CHAPITRE VI
Le Culte du Baiser
Priape et l’âne de Silène.--Priapées.--Les Dionysiaques: chants phalliques.--Le langage des chariots.--Les Baptes.
Thesmophories: culte du baiser lesbien.--Aphrodisies: lutte de lubricité.--Fête d’Adonis.
Les Vénus grecques: Pandemos, Courtisane, Remueuse.--Offrandes des courtisanes.
Vénus Callipyge.--Les courtisanes sacrées de Corinthe.
Les Grecs se flattaient d’avoir embelli les graves allégories des Egyptiens; alors que ces derniers, traitant les Grecs d’enfants, leur reprochaient de les avoir dégradées. L’Isis d’Egypte était l’emblème sacré de la nature, la Vénus de Grèce n’était qu’une courtisane. La religion grecque tendait en effet à faire de l’homme un être aimable, plein de grâces et de courage, en rassemblant autour de lui tous les plaisirs dont il est avide. Ainsi avait-elle divinisé l’amour, le baiser, source de vie, source de voluptés.
Mais avec leur imagination féconde et déréglée, les Grecs avaient mélangé confusément le culte transmis par les Egyptiens, et ceux des Syriens, des Babyloniens, des Phéniciens, des Phrygiens, pour enfanter le dédale inextricable d’une mythologie dans laquelle on s’égare aisément.
La cérémonie sacrée du Phallus, ils la tenaient bien des Egyptiens: mais le Priape vénérable, par suite de la corruption de l’ancienne mythologie, descendit du rang de dieu de la nature au rang de divinité rurale subalterne. Il fut supposé fils de Bacchus, vivant parmi les nymphes d’une fontaine, et exprimant la fertilité des jardins. Sa légende se dégage à peu près nette de mille fables.
Priape, fils de Vénus et de Bacchus, fut doté par la jalousie de Junon d’un membre gigantesque. Elevé à Lampsaque, il plaît si bien par sa force spéciale aux Lampsaciennes que les maris, jaloux et humiliés, le condamnent à l’exil. Mais sur les prières des femmes, une maladie honteuse atteint les époux à la source même de la virilité; Priape, imploré et rappelé à Lampsaque, s’apaise. De là son culte dans cette ville.
L’âne lui était consacré en souvenir de la fable suivante. Un jour, Priape rencontra Vesta couchée sur l’herbe et plongée dans un profond sommeil. Il allait profiter d’une occasion aussi favorable à ses goûts lascifs, lorsqu’un âne vint fort à propos réveiller par ses braiments la déesse endormie, qui échappa aux poursuites du dieu libertin. D’autres écrivains rattachent cette association à une dispute que Priape eut avec l’âne de Silène sur le volume respectif de leurs avantages virils.
Sur les autels de Priape on faisait des sacrifices de primeurs; des couronnes étaient posées sur la tête du dieu et ailleurs. L’attribut de sa force était porté en pompe dans les cérémonies publiques et même adoré en secret dans l’intérieur domestique. On imprimait cette forme à des vases et même à des coupes d’or, d’ivoire ou de verre. Les femmes enveloppaient ces instruments sacrés dans des langes de lin et de soie. On prétend qu’ils servaient alors d’auxiliaires pour la recherche de la volupté.
Les courtisanes consacraient à Priape des ex-voto significatifs, dont le nombre exprimait celui des sacrifices consommés dans une heureuse nuit. Le dieu avait aussi droit aux prémices des vierges: soit piété, soit précaution, soit hypocrisie, les nouvelles mariées ne manquaient pas de s’asseoir douloureusement sur la statue du dieu[125].
[125] Chaussard, Fêtes et Courtisanes de la Grèce, t. I, ch. 6.--Dulaure, Le culte du Phallus dans l’antiquité, ch. VII;--Saint Augustin, De la Cité de Dieu;--Priapeia, carm. 34.
La fête à laquelle s’associait le plus étroitement le culte de Priape ou du phallos était celle de Bacchus ou Dionysos, célébrée à Athènes avec le plus de pompe et le plus de licence. Ces fêtes rappellent la double ivresse du vin et de la volupté. Dans l’origine le culte, provenant sans doute de celui d’Osiris, était simple et populaire: il était célébré avec une cruche de vin, un cep, un bouc paré de festons, une corbeille remplie de figues, un phallus. Puis il dégénéra en bacchanale. La procession, qui en était la manifestation extérieure, se déroulait dans l’ordre suivant. Les bacchants ou initiés, déguisés en pans, en silènes, en satyres, déployaient les attributs d’une virilité exagérée et dans un état apparent de désir continu; les uns étaient montés sur des ânes, les autres traînaient des boucs, en se heurtant et se mêlant au milieu de cris tumultueux. «L’homme le plus débauché, dit un Père de l’Eglise grecque, n’oserait jamais, dans le lieu le plus secret de son appartement, se livrer aux infamies que commet effrontément le chœur des satyres, dans une procession publique.» A leur suite viennent les canéphores, jeunes vierges portant des corbeilles qui contiennent les prémices des fruits et des gâteaux en forme d’ombilics; au-dessus de ces offrandes, bien droit et couronné de fleurs, un phallos. Les phallophores suivent, couronnés de lierre, de violette, de serpolet et d’acanthe. Dans leur cortège, une statue de Bacchus remarquable par un triple phallus. Le van mystique est porté sur la tête d’une prêtresse nommée lycnophore.
La marche est fermée par les ithyphalles, vêtus d’habits de femme. Toute la ville est plongée dans l’ivresse, et des hymnes phalliques résonnent de toutes parts: «O Phalès, compagnon des orgies de Bacchus, coureur de nuit, dieu de l’adultère, amant des jeunes garçons, avec quelle joie je reviens dans mon bourg! Combien il est doux, ô Phalès, Phalès, de surprendre la jolie bûcheronne Thratta, l’esclave de Strymodore, volant du bois sur le mont Phellée, de la saisir à bras le corps, de la jeter à terre et de la posséder!»
Le temple s’ouvre aux initiés seuls; des matrones vénérées en sont les prêtresses.
Pausanias conte qu’en Arcardie, Dionysos a encore une fête où le sang des femmes fouettées à outrance coule sur son autel[126].
[126] Chaussard, Fêtes de la Grèce, t. I, ch. 6;--Dulaure, Le culte du phallus, ch. VII;--Aristophane, Lysistrata; Les Acharniens;--Pausanias, VIII, 23;--Démosthène, Plaid. cont. Nééra.
L’explication de la plupart des cérémonies de ce culte est fournie par la fable de Bacchus et Polymnus, telle qu’elle à été transmise par Clément d’Alexandrie[127].
[127] Voir Le Baiser: Babylone et Sodome, ch. IV, p. 160. (Daragon, éditeur).
Le symbole phallique figurait même dans les cérémonies des mystères par excellence, ceux d’Eleusis, auxquels tous les hommes distingués par leurs talents et leurs vertus s’honoraient d’être initiés. Tertullien nous apprend que le phallos faisait partie, à Eleusis, des objets mystérieux; et un autre Père de l’Eglise ajoute qu’on vénérait aussi, dans les orgies secrètes d’Eleusis, l’image du sexe féminin. Pour justifier la présence de ces figures obscènes dans des mystères aussi saints, les prêtres imaginèrent la fable suivante. Cérès parcourant le monde à la recherche de sa fille Proserpine enlevée par Pluton, arrive à Eleusis accablée de lassitude. Une femme nommée Baubo lui offre l’hospitalité, veut la réconforter et la rafraîchir; mais Cérès refuse toute assistance. Baubo, pour vaincre l’obstination de la déesse, a recours à une plaisanterie licencieuse. Elle cache son sexe sous une petite figure phallique, puis reparaît devant Cérès, la robe relevée, secouant et caressant le jouet postiche. A ce spectacle, aussi étrange qu’inattendu, Cérès éclate de rire, oublie son chagrin, et consent avec joie à boire et à manger[128].
[128] Chaussard, Fêtes de la Grèce, t. II, ch. 4;--Dulaure, Le culte du phallus, ch. VII.
Les mystères de Cérès à Eleusis attiraient une foule de courtisanes. Les dépenses de l’initiation, au profit des prêtres, étaient si considérables que les amants se faisaient un mérite aux yeux de leurs maîtresses en payant pour elles ces frais. L’orateur Lysias paya pour la jeune Métanire.
Durant les cérémonies nocturnes, les ténèbres et la loi du silence favorisaient les projets les plus hardis et les entreprises les plus téméraires, voire même des aventures scandaleuses comme celles sur lesquelles les poètes comiques échafaudèrent les intrigues de leurs pièces, supposant que de jeunes personnes, entraînées par l’ivresse des passions, s’y abandonnaient dans l’obscurité à des inconnus. Ainsi dans l’Aululaire de Plaute, la fille de l’Athénien Euclion était devenue mère pendant les mystères de Cérès, sans même connaître le père de son enfant.
C’est dans les murs mêmes d’Athènes qu’était conservé l’immense attirail nécessaire à la célébration des mystères, où l’on voyait paraître des lingams et d’autres obscènes symboles, dont la forme désignait assez l’origine égyptienne.
Du culte combiné de Cérès et de Bacchus était née cette fameuse procession, souvent composée de trente mille pèlerins qui se couronnaient de feuille de myrtes et portaient tous les ans la statue de Bacchus à Eleusis, en partant du Céramique d’Athènes, et en poussant tout le long du parcours des cris d’allégresse. Les dames d’Athènes, montées sur des chars découverts et superbement parées, marchaient à la tête de cette orgie; et leurs aventures amoureuses commençaient déjà même avant qu’elles fussent arrivées au lieu de leur destination. Ensuite elles se permettaient, durant tout le cours de leur route, des discours si licencieux qu’on les nommait vulgairement le «langage des chariots». C’était la véritable image d’une bacchanale ambulante[129].
[129] De Pauw, Recherches philosophiques sur les Grecs, t. II, p. 218 sqq. Plaute, L’Aululaire, prologue; Aristophane, Plutus.
Aux mystères nocturnes de Cotytto, célébrés en Thrace en l’honneur de Cotys, la grande divinité des Edoniens, le phallos figurait sous la forme de verres dans lesquels les initiés buvaient des liqueurs excitantes. Les adeptes de ce culte à Athènes se dénommaient les Baptes, titre qui indique une purification par l’eau: ils juraient par l’amandier, qui rappelait une fable licencieuse. Jupiter, disait-on, étant agité d’un songe impur, la terre reçut la semence de l’immortel et enfanta un hermaphrodite accompli, Agdistis, auquel les dieux ne laissèrent que le sexe féminin. Son organe viril jeté sur la terre y prit racine, se changea en amandier et se couronna de fruits.
«Tels les Baptes, dit Juvénal, célébraient leurs nocturnes orgies à la lueur des flambeaux, habitués à fatiguer, dans Athènes, leur impure Cotytto. L’un promène obliquement sur ses sourcils une aiguille enduite de noir de fumée, et se peint les yeux en allongeant une paupière clignotante; l’autre boit dans un Priape de verre, rassemble ses longs cheveux sous un réseau d’or, vêtu d’une robe bleue brochée ou vert pâle unie et servi par un esclave qui ne jure que par Junon. Là, nulle pudeur dans le langage, nulle décence à table; là toute la turpitude de Cybèle, et pleine liberté de soupirer de honteuses amours.»
Les femmes étaient sévèrement éloignées de ces orgies. Alcibiade y était initié. Le poète Eupolis joua les mystères de Cotytto dans sa comédie des Baptes. On prétend que les initiés se vengèrent en le jetant à la mer[130].
[130] Strabon, Géographie, X, 15; Juvénal, Satires, II, 91 sqq.; Eupolis, Les Baptes, fragments; Chaussard, Des fêtes de la Grèce, t. I, ch. VI.
Le culte fondu de Cérès et de Proserpine était au contraire célébré par les femmes seules; les cérémonies en duraient trois jours. Le dernier, on présentait aux deux déesses des gâteaux pétris de sésame et de miel, auxquels on imprimait les formes caractéristiques du sexe féminin.
Les femmes se préparaient aux mystères par l’abstinence des voluptés: elles jonchaient leur lit de plantes où circule une sève froide et paresseuse, dont l’effet est de glacer les sens. Les hommes étaient soigneusement écartés de ces mystères que couvrait un secret impénétrable; les esclaves et les servantes étaient également éloignés.
Les pratiques intérieures étaient très licencieuses, à en croire Aristophane. Pendant la durée des fêtes, les femmes étaient logées deux à deux sous des tentes dressées près du temple de Cérès. Aussi ces mystères donnaient-ils lieu à toutes sortes de soupçons d’orgies: ainsi Agathon, prié par Euripide d’aller plaider sa cause auprès des femmes dans les Thesmophories, avoue qu’il redoute d’être accusé d’aller dérober les plaisirs nocturnes des femmes et ravir leur Vénus intime, faisant allusion aux baisers lesbiens dont, disait-on, les femmes usaient entre elles durant les réunions des Thesmophories[131].
[131] Chaussard, Des fêtes de la Grèce, 3e part., ch. V; Aristophane, Les Thesmophories.
Les Aphrodisies, ou Fêtes de la bonne déesse, célébrées aussi en secret, étaient durant sept jours l’occasion d’indescriptibles orgies. Le troisième jour, les hommes et les chiens mâles étant bannis du temple, les femmes restées seules consommaient dans la nuit les sacrifices et les mystères. Le lendemain, les deux sexes se rapprochaient avec une effrénée lubricité. «Nous savons, dit Juvénal, ce qui se passe au fond de ces sanctuaires quand la trompette agite ces ménades et, lorsqu’étourdies par les sons et enivrées de vin, elles font voler leurs cheveux épars et hurlent à l’envi le nom de Priape. Quelle fureur! Saufella, tenant en main une couronne, provoque les plus viles courtisanes et remporte le prix de la lubricité; mais à son tour elle rend hommage aux ardeurs fougueuses de Médulline. Celle qui triomphe dans ses assauts lubriques passe pour la plus noble athlète. Rien n’est feint; les attitudes y sont d’une telle énergie qu’elles auraient enflammé le vieux Priam et Nestor affaibli par ses longues années. Déjà les désirs veulent être assouvis; déjà chaque femme reconnaît qu’elle ne tient dans ses bras qu’une femme, et le sanctuaire retentit de ces cris unanimes: il est temps d’introduire les hommes. Mon amant dormirait-il? qu’on l’éveille. Point d’amant, je me livre aux esclaves; point d’esclave, qu’on appelle un manœuvre: à son défaut, l’approche d’une brute ne l’effraierait pas.»
Alexis dit même que Corinthe ne célébrait pas seulement les Aphrodisies des courtisanes, mais encore une autre fête semblable pour les femmes libres. Pendant ces jours-là, il était d’usage de se livrer aux festins, et la loi autorisait les courtisanes à s’y trouver avec les femmes libres[132].
[132] Athénée, Le Banquet, XIII, 4; Juvénal, Satires, VI, 314 sqq.; Chaussard, Fêtes de la Grèce, t. I, ch. 6.
Enfin la Grèce entière célébrait au printemps le culte d’Adonis, rappelant celui d’Osiris. Des prêtresses de Vénus accompagnaient le char lugubre, manifestant leurs douleurs et promenant en pompe les simulacres de Vénus et d’Adonis, qui étaient ensuite déposés sur une estrade luxueusement décorée. Après trois jours de larmes une journée d’allégresse célébrait la résurrection d’Adonis, personnifié par le plus beau des adolescents, à côté duquel, sur un lit voluptueux, était placée son amante embellie par le bonheur. L’allégresse se fondait d’ailleurs dans une scène de lubricité[133].
[133] Chaussard, Des fêtes de la Grèce, t. I, ch. 5; Théocrite, Idylle 15.
· · ·
Les Grecs, qui avaient reçu leurs dieux des Egyptiens, des Libyens, des Pélasges et des Phéniciens, ne connurent sans doute pas Vénus avant l’arrivée de Cadmus. Mais peu à peu le culte de cette déesse s’étendit et se multiplia sous une foule de noms différents, chargés d’exprimer le plus souvent les modes de la sensualité raffinée du peuple grec. Cependant il en est qui ont trait à d’autres soucis que l’amour, Vénus étant invoquée et adorée, de préférence à toute autre divinité, dans les circonstances les plus diverses. Il nous suffira de noter au passage les Vénus dont le culte intéresse de plus près notre sujet: une énumération complète serait fort longue et risquerait d’être fastidieuse. Larcher en effet a compté chez les peuples de Grèce et d’Italie 185 temples, 104 statues et 7 tableaux de Vénus.
D’une façon générale les mystères en l’honneur de Vénus étaient célébrés en présentant aux initiés du sel, un phallos, symboles de sa naissance; et les initiés lui offraient une pièce d’argent, comme à une courtisane.
Un des temples de Vénus les plus fréquentés était celui de Paphos. Au temple d’Amathonte, la statue de la déesse avait une barbe, le corps et l’habit d’une femme, avec un sceptre et les parties sexuelles de l’homme. Elle était appelée Aphroditos: les hommes lui sacrifiaient en habit de femmes, et les femmes en habit d’hommes.
Près d’Amathonte se trouvait le bois de Vénus-Ariadne avec le tombeau de cette princesse, conformément à la légende contée par Plutarque. Thésée est jeté sur les côtes de Chypre avec Ariadne, grosse de ses œuvres. Celle-ci débarquée, les vents emportent Thésée en pleine mer. Ariadne, recueillie par les femmes du pays, meurt dans les douleurs de l’enfantement. Thésée, à son retour, laissa une somme d’argent aux Cypriotes pour faire chaque année un sacrifice à Ariadne. Dans ce sacrifice, un jeune homme couché sur un lit imite les mouvements et les cris d’une femme en travail.
Le temple le plus ancien de la déesse en Grèce se trouvait à Cythère, où elle avait une statue armée. De cette île, elle prenait le nom de Cythérée, ou bien parce que les amants se cachent et agissent en secret, ou encore parce qu’elle cache les amants, ou enfin à cause de l’imprégnation, dit Phurnutus, qui est la suite de l’union des deux sexes. Les jeux d’étymologie permettent le choix entre ces explications.
Egée ayant introduit le culte de Vénus à Athènes, le même sans doute qu’en Assyrie et en Chypre, les Grecs conservèrent le culte d’Uranie, la Céleste, dans toute sa pureté; mais ils imaginèrent d’autres Vénus qui présidaient, suivant eux, aux plaisirs peu chastes. Ainsi Vénus-Pandemos, ou Vénus populaire, favorisait la prostitution publique: elle était représentée à Elis, assise sur un banc. Solon lui avait fait bâtir à Athènes un temple avec les impôts qu’il avait perçus sur les femmes placées par ses soins dans les dictérions. Les courtisanes d’Athènes étaient très empressées aux fêtes de Pandemos, qui se célébraient le quatrième jour de chaque mois: ce jour-là elles n’exerçaient leur métier qu’au profit de la déesse.
Vénus était aussi adorée, en vingt endroits de la Grèce, sous le nom d’Etaira, ou de courtisane: Hésychius parle même d’un temple qui lui était élevé à Athènes, et d’un autre à Ephèse.
Vénus Peribasia ou Divaricatrix était adorée chez les Argiens. Son nom lui venait, disait Clément d’Alexandrie, a divaricandis cruribus (de ce qu’elle écartait les jambes), en un mot de son art de varier les mouvements de la volupté, de la souplesse de ses cuisses et de ses reins. Elle était nommée aussi Salacia, Lubia, Lubentina toujours à cause de sa science des voluptés. C’est à elle sans doute que Dédale avait dédié une statue en bois qui se mouvait d’elle-même par le moyen du vif argent dont il l’avait emplie. C’est certainement à l’une de ces personnifications de Vénus que s’adressaient les offrandes des courtisanes, présentées comme «dîmes des gains du lit», encore humides de parfums, dépouilles de luttes amoureuses, scandales, molles ceintures, voiles de safran, couronnes de lierre, peignes, pinces à épiler, miroirs d’argent poli, voire même «des objets qu’on ne nomme point aux hommes, des instruments de toute sorte de volupté» et un éperon d’or, «bel aiguillon des courses équestres» (il s’agit, bien entendu, d’équitation vénérienne).
A Samos, Vénus avait un temple que les courtisanes ayant suivi Périclès au siège de cette ville, firent bâtir du produit de leurs baisers.
A Péra, près du mont Hymette se trouvait encore un Temple de Vénus avec une fontaine qui procurait une heureuse délivrance aux femmes enceintes et donnait la fécondité à celles qui étaient stériles.
Les Athéniens élevèrent même des temples à Leaena et Lamia, courtisanes, maîtresses de Démétrius Poliorcète, sous le nom de Vénus Leaena et Vénus Lamia.
A Athènes encore était le temple de Vénus Psithyros ou Susurratrix, ainsi nommée, dit Pausanias, parce que les femmes qui adressaient leurs prières à Vénus les lui faisaient à l’oreille, de avec des susurrements. Mégalopolis avait élevé un temple à Vénus Mechanitis, pour l’ingéniosité de ses artifices, l’habileté de ses machinations. Syracuse, enfin, avait déifié Vénus Callipyge, en l’honneur de deux belles personnes aux charmes puissants. Un homme de la campagne, contait-on, avait deux filles très belles qui, ne pouvant s’accorder sur la beauté de leurs f....s, se rendirent sur le grand chemin pour faire décider le point en litige. Passe un jeune homme, les belles lui montrent leurs charmes. Il décide en faveur de l’aînée, dont il est épris au point d’en tomber malade. Il raconte son aventure à son jeune frère, qui se rend au même endroit, examine aussi les charmes des deux sœurs et se prononce en faveur de la cadette. Le père de ces jeunes gens, après de vaines exhortations, se laisse toucher, va trouver le père des deux jeunes filles, les emmène et les donne pour femmes à ses fils. On ne les connaissait à Syracuse que sous le nom de Belles f....s. Elles amassèrent de grands biens, dont elles firent bâtir un temple sous le nom de Vénus aux belles f....s.
Le temple de Vénus à Corinthe était si riche qu’il possédait, à titre de hiérodules ou d’esclaves sacrés, plus de mille courtisanes vouées au culte de la déesse par des donateurs de l’un et de l’autre sexe; et naturellement la présence de ces femmes, en attirant une foule d’hommes dans la ville, contribuait encore à l’enrichir. Les patrons de navires, notamment, venaient s’y ruiner à plaisir: car les Corinthiennes étaient réputées par leur adresse à se plier à toutes les attitudes inventées par l’imagination des prêtresses dans l’exercice du culte de leur déesse tutélaire.
Aussi dans cette ville, un usage ancien était de réunir toutes les courtisanes pour présenter à Vénus les vœux de la ville pour des choses importantes. Si même des particuliers faisaient des vœux à Vénus, ils lui amenaient un nombre déterminé de courtisanes lorsqu’ils avaient obtenu ce qu’ils demandaient. Ainsi Xénophon de Corinthe, partant pour les jeux olympiques, fit vœu d’amener à Vénus un certain nombre de courtisanes quand il aurait vaincu. Et Pindare écrivit lui-même le chant du sacrifice: «O jeunes filles, dit-il aux courtisanes, qui recevez tous les étrangers et leur donnez l’hospitalité; prêtresses de la déesse Vénus dans la riche Corinthe, c’est vous qui, en faisant brûler par vos mains des larmes d’encens pur et qui, touchant Vénus la mère des amours par vos prières intérieures, vous méritez souvent son secours céleste, et nous procurez les doux instants de cueillir sur des lits mollets les plus agréables fruits dans nos pressants besoins.»[134]
[134] Athénée, Banquet, VI, 14; XII, 13; XIII, 3, 4; Strabon, Géographie, VIII, 80; Philodème, Epigrammes; Brunck, Analecta, II, p. 85; Xénophon, Banquet, 8; Pausanias, VI, 25; Plutarque, Thésée, 18; Aristote, De l’âme, I, 3; Anthologie grecque, Epigrammes érotiques, 159, 199, 200, 201, 203; Epigrammes votives, 17, 172, 206-208, 210, 290; Larcher, Mémoire sur Vénus. Paris, 1775, passim.
C’est le baiser charnel, avec toutes ses lubricités, purifié par le culte, magnifié, divinisé.
ANTHOLOGIE
Déclaration d’amour
Je ne sais pas ce que je dois louer le plus en toi. Ta tête? Mais quels yeux! Tes yeux? Mais quelles joues! Tes joues? Mais tes lèvres m’attirent et me brûlent. Comme elles sont modestement closes, mais assez ouvertes cependant pour laisser échapper le parfum de ton haleine! Et lorsque tu retires tes vêtements, que de trésors cachés! Ils me semblent lancer des éclairs. O Phidias, Lysippe, et toi Polyclète, combien vous avez perdu d’avoir quitté si vite ce monde! En présence d’un tel modèle, vous n’auriez point cherché à créer d’autre statue. Tout en toi est admirable. Quelle finesse de main! quelle largeur de poitrine! quelle harmonie de formes! Je n’ai plus de mots pour exprimer le reste. En vérité, une pareille beauté rendrait difficile le jugement du fils de Priam lui-même. Hélas! Comment donc faire? De quel côté me tourner? Louerai-je ceci? Mais cela vaut mieux. Donnerai-je le prix à cette perfection? Mais cette autre m’entraîne. Laisse-moi joindre le toucher à la vue et je prononcerai.
Lettres galantes de Philostrate (lettre 65).
(Traduction Stéphane de Rouville, Paris 1876.)
L’enchantement du baiser
A ce moment une abeille ou une guêpe vint bourdonner autour de ma tête: je portai vivement la main à mon visage, feignant d’être piqué et de ressentir une cuisante douleur. Leucippe s’approcha, écarta ma main et me demanda où j’étais piqué. «A la lèvre, lui dis-je; mais vous, pourquoi ne pas m’expliquer le charme qui guérit des piqûres, chère Leucippe?» Elle s’approcha davantage et plaça sa bouche près de la mienne, comme pour prononcer les paroles magiques. Pendant qu’elle les murmurait tout bas, ses lèvres effleuraient les miennes; et moi je l’embrassais en silence, étouffant sur mes lèvres le bruit des baisers que je lui dérobais. Elle, de son côté, ouvrait et fermait les lèvres, murmurant sa douce magie et faisait de ses enchantements autant de baisers. J’osai alors la serrer dans mes bras et l’embrasser sans détour.--Que faites-vous? me dit-elle en se retirant; connaîtriez-vous aussi l’art des enchantements?--Je baise le charme, lui dis-je; car vous m’avez enlevé la douleur. Elle comprit ma pensée et sourit. Mon audace s’en accrut: «Hélas! ma bien-aimée, lui dis-je, je sens de nouveau une blessure plus cruelle encore; l’aiguillon a pénétré jusqu’au cœur, et réclame tous tes charmes. N’aurais-tu point une abeille sur les lèvres? car elles sont pleines de miel, et pourtant tes baisers font de vives blessures. Je t’en supplie, charme de nouveau mes douleurs, et surtout prolonge les enchantements, de peur que la blessure ne s’envenime encore.»
Achille TATIUS,
Leucippe et Clitophon (II, 7)
(traduction Ch. Zévort).
La leçon d’amour
Alors les brebis besloyent, les aigneaux saultoyent et se courboyent soubz le ventre de leurs mères pour teter; les beliers poursuyvoyent les brebis, qui n’avoyent point encore aignelé, et après qu’ilz les avoyent arrestées, sailloyent chacun la sienne. Autant en faisoyent les boucz après les chèvres, saultant à l’environ, et quelques-uns combattans pour l’amour d’elles: chacun avoit la sienne, et gardoit qu’autre que luy ne la couvrist. Toutes lesquelles choses eussent peu inciter des vieillards refroidiz à désirer la joüissance d’amour; et par plus forte raison incitèrent-elles Daphnis et Chloé, qui estoyent en la première fleur de la jeunesse, et qui, pourchassans de longtemps le dernier but de contentement d’amour, brusloyent en oyant ce qu’ilz oyoyent, et se fondoyent de désir en voyant ce qu’ilz voyoyent, cherchant quelque chose qu’ilz ne pouvoyent trouver oultre le baiser et l’embrasser; mesmement Daphnis, lequel estant devenu grand et en bon point, pour n’avoir bougé tout le long de l’hyver de la maison à ne rien faire, frissoit après le baiser, et estoit gros, comme l’on dit, d’embrasser, faisant toutes choses plus hardiment, plus curieusement et plus ardemment que paravant, pressant Chloé de luy octroyer tout ce qu’il vouloit, et de se coucher nuë à nud avec luy plus longuement qu’ilz n’avoyent accoustumé. Chloé luy demandoit: «Et qu’y a-t-il plus à coucher nuë à nud par-dessus le baiser et l’embrasser, qu’à coucher tout vestu?--Cela, respondoit Daphnis, que les beliers font aux brebis et les boucz aux chèvres; vois-tu comment après cela les brebis ne s’enfuyent plus, ny les beliers aussi ne se travaillent plus pour courir après; ains paissent tous deux amiablement ensemble, comme estant tous deux assouviz et contens? et doit estre quelque chose plus doulce que ce que nous faisons, et qui surpasse l’amertume d’amour.--Et mais, disoit Chloé, ne vois-tu pas comment les beliers et les brebis, les boucz et les chèvres, en faisant ce que tu dis, se tiennent tout de bout, les masles saillans dessus, les femelles soustenans les masles sur le dos? et tu veux que je me couche par terre avec toy, et encore toute nuë, là ou les femelles sont plus garnies de laine et de poil, et plus velues que je ne suis couverte quand je suis toute vestuë.» Daphnis ne sçavoit que respondre à cela, et luy obéïssant se couchoit auprès d’elle tout vestu, où il demouroit longtemps, gissant tout de son long, ne sçachant par quel bout se prendre pour faire ce que tant il désiroit. Il la faisoit relever et l’embrassoit par derrière, en imitant les boucz; mais il s’en trouvoit encore moins satisfait que devant. Si se rassit à terre et se print à plorer sa sotise de ce qu’il sçavoit moins que les belins, comment il falloit accomplir les œuvres d’amour.
· · ·
Or quelques jours plus tard, certaine petite femme jeune, belle, délicate, qui avait nom Lycœnion, et que son mari, fort cassé, ne satisfaisait point à son gré, mena Daphnis le plus avant qu’elle put dans le bois, et lui offrit de lui montrer «comment il faut faire le jeu d’amour.»
Daphnis perdit toute contenance tant il fut ayse, comme un pauvre garson de village jeune et amoureux: si se met à genoux devant Lycœnion, la priant bien fort de luy enseigner ce plaisant mestier le plustost qu’elle pourroit, afin qu’il peust faire ce qu’il désiroit à Chloé; et comme si c’eust été quelque grand et malaysé secret, luy promist qu’il luy donneroit un chevreau, des fromages molz, de la cresme, et plustost la chèvre avec: aussi Lycœnion trouvant en ce jeune chevrier une simplicité plus grande qu’elle n’eust pensé, commença à le passer maistre en ceste manière. Elle luy commanda de s’asseoir auprès d’elle et de la baiser comme il avoit accoustumé de baiser Chloé, et en la baisant, de l’embrasser le plus estroitement qu’il luy seroit possible; et finalement de se mettre de son long par terre avec elle. Après que Daphnis se fust assis auprès d’elle, qu’il l’eust baisée, et se fut couché par terre, Lycœnion le trouvant en estat, le souleva un peu, et se glissa adroitement dessoubz luy, puis elle le mit dans le chemin qu’il avoit jusques-là cherché. Tout se passa à l’ordinaire, la nature elle-mesme luy ayant appris ce qu’il y avoit de plus à faire.
LONGUS.
Daphnis et Chloé, livre III
(traduction d’Amyot.)
Le combat d’amour
Palestre, sitôt qu’elle eut mis dormir sa maîtresse, s’en vint devers moi sans tarder; et lors ce fut à nous de boire et de faire débauche de vin ensemble et de baisers; par où nous étant confortés et préparés au déduit, Palestre se lève et me dit: songe, jeune homme, comme je m’appelle, et te souvienne que tu as affaire à Palestre. Or sus, on va voir en cette joute ce que tu sais faire, et si tu es appris aux armes comme gentil compagnon.--J’accepte ton défi, lui dis-je, et me dure mille ans que nous ne soyons aux prises. Déshabille-toi; fais tôt... Lors elle: C’est moi qui suis le maître d’exercices et qui vais éprouver ton adresse et ta force en divers tours de lutte; toi, fais devoir d’obéir et d’exécuter à point ce que je commanderai.--Commande, lui dis-je.--Cependant elle se déshabillait, et quand elle fut toute nue: Dépouille-toi, jouvenceau, et te frotte de cette huile. Allons, ferme, bon pied, bon œil. Accole ton adversaire, et d’un croc en jambe le renverse. Bon, bras à bras, corps à corps, flanc contre flanc; appuie et toujours tiens le dessus. Çà, sous les reins cette main, l’autre sous la cuisse; lève haut, donne la saccade, redouble, serre, sacque, choque, boute, coup sur coup; point de relâche; dès que tu sens mollir, étreins; là, là, bellement; allons! au but! te voilà quitte.
Au bout d’un instant, elle se lève en pieds; et après s’être un peu soignée: Voyons, dit-elle, si tu es champion à l’épreuve en toutes joutes et combats jusqu’à outrance. Puis tombant à genoux sur le lit: Maintenant nous allons combattre à fer émoulu. Elle tombe aussitôt sur ses genoux en s’arrangeant sur le lit, et me tourne le dos. Çà, beau lutteur, me dit-elle vous voilà en présence, préparez-vous au combat, avancez; portez-vous encore plus avant. Vous voyez votre adversaire nu, ne l’épargnez pas; et d’abord il est à propos de l’enlacer fortement; ensuite il faut le pencher, fondre sur lui, tenir ferme, et ne laisser aucun intervalle entre vous deux. S’il commence à lâcher prise, ne perdez pas un moment, enlevez-le et tenez-le en l’air en le couvrant de votre corps et continuant de le harceler; mais surtout ne vous retirez pas en arrière avant que vous en ayez reçu l’ordre; courbez son dos en voûte, contenez-le par dessous; donnez-lui de nouveau le croc en jambe, afin qu’il ne vous échappe pas; tenez-le bien et pressez vos mouvements: lâchez-le, le voilà terrassé, il est tout en nage. Je partis d’un grand éclat de rire, puis je repris: Mon maître, il me prend fantaisie de te prescrire à mon tour quelque petit exercice. Songe à m’obéir ponctuellement. Relève-toi et demeure assise; avance une main officieuse; caresse-moi légèrement, et promène-la sur moi; enlace-moi bien, et fais-moi tomber dans les bras du sommeil.
LUCIEN.
La Luciade ou l’Ane
(Traduction Paul-Luis Courrier et Belin de Ballu.)
Concours de Beauté
MÉGARE A BACCHIS
Nous étions toutes rassemblées chez Glycère: Thessala, Moscharion, Thaïs, Myrrhine, Chrysion, Anthracion, Pétala, Thryallis, Euxippe et même Philumène. Quel délicieux repas nous avons fait! Les chansons, les bons mots et le vin nous ont tenues en haleine jusqu’au chant du coq. Les parfums, les fleurs et les confitures ne nous ont point manqué. La table était dressée sous des lauriers, qui nous couvraient de leur ombre. Une seule chose nous manquait, c’était vous. Du reste, il y avait abondance de tout. Nous avons souvent fait la débauche ensemble, mais il est rare que nous nous soyons si bien diverties.
Mais ce qui nous divertit infiniment fut une dispute qui s’éleva entre Myrrhine et Thryallis, laquelle des deux montrerait les fesses les plus belles et les plus dodues. Myrrhine, la première, défit sa ceinture. Elle avait une chemise de soie, au travers de laquelle on apercevait aisément le tremblement de ses fesses dans les mouvements qu’elle donnait à ses reins, regardant souvent derrière elle le branlement de ses fesses. En même temps elle soupirait doucement, comme si elle eût actuellement été aux prises dans un combat amoureux. Par Vénus, l’adresse avec laquelle elle s’en acquitta me remplit d’admiration.
Elle ne fit cependant pas perdre courage à Thryallis, qui poussa même l’effronterie plus loin qu’elle. «Ce n’est point au travers d’un rideau, dit-elle, que je veux lui disputer le prix, ni faire la sucrée. Il ne faut point alléguer de vains prétextes lorsqu’il s’agit de combattre. C’est toute nue que je veux le faire, comme dans les exercices du gymnase». Elle ôte en même temps sa chemise, et tendant le derrière: «Tenez, Myrrhine, dit-elle, voyez si vous pouvez trouver à redire à leur teint et s’il n’est pas pur et naturel. Voyez quel éclat il a, voyez comme ces hanches sont bien prises, et comme ces fesses ne sont ni trop charnues, ni trop décharnées. Elles ne sont point flasques comme celles de Myrrhine. Mais elles sourient et ont tout l’air de rire.»
En même temps, elle donna un si grand mouvement à ses fesses qu’elle les faisait rebondir çà et là sur ses reins. De sorte que, nous mettant toutes à frapper des mains, nous lui adjugeâmes la victoire.
Il y eut encore d’autres disputes, surtout à qui montrerait les plus beaux seins. Personne n’osa disputer la beauté du ventre avec Philumène, parce qu’elle a de l’embonpoint et n’a point été grosse.
Après avoir passé ainsi toute la nuit, avoir bien maudit nos amants et en avoir souhaité d’autres (car en amour la nouveauté plaît toujours), nous nous sommes retirées toutes prises de vin.
(Lettres du rhéteur Alciphron, I, 39.)
Ode à une femme aimée
Celui-là me paraît égal aux dieux qui, assis en face de toi, écoute de près ton doux parler,
Et ton aimable rire: ils font tressaillir mon cœur dans mon sein; la voix n’arrive plus à mes lèvres.
Ma langue se brise, un feu subtil court rapidement sous ma chair; mes yeux ne voient plus rien, mes oreilles bourdonnent.
Une sueur glacée m’inonde, un tremblement me saisit tout entière; je deviens plus verte que l’herbe, il semble que je vais mourir.
Eh bien! j’oserai tout, puisque mon infortune...
SAPHO.
(Traduction Em. Deschanel.)
Le baiser lesbien
CLONARION ET LÉAENA
CLONARION.--On dit d’étranges choses de toi, Léaena; que Mégille, cette riche dame de Lesbos, te caresse comme ferait un homme. Qu’en est-il? Cela est-il vrai?
LÉAENA.--Il en est quelque chose.
CLONARION.--Mais à quoi aboutissent toutes ces caresses? Je ne le puis comprendre. Tu ne m’aimes point, car tu ne me les cèlerais pas.
LÉAENA.--Je t’aime plus que personne; mais j’ai honte de le dire, c’est une étrange femelle.
CLONARION.--Tu veux dire sans doute que c’est quelque Tribade, comme on dit qu’il y en a beaucoup en cette île, qui n’aiment pas les hommes, et qui caressent les femmes.
LÉAENA.--C’est quelque chose de semblable.
CLONARION.--Conte-moi comment elle te déclara sa passion, ce que tu lui répondis et le reste de cette aventure.
LÉAENA.--Elle faisait la débauche avec Démonasse de Corinthe, qui est de son humeur; et elles m’envoyèrent quérir comme musicienne, pour chanter et jouer des instruments pendant leur repas. Après avoir fait bonne chère, elles me retinrent à coucher, et me dirent que je coucherais avec elles, et qu’elles me mettraient au milieu; ce que je n’osai refuser, parce qu’il me semblait qu’elles me faisaient honneur. Lorsque nous fûmes au lit, elles m’embrassèrent comme des hommes, non seulement en appliquant les lèvres, mais en entr’ouvrant la bouche, me caressant, me pressant la gorge; Démonasse même me mordait en me donnant des baisers. Pour moi, je ne voyais pas où elles voulaient en venir. A la fin, Mégille tout en fureur, ôta sa coiffure, et parut toute nue, et la tête rase comme un athlète, ce qui me surprit encore plus. Alors prenant la parole: «As-tu vu, dit-elle, un plus beau garçon?--Je ne vois point là, lui dis-je, de garçon.--Ne m’offense point, dit-elle, je ne m’appelle pas Mégille, mais Mégillus; et voilà ma femme.» (montrant Démonasse.) Je me pris à rire à ce discours et lui dis: «Quoi! tu nous as trompées si longtemps étant homme, et passant pour femme, comme Achille parmi les filles? Mais tu n’es pas faite comme lui.--Non, dit-elle, mais je n’en ai pas besoin; et si tu veux l’éprouver, tu trouveras qu’il ne me manque rien pour accomplir tes désirs et les miens.--N’es-tu point hermaphrodite, lui dis-je, comme ce devin de Thèbes dont m’a parlé ma compagne Isménodore, qui devint homme après avoir été femme?--Non, dit-elle, mais j’ai toutes les passions et les inclinations des hommes.--Et il te suffit des désirs? lui répondis-je.--Léaena, me dit-elle, laisse-toi faire, si tu ne me crois pas, et tu comprendras que je suis tout à fait un homme. J’ai ce qu’il faut pour te convaincre: encore une fois, laisse-toi faire, et tu verras.» Je me suis laissé faire, Clonarion, j’ai cédé à ses instances, accompagnées d’un magnifique collier et d’une robe de lin du plus fin tissu. Je l’ai saisie dans mes bras comme un homme; elle m’a embrassée toute haletante, et m’a paru goûter le plus vif plaisir.
CLONARION.--Mais que fit-elle, et comment s’y prit-elle? C’est là ce qu’il faut me raconter.
LÉAENA.--N’insiste pas davantage. Ce n’est pas beau. Aussi, j’en jure par Vénus, je n’en dirai rien.
LUCIEN.
Dialogues des courtisanes, V
(Traduction Belin de Ballu et Eugène Talbot.)
Les deux baisers
Abandonnons les mythes pour parler de la réalité même et des jouissances véritables. Pour moi, dit Clitophon, j’en suis encore à mes premières armes avec les femmes et je n’ai connu que celles qui vendent leurs faveurs. Un autre plus anciennement initié aurait sans doute beaucoup plus à dire. Pourtant j’essaierai, malgré mon peu d’expérience. Le corps de la femme est souple et flexible sous les étreintes de l’amour; ses lèvres sont douces aux baisers; ses bras, tout en elle est approprié aux plaisirs de Vénus. C’est la volupté même qu’on étreint quand on la possède, et le baiser s’empreint sur ses lèvres comme le sceau sur la cire. Les baisers qu’elle rend à son tour ne sont point sans un certain art; elle sait habilement en augmenter la douceur. Ce n’est point assez pour elle que les lèvres s’unissent amoureusement aux lèvres: ses dents mêmes cherchent les embrassements; elle dévore la bouche de son amant, elle mord les baisers; ses seins, qu’on sent palpiter sous la main, sont une nouvelle source de jouissance. Au moment suprême de l’amour, elle tressaille comme aiguillonnée par la volupté; sa bouche s’ouvre à un torrent de baisers; elle ne contient plus ses transports. Les langues à ce moment se cherchent mutuellement, elles veulent s’unir et avoir, elles aussi, leurs embrassements. Vous augmentez vous-même le plaisir en ouvrant les lèvres à de larges et profonds baisers. Lorsqu’approche le terme, la femme devient haletante sous la volupté qui l’inonde. Sa respiration pressée s’élance, mêlée au souffle de l’amour, jusque sur les lèvres où elle rencontre le baiser qui erre sur le bord et cherche à pénétrer plus avant; refoulée par le baiser qui se mêle à elle et la suit, elle revient en arrière et arrive jusqu’au cœur. Celui-ci, ébranlé par les baisers, s’agite, tressaille; et s’il n’était fortement enchaîné dans la poitrine, il briserait ses liens pour suivre les baisers. Avec les enfants, les embrassements sont sans art, les étreintes sans raffinements délicats; Vénus est languissante, le plaisir nul.
--Il me semble, dit Ménélas, que bien loin d’être novice, tu as toute l’expérience de la vieillesse dans les mystères de Vénus, à voir tout ce que tu nous débites sur les petits mérites secrets des femmes. Mais écoute à ton tour ceux des enfants: chez la femme tout est fardé, et les paroles et l’extérieur; si quelqu’une paraît belle, c’est l’œuvre longtemps élaborée des onguents et de la peinture. Sa beauté est tout entière dans les parfums, dans la teinture des cheveux, dans l’artifice des caresses. Dépouillez-la de ces mille accessoires menteurs, et elle ressemble au geai de la fable, dépouillé de ses plumes. La beauté des enfants n’est pas saturée de toutes ces senteurs, de toutes ces odeurs trompeuses et empruntées; mais la sueur de l’enfant a un plus doux parfum que toutes les huiles et lotions féminines. On peut, d’ailleurs, avant les embrassements amoureux, les étreindre à la palestre, les serrer dans ses bras, au grand jour et sans honte. Les ardeurs de l’amour ne viennent pas s’éteindre sur une chair molle et sans résistance; les corps se résistent mutuellement et luttent entre eux de volupté. Les baisers n’ont pas l’apprêt de ceux de la femme; leur art menteur ne prépare point sur les lèvres une fade déception: l’enfant embrasse comme il sait; ce sont des baisers sans artifice, mais ce sont ceux de la nature. L’image des embrassements de l’enfant, c’est le nectar devenu solide, se substituant aux lèvres, donnant et recevant les baisers. Pour l’amant, point de satiété; il a beau puiser à la coupe, toujours il a soif de baiser encore; il ne saurait retirer sa bouche jusqu’à ce que l’excès même de la volupté le force à quitter les lèvres.
ACHILLE TATIUS.
Leucippe et Clitophon (III, 37 et 38).
(Traduction Ch. Zévort.)
Le baiser bestial
Lucius, métamorphosé en âne, conte ses aventures.
La dame, restée seule avec moi, d’abord allume une grande lampe dont la lueur éclairait partout. Puis debout près de cette lampe s’étant dépouillée toute nue, elle prit de l’essence d’une certaine fiole, en versa sur soi, s’en oignit, et à moi aussi me parfuma le corps et le museau surtout d’une suave odeur; puis me baisa et me caressait avec pareil langage et toute belle façon comme si j’eusse été son amant. Enfin me prenant par ma longe, elle m’entraîne sur le lit. Je n’avais nulle envie de me faire prier, la voyant belle de tout point, avec ce que la bonne chère, et le vin vieux que je venais de boire, me rendaient assez disposé à la satisfaire; mais je ne savais comment m’y prendre, n’ayant touché femelle depuis ma métamorphose. Une chose encore me troublait; j’avais peur de la déchirer, vu la disproportion qui existait entre nous deux. Mais l’expérience me fit voir que je m’abusais, car emportée par ses désirs, elle s’étendit sous moi comme sous un homme et de ses bras, me tirant à soi et se soulevant du corps, me mit dedans tout entier. Moi pauvre, je craignais encore et me retirais bellement pour la ménager. Mais elle, tant plus je reculais, tant plus me serrait et s’enferrait de tout ce que je lui dérobais. A la fin donc pour lui complaire (aussi que je pensais valoir bien, tout âne que j’étais, l’amant de Pasiphaé), la voulant servir à gré, je fus ébahi que je me trouvai petitement outillé pour la demoiselle, et connus que j’avais eu tort d’y faire tant de façons. J’eus assez affaire toute la nuit à la contenter, tant elle était amoureuse et infatigable au déduit.
LUCIEN.
La Luciade ou l’Ane
(traduction de Paul-Louis Courier.)
Table des Matières
Chapitre I.--Le Baiser conjugal 3 -- II.--Les grandes Hétaïres 33 -- III.--Le Baiser vénal 57 -- IV.--Le Science du Baiser 91 -- V.--Le Baiser dans les Arts 131 -- VI.--Le Culte du Baiser 149
ANTHOLOGIE:
Déclaration d’amour (Philostrate) 177 L’enchantement du Baiser (Achille Tatius) 179 La Leçon d’Amour (Longus) 181 Le Combat d’Amour (Lucien) 186 Concours de beauté (Alciphron) 190 Ode à une femme aimée (Sapho) 194 Le Baiser lesbien (Lucien) 195 Les deux Baisers (Achille Tatius) 200 Le Baiser bestial (Lucien) 204
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