISTAN. Sapristi !… j’aime mieux ton parrain que celui d’à côté !…
GEORGETTE. Je suis donc riche !
TRISTAN. Tu es riche.
GEORGETTE, lui tendant la main. Non… nous sommes riches.