AVANT-PROPOS
À M. ÉMILE DE GIRARDIN.
Vous avez l’habitude, ô grand homme ! de déplacer toutes les questions, et vous exécutez sur la corde roide de votre journal des tours de voltige de la plus haute école.
Ainsi, dans ce moment, vous êtres en train de prouver aux lecteurs de la Presse que nous avons été condamné on ne peut plus sévèrement par les tribunaux pour avoir écrit votre histoire.
Et vous nous déniez le droit de réponse dans vos colonnes, afin de laisser le public sous l’impression que vous avez voulu produire.
Mais nous avons, comme vous, une tribune. Nous rétablissons les faits.
Les voici dans leur plus scrupuleuse exactitude.
Une biographie, signée de nous, paraît en janvier dernier. Cette biographie est la vôtre. Deux mois s’écoulent, vous ne réclamez pas et vous ne portez aucune plainte devant les tribunaux.
Seulement, vous insérez, un beau jour, une lettre assez piquante de madame George Sand à votre serviteur, et, comme notre réponse, extrêmement convenable et polie, vous déplaisait par cette raison même, nous jetez notre réponse au panier.
C’était tout simplement vous révolter contre la loi.
Là-dessus, nous vous intentons un procès.
Acculé dans vos derniers retranchements et forcé par la perspective d’une condamnation imminente à publier notre lettre, vous la faites suivre de cette petite note perfide :
« En fermant aux plus courtoises réclamations contre ses inexactitudes ou ses diffamations la porte d’un journal, M. de Mirecourt l’ouvre nécessairement aux tribunaux. Il ne saurait donc ni s’étonner ni se plaindre d’être suivi sur le terrain qu’il choisit. »
Vous comprendrez tout à l’heure pourquoi nous soulignons le mot diffamations.
L’essentiel est de montrer ici le jésuitisme de vos phrases. Après les avoir lues, il est certain que tous les abonnés de la Presse ont dû se dire : « C’est madame Sand qui intente un procès à M. de Mirecourt. »
Pas du tout, c’était vous-même !
Or, vous ne pouviez faire un tel aveu dans un journal qui a publié, pendant deux années consécutives, de si magnifiques articles sur le droit de tout dire.
Ces articles étaient signés de votre nom.
L’un des plus remarquables a paru à l’époque où nous aviez besoin de tout dire sur les hommes qui vous empêchaient d’être ministre.
En voici quelques extraits, ils sont textuels.
« La liberté de tout dire doit exister par cette raison souveraine qu’il n’y a aucun avantage à la limiter. Toute limite, quoi qu’on fasse, sera toujours arbitraire. — En matière de liberté de pensée, nous n’admettons pas plus les lois répressives que les lois préventives ; nous n’admettons qu’un seul tribunal compétent, le tribunal de la conscience publique. — C’est à la conscience publique à s’armer de sévérité contre les injures, les diffamations, les erreurs, tout ce qui enfin aujourd’hui constitue le domaine des délits et des crimes de la parole et de la presse. — L’individu fort de sa conscience n’a pas besoin de tribunal qui le venge de la calomnie ! — Quand le droit de mépriser la calomnie, l’injure, la diffamation, devrait s’acquérir par une plus grande pureté de conscience, où serait le mal ? — Nous sommes encore des enfants, soyons donc enfin des hommes.
« Émile de Girardin. »
(Presse du 25 janvier 1850.)
Ouf ! respirons !
Il est certain qu’après cela vous n’osiez pas convenir vis-à-vis de vos lecteurs que vous intentiez un procès au sujet de votre propre biographie. Vous sentiez combien on allait vous trouver peu conséquent avec vous-même. Ces diables d’abonnés collectionnent, gardent les articles et confrontent celui du jour avec celui de la veille.
Ainsi, grand homme, vous n’étiez pas assez fort de votre conscience ?
Ainsi vous aviez besoin d’un tribunal pour vous venger ? Le tribunal de la conscience publique ne vous suffisait pas. Doutiez-vous, par hasard, de l’arrêt qu’il aurait pu rendre ?
Enfin, passons ! vous avez préféré la septième chambre.
Vous demandiez aux juges : 1° la suppression de la livraison des Contemporains qui contenait votre histoire ;
2° Mille francs de dommages-intérêts. (C’était bien peu !)
Le tribunal a rendu le jugement suivant :
« Attendu qu’Eugène de Mirecourt se reconnaît l’auteur d’une brochure intitulée : Émile de Girardin, commençant par ces mots : « Il est des figures impossibles à saisir… » et finissant par ceux-ci : « Il est mort… » ;
« Attendu que, dans cette brochure, il ne s’est pas borné à juger l’homme public, dont les actes et opinions sont soumis à l’appréciation et à la critique de tous ; qu’il descend aussi dans les détails les plus intimes de la vie privée ; que, s’il n’articule pas d’une manière précise et directe des faits qui soient de nature à porter atteinte à l’honneur et à la considération de celui dont il retrace la biographie, il emploie cependant trop souvent vis-à-vis de lui des formes de langage acerbes et violentes ; que c’est ainsi qu’il parle à plusieurs reprises de son mercantilisme, de ses habitudes d’audacieuse exploitation, de son égoïsme, de son esprit haineux, du fiel qui gonfle son cœur, de son défaut de moralité ;
« Que dans un passage notamment on lit : « Il ne croit ni à l’amitié, ni au désintéressement, ni à la conscience ; il a perdu la sienne à la bataille ; » que plus loin on lit encore : « Que ses qualités ne sont qu’apparentes et cachent un calcul ; que son âme a perdu tous les sentiments de sincérité et de justice ; qu’il fait le mal par instinct ; »
« Que, dès lors, Eugène de Mirecourt a commis le délit prévu et puni par l’art. 19 de la loi du 17 mai 1819 ;
« Vu ledit article ;
« Le condamne à 500 francs d’amende et aux dépens ;
« Statuant sur les conclusions de la partie civile,
« Attendu qu’elle n’a éprouvé aucun préjudice, dit qu’il n’y a lieu d’accorder les dommages-intérêts réclamés ;
« Attendu toutefois que la brochure d’Eugène de Mirecourt a reçu une certaine publicité, et qu’il y a lieu d’ordonner, à titre de réparation, l’insertion du présent jugement dans les journaux ;
« Dit qu’il sera inséré dans trois journaux, au choix de Girardin et aux frais d’Eugène de Mirecourt ;
« Déboute Émile de Girardin du surplus de sa demande. »
Nous citons ce jugement, parce que c’est la réponse la plus catégorique et la plus simple que nous puissions faire aux insinuations étranges contenues dans la Presse du 1 août dernier.
Nous renvoyons nos lecteurs à cet article, qui essayait d’être perfide et qui n’a été que maladroit.
Vous baissez, grand homme ! Votre plume s’émousse, votre polémique boite et votre génie devient apoplectique.
Songez à Gil Blas et à son archevêque.
Le lendemain, nous avons répondu par une courte lettre ainsi conçue :
« Le public sait maintenant deux choses : 1° que le partisan quand même du droit de tout dire a voulu m’empêcher de répondre à madame George Sand dans les colonnes de son propre journal ; 2° que l’apôtre de la liberté illimitée applique ses doctrines en menaçant un écrivain de la contrainte par corps.
« Je ne demandais rien de plus ; chacun jugera.
« Vous aviez votre plume, j’avais la mienne. Les tribunaux (je cite vos paroles) ne doivent jamais intervenir dans les affaires de presse.
« Envoyez, monsieur, toucher vos douze cents francs à la caisse des Contemporains ; mon éditeur payera.
« Seulement, vous avez eu le tort très-grave, dans l’article publié hier par la Presse, de vous dire diffamé et de m’appeler diffamateur. Le tribunal ne m’a condamné que pour injure, et le texte même du jugement déclare que je ne vous ai porté aucun préjudice.
« Donc, vous vous rendez vous-même coupable du délit que vous me reprochez faussement. J’en prends acte.
« Recevez toutes mes salutations.
« Eugène de Mirecourt. »
Vous n’avez pas jugé convenable de publier cette lettre, ô journaliste plein de loyauté que vous êtes ! et, franchement, nous sommes las de vous signifier notre prose par huissier.
Maintenant, tirez-vous d’affaire ; conciliez vos actes avec vos doctrines.
Puisque vous n’envoyez pas toucher le montant des insertions, — y compris celle de la Presse, qui doit entrer directement dans votre poche, — vous pouvez être sûr que nous ne vous porterons pas cette somme. Il nous paraît décidément curieux de voir jusqu’où vous pousserez la contradiction dans vos systèmes ; et, quand nous aurons pris nos mesures pour que la retraite ne nuise point à votre travail, nous irons, sous vos généreux auspices, transporter rue de Clichy nos pénates littéraires.
Deus nobis hæc otia fecit.
Traduction libre : « Girardin l’apôtre de la liberté illimitée, a daigné limiter la nôtre. »
En attendant, grand homme ! nous allons vous montrer comment nous écrivons l’histoire de ceux de nos contemporains qui ne vous ressemblent pas. Lisez pour votre enseignement la biographie du baron Taylor, et ne nous forcez plus à nous occuper de votre personne.
« Quand vous devriez acquérir le droit de nous laisser en repos par une plus grande pureté de conscience, où serait le mal ? Vous n’êtes encore qu’un enfant ; soyez donc enfin un homme. »
Ah ! ce sont là de vos phrases, et vous n’avez rien à dire : nous n’y changeons que ce qui ne s’applique point à nous.
Sur ce, que Dieu vous ait en sa sainte garde !
E. de M.