Chapitre 1 Comment messire Jehan Froissard fut instruit de l’histoire que nous allons raconter.
Le voyageur qui parcourt aujourd’hui cette partie du Bigorre qui s’étend entre les sources du Gers et de l’Adour, et qui est devenue le département des Hautes-Pyrénées, a deux routes à prendre à son choix pour se rendre de Tournai à Tarbes : l’une, toute récente et qui traverse la plaine, le conduira en deux heures dans l’ancienne capitale des comtes de Bigorre ; l’autre, qui suit la montagne et qui est une ancienne voie romaine, lui offrira un parcours de neuf lieues. Mais aussi ce surcroît de chemin et de fatigue sera bien compensé pour lui par le charmant pays qu’il parcourra, et par la vue de ces premiers plans magnifiques qu’on appelle Bagnères, Montgaillard, Lourdes, et par cet horizon que forment comme une muraille bleue les vastes Pyrénées du milieu desquelles s’élance, tout blanc de neige, le gracieux Pic-du-Midi. Cette route, c’est celle des artistes, des poètes et des antiquaires. C’est donc sur celle-là que nous prierons le lecteur de jeter avec nous les yeux.
Dans les premiers jours du mois de mars 1388, vers le commencement du règne du roi Charles VI, c’est-à-dire quand tous ces châteaux, aujourd’hui au niveau de l’herbe, élevaient le faîte de leurs tours au-dessus de la cime des plus hauts chênes et des pins les plus fiers, – quand ces hommes à l’armure de fer et au cœur de bronze qu’on appelait Olivier de Clisson, Bertrand Duguesclin, le Captal de Buch, venaient à peine de se coucher dans leurs tombes homériques, après avoir commencé cette grande Iliade dont une bergère devait faire le dénouement, – deux hommes chevauchaient suivant cette route étroite et raboteuse qui était alors la seule voie de communication qui existât entre les principales villes du Midi.
Ils étaient suivis de deux valets, à cheval comme eux.
Les deux maîtres paraissaient porter le même âge à peu près, c’est-à-dire cinquante-cinq à cinquante-huit ans. Mais là s’arrêtait la comparaison ; car la grande différence qui existait entre leurs deux costumes indiquait qu’ils suivaient chacun une profession différente.
L’un d’eux, qui, par habitude sans doute, marchait en avant d’une demi-longueur de cheval, était vêtu d’un surcot de velours qui avait été cramoisi, mais dont le soleil et la pluie, auxquels il s’était trouvé exposé bien des fois depuis le premier jour où son maître l’avait mis, en avaient altéré non seulement le lustre, mais encore la couleur. Par les ouvertures du surcot sortaient deux bras nerveux, couverts de deux manches de buffle, lesquelles faisaient partie d’un pourpoint qui avait été jaune autrefois, mais qui, pareil au surcot, avait perdu son état primitif non point par son contact avec les éléments, mais par son frottement avec la cuirasse à laquelle il était évidemment destiné à servir de doublure. Un casque, de l’espèce de ceux qu’on appelait bassinet, momentanément pendu, à cause de la chaleur sans doute, à l’arçon de la selle du cavalier, permettait de voir sa tête nue, chauve sur le haut, mais ombragée sur les tempes et par derrière de longs cheveux grisonnants, qui s’harmoniaient avec des moustaches un peu plus noires que les cheveux, comme cela arrive presque toujours chez les hommes qui ont supporté de grandes fatigues, et une barbe de même couleur que les moustaches, coupée carrément et retombant sur un gorgerin de fer, seule partie de l’armure défensive que le cavalier eût conservée. Quant aux armes offensives, elles se composaient d’une longue épée pendue à une large ceinture de cuir, et d’une petite hache terminée par une lame triangulaire, de manière à pouvoir frapper également de cette hache par le tranchant et par la pointe. Cette arme était accrochée à l’arçon de droite, et faisait pendant au casque accroché à l’arçon de gauche.
Le second maître, c’est-à-dire celui qui marchait un peu en arrière du premier, n’avait au contraire rien de guerrier, ni dans la tournure ni dans la mise. Il était vêtu d’une longue robe noire, à la ceinture de laquelle, au lieu d’épée ou de poignard, pendait un encrier de chagrin, comme en portaient les écoliers et les étudiants ; sa tête aux yeux vifs et intelligents, aux sourcils épais, au nez arrondi par le bout, aux lèvres un peu grosses, aux cheveux rares et courts, dénuée de moustaches et de barbe, était coiffée d’un chaperon, comme en portaient les magistrats, les clercs, et en général les personnes graves. De ses poches sortaient des rouleaux de parchemin couverts de cette écriture fine et serrée, habituelle à ceux qui écrivent beaucoup. Son cheval lui-même semblait partager les inclinations pacifiques de son cavalier, et son allure modeste et assujettie à l’amble, sa tête inclinée vers la terre, contrastaient avec le pas relevé, les naseaux fumants et les hennissements capricieux du cheval de bataille, qui, ainsi que nous l’avons dit, semblait, fier de sa supériorité, affecter de prendre le pas sur lui.
Les deux valets venaient derrière et conservaient entre eux le même caractère opposé qui distinguait les maîtres. L’un était vêtu de drap vert à peu près à la manière des archers anglais, dont il portait l’arc en bandoulière et la trousse au côté droit, tandis qu’au côté gauche descendait collé à sa cuisse une espèce de poignard à large lame qui tenait le milieu entre le couteau et cette arme terrible qu’on appelait une langue de bœuf.
Derrière lui résonnait, à chaque pas un peu relevé de son cheval, l’armure dont la sécurité des chemins avait permis à son maître de se débarrasser momentanément.
L’autre était, comme son maître, vêtu de noir, et semblait, par la façon dont ses cheveux étaient coupés et par la tonsure qu’on apercevait sur le haut de sa tête quand il soulevait sa calotte de drap noir à oreillettes, appartenir aux basses catégories du clergé. Cette opinion pouvait être encore confirmée par la vue du missel qu’il tenait sous son bras, et dont les coins et la fermeture d’argent, d’un assez beau travail d’orfèvrerie, étaient restés brillants, malgré la fatigue de la reliure.
Tous quatre cheminaient donc, les maîtres rêvant, les valets bavardant, lorsqu’en arrivant près d’un carrefour où le chemin se divisait en trois branches, le chevalier arrêta son cheval, et faisant signe à son compagnon de faire comme lui :
— Or çà, dit-il, maître Jehan, regardez bien le pays d’alentour, et dites-moi ce que vous en pensez.
Celui auquel cette invitation était faite jeta un coup d’œil tout autour de lui, et comme le pays était tout à fait désert, et par la disposition du terrain paraissait propre à une embuscade :
— Sur ma foi ! dit-il, sire Espaing, voilà un étrange lieu, et je déclare pour mon compte que je ne m’y arrêterais pas même le temps de dire trois Pater et trois Ave, si je n’étais dans la compagnie d’un chevalier renommé comme vous l’êtes.
— Merci du compliment, sire Jehan, dit le chevalier, et je reconnais là votre courtoisie habituelle ; maintenant rappelez-vous ce que vous m’avez dit, il y a trois jours, en sortant de la ville de Pamiers, à propos de cette fameuse escarmouche entre le Mongat de Saint-Bazile et Ernauton-Bissette, au pas de Larre.
— Oh ! oui, je me rappelle, répondit l’homme d’église, je vous dis, quand nous serions au pas de Larre, de m’avertir, car je voulais voir ce lieu illustré par la mort de tant de braves gens.
— Eh bien ! vous le voyez, messire.
— Je croyais que le pas de Larre était en Bigorre.
— Aussi y est-il, et nous aussi, messire, et cela depuis que nous avons passé à gué la petite rivière de Lèze. Nous avons laissé à gauche, voici à peu près un quart d’heure, le chemin de Lourdes et le château de Montgaillard ; voici le petit village de la Civitat, voici le bois du seigneur de Barbezan, et enfin là-bas, à travers les arbres, voici le château de Marcheras.
— Ouais ! messire Espaing, dit l’homme d’église, vous savez ma curiosité pour les beaux faits d’armes et comment je les enregistre à mesure que je les vois ou qu’on me les raconte, afin que la mémoire n’en soit pas perdue ; dites-moi donc s’il vous plaît, en détail, ce qui arriva en ce lieu.
— C’est chose facile, dit le chevalier : Vers 1358 ou 1359, il y a trente ans de cela, toutes les garnisons du pays étaient françaises, excepté celle de Lourdes. Or, celle-ci faisait de fréquentes sorties pour ravitailler la ville, enlevant tout ce qu’elle rencontrait, et ramenant tout derrière les murailles, si bien que lorsqu’on la savait aux champs, toutes les autres garnisons envoyaient des détachements en campagne et lui donnaient la chasse, et quand on se rencontrait, c’étaient de terribles combats où s’accomplissaient d’aussi beaux faits d’armes qu’en batailles rangées.
Un jour, le Mongat de Saint-Bazile, qu’on appelait ainsi parce qu’il avait l’habitude de se déguiser en moine pour tendre ses embûches, sortit de Lourdes avec le seigneur de Carnillac et cent vingt lances à peu près : la citadelle manquait de vivres, et une grande expédition avait été résolue. Ils chevauchèrent donc tant que, dans une prairie à une lieue de la ville de Toulouse, ils trouvèrent un troupeau de bœufs dont ils s’emparèrent, puis s’en revinrent par le chemin le plus court ; mais, au lieu de suivre prudemment le chemin, ils se détournèrent à droite et à gauche, pour enlever encore un troupeau de porcs et un troupeau de moutons, ce qui donna le temps au bruit de l’expédition de se répandre dans le pays.
Le premier qui le sut fut un capitaine de Tarbes nommé Ernauton de Sainte-Colombe. Il laissa aussitôt son château à garder à un sien neveu, d’autres disaient son fils bâtard, lequel était un jeune damoiseau de quinze ou seize ans, qui n’avait encore assisté à aucun combat ni à aucune escarmouche. Il courut avertir le seigneur de Berrac, le seigneur de Barbezan, et tous les écuyers de Bigorre qu’il put rencontrer, de sorte que le même soir, il se trouvait à la tête d’une troupe à peu près pareille à celle que commandait le Mongat de Saint-Bazile, et dont on lui remit l’entier gouvernement.
Aussitôt, il répandit ses espions par le pays pour savoir le chemin que comptait prendre la garnison de Lourdes, et quand il sut qu’elle devait passer au pas de Larre, il résolut que ce serait là qu’il l’attendrait. En conséquence, comme il connaissait parfaitement le pays, et que ses chevaux n’étaient point fatigués, tandis que, au contraire, ceux de ses ennemis marchaient depuis quatre jours, il se hâta de venir prendre son poste, tandis que les maraudeurs faisaient une halte à trois lieues à peu près de l’endroit où il les attendait.
Comme vous l’avez dit vous-même, le terrain est propice à une embuscade. Les gens de Lourdes et le Mongat lui-même ne se doutèrent donc de rien, et comme les troupeaux marchaient devant, les troupeaux avaient déjà dépassé l’endroit où nous sommes, quand, par les deux chemins que vous voyez, l’un à notre droite, l’autre à notre gauche, la troupe d’Ernauton de Sainte-Colombe arriva au galop en poussant de grands cris ; or, elle trouva à qui parler ; le Mongat n’était pas homme à fuir, il fit faire halte à sa troupe et attendit le choc.
Il fut terrible et tel qu’on devait s’y attendre entre les premiers hommes d’armes du pays ; mais ce qui, surtout, rendait furieux ceux de Lourdes, c’est qu’ils étaient séparés de ce troupeau pour lequel ils avaient essuyé tant de fatigues et affronté tant de dangers, et qu’ils l’entendaient s’éloigner beuglant, grognant et bêlant, sous la conduite des valets de leurs adversaires, qui, grâce à la barrière opposée par leurs maîtres, n’avaient eu à combattre que les bouviers qui n’avaient pas même combattu, car peu leur importait que leur bétail appartint à l’un ou l’autre, du moment où il ne leur appartenait plus.
Ils avaient donc un double intérêt à défaire leurs ennemis, – d’abord celui de leur propre sûreté, puis celui de rentrer en propriété de leurs vivres, dont ils savaient que leurs camarades restés dans la citadelle avaient si grand besoin.
La première rencontre avait eu lieu à coups de lances ; mais bientôt une partie des lances fut brisée, et ceux qui avaient encore les leurs, trouvant que dans un espace si resserré la lance était une mauvaise arme, les jetèrent et saisirent les uns leurs haches, les autres leurs épées, – ceux-ci des massues, ceux-là toute arme qui leur tomba sous la main, et la véritable mêlée commença si ardente, si cruelle, si acharnée, que personne ne voulait reculer d’un pas, et que ceux qui tombaient essayaient encore d’aller mourir en avant pour qu’on ne dît pas qu’ils avaient perdu le champ de bataille, et ils se battirent trois heures ainsi, de sorte que, comme d’un commun accord, ceux qui étaient trop fatigués se retiraient, allaient s’asseoir en arrière de leurs compagnons, soit dans le bois, soit dans la prairie, soit au bord du fossé, ôtaient leurs casques, essuyaient leur sang ou leur sueur, respiraient un instant, et revenaient au combat plus acharnés que jamais ; si bien que je ne crois pas qu’il y ait eu jamais bataille si bien attaquée et si bien défendue depuis le fameux combat des Trente.
Pendant ces trois heures de mêlée, le hasard avait fait que les deux chefs, c’est-à-dire le Mongat de Saint-Bazile et Ernauton de Sainte-Colombe, avaient combattu, l’un à droite, l’autre à gauche. Mais tous deux frappaient si fort et si dru que la foule finit par s’ouvrir devant eux et qu’ils se trouvèrent enfin en face l’un de l’autre. Comme c’était cela que chacun d’eux désirait, et comme depuis le commencement de la rencontre ils n’avaient cessé de s’appeler, ils jetèrent un cri de joie en s’apercevant, et comme si les autres eussent compris que tout combat devait s’effacer devant le leur, on s’écarta, on céda le terrain, et l’action générale cessa pour faire place à cette lutte particulière.
— Ah ! dit l’homme d’église, interrompant le chevalier avec un soupir, que n’étais-je là pour voir une pareille joute, qui devait rappeler ces beaux temps de la chevalerie passés hélas ! pour ne plus revenir.
— Le fait est, messire Jehan, reprit l’homme de guerre, que vous eussiez vu un beau et rare spectacle. Car les deux combattants étaient deux hommes d’armes, puissants de corps et savants dans le métier, montés sur de bons et fiers chevaux qui semblaient aussi acharnés que leurs maîtres à se déchirer ; cependant le cheval du Mongat de Saint-Bazile tomba le premier frappé d’un coup de hache destiné par Ernauton à son maître, et qui l’étendit mort sur la place. Mais le Mongat était trop expert, si rapide que fût la chute, pour n’avoir pas eu le temps de dégager ses pieds des arçons, de sorte qu’il se trouva couché, non pas sous son cheval, mais à côté de lui, et qu’étendant le bras, il coupa le jarret au destrier d’Ernauton, lequel hennit de douleur, faiblit et tomba sur les deux genoux ; Ernauton perdit son avantage et fut à son tour forcé de sauter à terre. À peine y fut-il que le Mongat se redressa sur ses pieds, et le combat recommença, Ernauton frappant de sa hache et le Mongat de sa masse d’armes.
— Et c’était à cette même place que se passait ce beau fait d’armes ! dit l’homme d’église, l’œil étincelant d’ardeur, et comme s’il eût vu le combat qu’on lui décrivait.
— À cette même place, messire Jehan. Et dix fois des témoins oculaires m’ont raconté à moi ce que je vous raconte à vous. Ernauton était à la place où vous êtes et le Mongat à la place où je suis, et le Mongat pressa si bien Ernauton que celui-ci tout en se défendant fut cependant forcé de reculer, et tout en combattant recula, depuis cette pierre qui est entre les jambes de votre cheval, jusqu’à ce fossé où il s’en allait sans doute tomber en arrière, quand un jeune homme qui était arrivé tout hors d’haleine pendant le combat, et qui regardait de l’autre côté du fossé, voyant le bon chevalier poussé ainsi, et comprenant qu’il était au bout de sa force, ne fit qu’un bond de l’endroit où il était jusqu’à Ernauton, et lui prenant des mains la hache qu’il était prêt à laisser tomber :
« – Ah ! bel oncle, lui dit-il, donnez-moi un peu cette hache et laissez-moi faire. »
Ernauton ne demandait pas mieux, il lâcha la hache et s’étendit sur les bords du fossé où ses valets accoururent à son aide et le délacèrent, car il était prêt à s’évanouir.
— Mais le jeune homme, dit l’abbé, le jeune homme ?
— Eh bien ! le jeune homme prouva en cette occasion que, tout bâtard qu’on le disait, il avait dans les veines du bon sang de race, et que son oncle avait eu tort de l’enfermer dans un vieux château au lieu de l’emmener avec lui ; car à peine eut-il la hache en main que sans s’inquiéter de ce qu’il avait un simple pourpoint de drap et pour toute coiffure un bonnet de velours, tandis que son ennemi était tout couvert de fer, il lui porta un si rude coup du tranchant de son arme sur le haut de son casque que le bassinet en fut entamé, et que le Mongat tout étourdi chancela et tomba presque à terre. Mais c’était un trop rude homme d’armes pour choir ainsi sous une première atteinte. Il se redressa donc, il leva à son tour sa masse, et en porta au jeune homme un tel coup qu’il lui eût certainement écrasé la tête s’il l’eût atteint. Mais celui-ci, qu’aucune arme défensive n’alourdissait, évita le coup en faisant un bond de côté, et s’élançant aussitôt sur son adversaire, léger et bondissant comme un jeune tigre, enveloppa de ses deux bras le Mongat fatigué de la longue lutte, et le courbant comme le vent fait d’un arbre, finit par l’abattre sous lui en criant :
« Rendez-vous, Mongat de Saint-Bazile, secouru ou non secouru, sinon vous êtes mort. »
— Et donc se rendit ? demanda l’homme d’église qui prenait à ce récit un si grand intérêt que tous ses membres en tressaillaient d’aise.
— Non pas, reprit messire Espaing, mais répondit bel et bien :
« – Me rendre à un enfant ! j’aurais honte… frappe si tu peux.
» – Eh bien ! rendez-vous non pas à moi, mais à mon oncle Ernauton de Sainte-Colombe, qui est un brave chevalier et non pas un enfant comme moi.
» – Pas plus à ton oncle qu’à toi, dit le Mongat d’une voix sourde, car si tu n’étais pas arrivé, c’est ton oncle qui en serait où j’en suis, frappe donc. Pour moi, sous aucun prétexte, je ne me rendrai.
» – En ce cas, dit le jeune homme, et puisque tu ne veux pas te rendre absolument, attends et tu vas voir.
» – Oui, voyons, dit le Mongat en faisant un effort comme en fait le géant Encelade lorsqu’il veut se débarrasser du mont Etna, voyons un peu. »
Mais ce fut inutilement qu’il rassembla toutes ses forces, qu’il enveloppa le jeune homme de ses bras et de ses jambes comme d’un double anneau de fer, il ne put lui faire perdre l’avantage. Celui-ci demeura vainqueur, le tenant sous lui d’une main, tandis que de l’autre il tirait de sa ceinture un petit coutelet long et mince dont la lame glissa sous le gorgerin. Au même instant, on entendit comme un râlement sourd. Le Mongat s’agita, se raidit, se souleva, mais sans pouvoir écarter le jeune homme cramponné à lui et poussant toujours son coutelet ; tout à coup une écume de sang jaillit à travers la visière du casque du Mongat et vint marbrer le visage de son adversaire. À ces efforts presque surhumains, on devina les convulsions de l’agonie. Mais pas plus qu’il ne l’avait lâché, le jeune homme ne le lâcha ; il semblait lié à tous ses mouvements. Comme fait le serpent au corps de la victime qu’il étouffe, il se souleva, s’affaissa, se raidit, comme lui et avec lui, frissonna de tous ses frissonnements, et demeura couché et étendu jusqu’à ce que le dernier tressaillement se fût éteint, et que le râle se fût changé en un soupir.
Alors il se releva, s’essuyant le visage avec la manche de son pourpoint, et de l’autre main secouant ce petit couteau qui semblait un jouet d’enfant, et qui cependant venait de mettre à mort si cruellement un homme.
— Vrai Dieu ! s’écria l’homme d’église, oubliant que son enthousiasme l’entraînait presque jusqu’au jurement, vous me direz le nom de ce jeune homme, n’est-ce pas, sire Espaing de Lyon, afin que je le consigne sur mes tablettes et que je tâche de le graver au livre de l’histoire ?
— Il s’appelait le bâtard Agénor de Mauléon, répondit le chevalier, et inscrivez tout au long ce nom sur vos tablettes, comme vous dites, messire Jehan ; car c’est le nom d’un rude homme d’armes, et qui mérite bien cet honneur.
— Mais, dit l’abbé, n’en est-il point resté là, sans doute ; et a-t-il fait dans sa vie quelques autres faits d’armes dignes de celui par lequel il a débuté.
— Oh ! bien certainement, car trois ou quatre ans après il partit pour l’Espagne, où il demeura pendant quatre ou cinq ans, se battant contre les Mores et les Sarrasins, et d’où il revint avec le poignet droit coupé.
— Oh ! fit l’homme d’église avec une exclamation qui indiquait la part qu’il prenait à l’accident du vainqueur du Mongat de Saint-Bazile ; voilà qui est malheureux tout à fait, car sans doute un si brave chevalier fut-il obligé de renoncer aux armes !
— Non pas, répondit messire Espaing de Lyon, non pas, et vous vous trompez fort, au contraire, sire Jehan ; car à la place de la main qu’il avait perdue, il se fit faire une main de fer avec laquelle il maintient la lance tout aussi bien qu’avec une véritable main ; sans compter qu’il y peut, quand cela lui convient, adapter une masse d’armes avec laquelle il frappe, à ce qu’il paraît, de telle façon que ceux qui sont frappés ne s’en relèvent guère.
— Et, demanda l’homme d’église, peut-on savoir dans quelle occasion il perdit cette main !
— Ah ! dit messire Espaing, voilà ce que je ne puis vous dire, quelque envie que j’aie de vous être agréable, car je ne connais point personnellement le brave chevalier dont il est question, et, même m’a-t-on assuré que ceux qui le connaissent l’ignorent comme moi ; jamais il n’a voulu raconter cette portion de sa vie à personne.
— Alors, dit l’homme d’église, je ne parlerai en aucune façon de votre bâtard, maître Espaing ; car je ne veux pas que ceux qui liront l’histoire que j’écris fassent la même demande que moi sans avoir de réponse.
— Dame ! dit messire Espaing, je demanderai, je m’informerai ; mais commencez toujours par en faire votre deuil, maître Jehan : car je doute que vous sachiez jamais rien de ce que vous désirez savoir, sinon par lui-même, si vous le rencontrez jamais.
— Vit-il donc encore !
— Certes, et guerroyant plus que jamais.
— Avec sa main de fer ?
— Avec sa main de fer.
— Ah ! dit messire Jehan, je crois que je donnerais mon abbaye pour rencontrer cet homme et pour qu’il consentît à me raconter son histoire ; mais tout au moins m’achèverez-vous la vôtre, messire Espaing, et me direz-vous ce qu’il advint des deux partis quand le Mongat fut mort.
— La mort du Mongat termina la bataille. Ce que voulaient les chevaliers, c’était les troupeaux enlevés, et ils les avaient. – D’ailleurs, le Mongat mort, ils savaient que cette fameuse garnison de Lourdes, si redoutée, était de moitié moins à craindre, car c’est souvent un seul homme qui fait la force d’une garnison ou d’une armée. Il fut donc convenu que chacun emporterait ses blessés et ses prisonniers, et qu’on enterrerait les morts.
On emporta donc Ernauton de Sainte-Colombe, qui était tout meurtri du combat, l’on enterra les morts où nous sommes, à l’endroit même que nos chevaux foulent aux pieds. Et pour qu’un si brave compagnon ne fût point confondu avec des cadavres vulgaires, l’on creusa une fosse de l’autre côté de cette grande roche que vous voyez à quatre pas de nous, avec une croix de pierre et son nom dessus, afin que les pèlerins, les voyageurs et les preux chevaliers, puissent, en passant, dire une prière pour le repos de son âme.
— Allons donc devers cette croix, messire Espaing, répondit l’abbé, car pour mon compte j’y dirai de grand cœur une patenôtre, un Ave Maria, un De profundis.
Alors donnant l’exemple au chevalier, l’abbé fit signe aux écuyers de venir, jeta la bride de son cheval aux mains de son valet, et mit pied à terre avec une impatience qui indiquait que, lorsqu’il s’agissait de pareilles matières, le bon chroniqueur était allégé de la moitié de son âge.
Messire Espaing de Lyon en fit autant, et tous deux s’acheminèrent à pied vers l’endroit indiqué. Mais au tournant du rocher, tous deux s’arrêtèrent.
Un chevalier, dont ils ignoraient la présence, était agenouillé devant la croix, enveloppé d’un large manteau, qui, à la raideur de ses plis, dénonçait sous sa draperie une armure complète. – Sa tête seule demeurait découverte, son casque déposé à terre tandis qu’à dix pas en arrière, masqué aussi par le rocher, se tenait un écuyer armé en guerre, monté sur un cheval de bataille, et tenant en main le cheval de son maître, enharnaché comme pour le combat.
C’était un homme dans toute la force de l’âge, c’est-à-dire de quarante-six à quarante-huit ans, au teint bruni d’un More, aux cheveux épais et à la barbe fournie. Cheveux et barbe étaient de la couleur de l’aile d’un corbeau.
Les deux voyageurs s’arrêtèrent un instant à regarder cet homme qui, immobile et semblable à une statue, accomplissait sur la tombe du Mongat le pieux devoir qu’ils venaient y remplir eux-mêmes.
De son côté, le chevalier inconnu, tant que dura sa prière, ne parut faire aucune attention aux nouveaux venus ; puis, lorsque sa prière fut terminée, il fit de la main gauche, au grand étonnement des deux assistants, le signe de la croix, les salua courtoisement de la tête, remit son casque sur son front bruni, toujours enveloppé de son manteau, remonta à cheval, tourna à son tour l’angle du rocher suivi de son écuyer, plus sec, plus raide et plus noir encore que lui, et s’éloigna.
Bien qu’on rencontrât à cette époque bon nombre de ces sortes de figures, celle-ci avait un caractère si particulier que les deux voyageurs la remarquèrent, mais chacun intérieurement ; car le temps commençait à presser, l’on avait encore trois lieues à faire, et l’homme d’église avait pris l’engagement de dire sur la tombe du Mongat une patenôtre, un Ave Maria, un De Profundis et Fidelium.
La prière finie, messire Jehan regarda autour de lui. Le chevalier, qui sans doute n’en savait pas plus long que lui, l’avait laissé seul : il fit donc à son tour le signe de la croix, mais de la main droite, et alla rejoindre son compagnon.
— Eh ! dit-il aux deux valets, n’avez-vous pas vu un chevalier armé en guerre suivi de son écuyer, le chevalier paraissant avoir quarante-six ans et l’écuyer cinquante-cinq ou soixante ?
— Je m’en suis déjà enquis, messire, fit avec un signe de tête Espaing de Lyon, dont l’esprit avait subi la même préoccupation que celui de son compagnon de voyage. Il paraît suivre la même route que nous, et comme nous sans doute il va coucher à Tarbes.
— Mettons nos chevaux au trot pour le rejoindre, s’il vous plaît, messire Espaing, dit le chroniqueur, car peut-être, si nous le rejoignons, nous parlera-t-il, comme c’est l’habitude entre gens qui suivent la même route. Et il me semble qu’il y aurait beaucoup de choses à apprendre dans la compagnie d’un homme qui a vu un soleil assez chaud pour lui faire le teint qu’il a.
— Faisons donc selon votre désir, messire, dit le chevalier ; car, je vous l’avoue, je me sens atteint d’une curiosité non moins vive que la vôtre ; quoique de ces cantons, je ne me rappelle pas avoir vu jamais cette figure dans ce pays.
En conséquence de cette détermination, nos deux voyageurs, tout en marchant d’un pas plus rapide, continuèrent à garder la même distance, le cheval du chevalier devançant toujours quelque peu le cheval de l’homme d’église.
Mais ce fut inutilement qu’ils pressèrent la marche de leurs montures. Le chemin, qui était devenu plus large et plus beau en côtoyant la rivière de Lèze, avait donné même facilité de doubler le pas à l’inconnu et à son écuyer, et les curieux arrivèrent aux portes de Tarbes sans l’avoir rejoint.
Une fois arrivé là, une autre préoccupation parut agiter l’homme d’église.
— Messire, dit-il au chevalier, vous savez que le premier besoin en voyage est un bon gîte et un bon souper. Où logerons-nous, s’il vous plaît, en cette ville de Tarbes, où je ne connais personne, et où je viens pour la première fois, ayant été mandé, comme bien savez, par monseigneur Gaston Phœbus.
— Ne soyez pas inquiet, messire, dit le chevalier en souriant ; sauf votre bon plaisir, nous logerons à l’Étoile : c’est la meilleure hôtellerie de la ville. Sans compter que l’hôtelier est de mes amis.
— Bon, dit le chroniqueur, j’ai toujours remarqué qu’en voyage il y a deux sortes de gens qu’il faut avoir pour amis ; les détrousseurs de ville et les détrousseurs de bois, les aubergistes et les larrons. Allons donc chez votre ami l’hôtelier de l’Étoile, et vous me recommanderez à lui pour le temps de mon retour.
Tous deux s’acheminèrent alors vers l’hôtellerie indiquée, laquelle était sur la grande place de la ville, et jouissait, comme l’avait dit messire Espaing de Lyon, d’une grande renommée à dix lieues à la ronde.
L’hôte était sur le pas de sa porte, où, dérogeant à ses habitudes aristocratiques, il plumait lui-même un magnifique coq-faisan, auquel il laissait, avec ce scrupule gastronomique apprécié des seuls gourmands qui veulent jouir, non seulement par le goût et l’odorat, mais encore par la vue, les plumes de la tête et de la queue ; cependant, avant qu’il fût plongé dans cette importante occupation, il aperçut messire Espaing de Lyon du moment où il apparut sur la place, et, plaçant son faisan sous le bras gauche, tandis qu’il ôtait son bonnet de la main droite, il fit quelques pas au-devant de lui.
— Ah ! c’est vous, messire Espaing, dit-il, en manifestant la joie la plus vive, soyez le bienvenu, vous et votre respectable compagnie ; il y a bien longtemps que je ne vous avais vu, et je me doutais bien que vous ne pouviez tarder longtemps à passer par notre ville. Eh ! Brin-d’Avoine, viens prendre les chevaux de ces messieurs. Ho ! Marion, prépare les chambres les meilleures. Messieurs, mettez pied à terre, s’il vous plaît, et honorez de votre présence ma pauvre hôtellerie.
— Eh bien, dit le chevalier à son compagnon, quand je vous disais, messire Jehan, que maître Barnabé était un homme précieux, et chez lequel on trouvait, à la minute, tout ce dont on avait besoin.
— Oui, dit l’homme d’église, et je n’ai rien à répondre jusqu’à présent qu’une seule chose, c’est que j’ai bien entendu parler de l’écurie et des chambres, mais pas du souper.
— Oh ! quant au souper, que Votre Seigneurie se rassure, dit l’hôtelier. Messire Espaing vous dira qu’on ne me fait qu’un reproche, c’est de donner à mes voyageurs des repas trop copieux.
— Allons, allons, maître gascon, reprit messire Espaing, qui avait, ainsi que son compagnon, mis pied à terre, et avait jeté la bride de son cheval aux mains des valets, montrez-nous le chemin, donnez-nous seulement la moitié de ce que vous nous promettez, et nous serons contents.
— La moitié ? s’écria maître Barnabé, la moitié ! mais je serais un homme perdu de réputation si j’agissais ainsi ; le double, messire Espaing, le double !
Le chevalier jeta un regard de satisfaction à l’homme d’église, et tous deux, suivant les pas de l’aubergiste, entrèrent derrière lui dans la cuisine.
En effet, tout, dans cette cuisine bienheureuse, donnait un avant-goût de cette béatitude, qui, pour les vrais gourmands, résulte d’un repas bien ordonné et bien servi. La broche tournait, les casseroles chantaient, les grils friaient et au milieu de tout ce bruit, comme un harmonieux appel à la table, l’horloge sonnait six heures.
Le chevalier se frotta les mains, et le chroniqueur passa le bout de sa langue sur ses lèvres. Les chroniqueurs sont en général très friands, et c’est bien pis quand, en même temps qu’ils sont chroniqueurs, ils sont encore gens d’église.
Dans ce moment, et comme partis d’un même point, c’est-à-dire de la broche, les regards des deux derniers venus parcouraient en sens opposé une ligne circulaire, afin de s’assurer que les jouissances promises étaient bien réelles et ne leur échappaient point, comme ces repas fantastiques promis par de méchants enchanteurs aux anciens chevaliers errants. Une espèce de palefrenier entra à son tour dans la cuisine et dit un mot à l’oreille de l’aubergiste.
— Ah diable ! fit celui-ci en se grattant l’oreille, et tu dis qu’il n’y a pas de place pour les chevaux de ces messieurs.
— Pas la plus petite, maître, le chevalier qui vient d’arriver a pris les deux dernières places, non pas de l’écurie, qui était déjà pleine, mais du hangar.
— Oh ! oh ! fit messire Espaing, nous aurions peine à nous séparer de nos chevaux, mais si cependant vous n’avez pas absolument de place ici, nous consentirions, pour ne pas perdre ces bonnes chambres dont vous nous avez parlé, qu’ils allassent, avec nos serviteurs, dans quelque maison de la ville.
— Dans ce cas, dit maître Barnabé, j’ai votre affaire, et vos chevaux y gagneront, car ils seront logés dans des écuries que le comte de Foix n’en a pas de pareilles.
— Va donc pour ces magnifiques écuries, dit messire Espaing, mais demain matin qu’ils soient à votre porte à six heures, et tout appareillés, car nous allons, messire Jehan et moi, en la ville de Pau, où nous sommes attendus par monseigneur Gaston Phœbus.
— Soyez tranquilles, répondit maître Barnabé, et comptez sur ma parole.
En ce moment la chambrière entra à son tour, et vint parler bas à l’aubergiste, dont la figure prit soudain une expression de contrariété.
— Eh bien ! qu’y a-t-il encore ? demanda messire Espaing.
— Ce n’est pas possible, répondit l’aubergiste, et il tendit de nouveau l’oreille pour faire répéter la chambrière.
— Que dit-elle ? reprit le chevalier.
— Elle dit une chose incroyable.
— Mais enfin.
— Qu’il n’y a plus de chambres.
— Bon, dit messire Jehan, nous voici condamnés à aller coucher avec nos chevaux.
— Oh ! messieurs, messieurs, s’écria Barnabé, que d’excuses ! mais le chevalier qui vient d’arriver un peu avant vous a pris pour lui et son écuyer les deux seules chambres qui restaient.
— Bah ! dit messire Jehan qui paraissait assez habitué à ces déconvenues, une mauvaise nuit est bientôt passée, et pourvu que nous ayons un bon souper.
— Tenez, dit l’hôtelier, voici justement le chef que je viens de faire appeler.
Le chef tira l’aubergiste à l’écart et commença avec lui une conversation à voix basse.
— Oh ! fit l’hôtelier en essayant de pâlir, impossible !
Le chef dessina de la tête et des deux mains un geste qui voulait dire : C’est comme cela.
L’homme d’église qui paraissait comprendre parfaitement le vocabulaire des signes, quand ce vocabulaire s’appliquait à la cuisine, pâlit véritablement.
— Ouais ! dit-il, qu’est-ce qui est comme cela ?
— Messieurs, reprit l’hôte, c’est Mariton qui se trompe.
— Et en quoi se trompe-t-il ?
— En ce qu’il vient m’annoncer qu’il n’y a pas de quoi vous donner à souper, attendu que le chevalier qui vient d’arriver avant vous a retenu le reste des provisions.
— Ah çà ! maître Barnabé, dit messire Espaing de Lyon en fronçant le sourcil, ne plaisantons pas s’il vous plaît.
— Hélas ! messire, dit l’aubergiste, je vous prie de croire que je ne plaisante pas le moins du monde, et que je suis même on ne peut plus attristé de ce qui vous arrive.
— J’admets ce que vous nous avez dit à propos des écuries et des chambres, reprit le chevalier, mais quant au souper, c’est autre chose, et je vous déclare que je ne me tiens pas pour battu. Voici toute une rangée de casseroles.
— Messire, elle est destinée au châtelain de Marcheras, qui est ici avec la châtelaine.
— Et cette poularde qui tourne à la broche ?
— Elle est retenue par un gros chanoine de Carcassonne qui rejoint son chapitre, et qui ne fait gras qu’un jour de la semaine.
— Et ce gril qui est chargé de côtelettes qui ont si bonne odeur ?
— C’est, avec ce faisan que je plume, le souper du chevalier qui est arrivé un instant avant vous.
— Ah çà ! s’écria messire Espaing, il a donc tout pris ce diable de chevalier ; maître Barnabé, faites-moi le plaisir d’aller lui dire qu’un chevalier à jeun lui propose de rompre une lance, non pas pour les beaux yeux de sa belle, mais pour la bonne odeur de son souper, et vous ajouterez que messire Jehan Froissard le Chroniqueur sera juge du camp et enregistrera nos faits et gestes.
— Il n’est point besoin de cela, messire, dit une voix derrière maître Barnabé, et je viens de la part de mon maître vous inviter, vous messire Espaing de Lyon, et vous messire Jehan Froissard, à souper avec lui.
Messire Espaing se retourna en entendant cette voix, et reconnut l’écuyer du chevalier inconnu.
— Oh ! oh ! fit-il, voici une invitation qui me paraît des plus courtoises, qu’en dites-vous, messire Jehan ?
— Non seulement je dis qu’elle est des plus courtoises, mais encore je dis qu’elle arrive fort à propos.
— Et comment s’appelle votre maître, mon ami, que nous sachions à qui nous sommes redevables d’une pareille politesse, demanda Espaing de Lyon.
— Il vous le dira lui-même, si vous voulez bien me suivre, répondit l’écuyer.
Les deux voyageurs se regardèrent, et comme, moitié faim, moitié curiosité, leur désir était le même :
— Allons, dirent-ils en même temps, montrez-nous le chemin, nous vous suivrons.
Tous deux montèrent l’escalier derrière l’écuyer, qui leur ouvrit une chambre au fond de laquelle le chevalier inconnu, dépouillé de son armure et revêtu d’une robe de velours noir à larges et longues manches, se tenait debout les mains derrière le dos.
En les apercevant, il fit quelques pas au-devant d’eux, et, les saluant avec courtoisie :
— Soyez les bienvenus, messeigneurs, dit-il en leur présentant la main gauche, et recevez tous les remerciements que je vous dois pour avoir bien voulu accepter mon invitation.
Le chevalier avait l’air si loyal et si ouvert, la main qu’il leur présentait leur paraissait si franchement offerte, que tous deux la touchèrent, quoique ce fût une coutume presque absolue entre chevaliers de se présenter la main droite, et presque une injure d’en agir autrement.
Cependant les deux voyageurs, tout en rendant au chevalier inconnu cette singulière politesse, ne furent point assez maîtres de leur étonnement pour qu’il ne se peignît sur leur visage ; seulement le chevalier ne parut point y faire attention.
— C’est nous, messire, dit Froissard, qui vous devons des remerciements ; car nous étions dans un grand embarras quand votre gracieuse invitation est venue nous en tirer : recevez donc toutes nos actions de grâces.
— Il y a plus, dit le chevalier, comme j’ai deux chambres, et que vous n’en avez pas, je vous donnerai celle qui était destinée à mon écuyer.
— En vérité, dit Espaing de Lyon, c’est trop de complaisance ; mais, où votre écuyer couchera-t-il ?
— Dans ma chambre, pardieu !
— Non pas, dit Froissard, ce serait abuser.
— Bah ! dit le chevalier inconnu, nous sommes habitués à cela : il y a plus de vingt-cinq ans que nous avons couché sous la même tente, et, depuis vingt-cinq ans, cela nous est arrivé si souvent que nous n’avons plus compté les fois. Mais asseyez-vous donc, messeigneurs.
Et le chevalier montra aux deux voyageurs des chaises placées à l’entour d’une table sur laquelle étaient posés des verres et un hanap, et leur donna l’exemple en s’asseyant lui-même.
Les deux voyageurs s’assirent à leur tour.
— Ainsi, c’est chose convenue, dit le chevalier inconnu, en emplissant trois verres d’hypocras, et en se servant, pour cette action, de la main gauche, comme il avait fait jusque-là.
— Ma foi ! oui, dit Espaing de Lyon, et nous croirions vous faire injure, chevalier, en refusant une offre aussi cordiale ; n’êtes-vous pas de mon avis, messire Jehan ?
— D’autant mieux, répondit le trésorier de Chimay, que le dérangement que nous vous causerons ne sera pas de longue durée.
— Comment cela ? demanda le chevalier inconnu.
— Nous partons demain pour Pau.
— Bon, dit le chevalier, on sait quand on arrive, on ne sait pas quand on part.
— Nous sommes attendus à la cour du comte Gaston Phœbus.
— Et rien ne vous paraîtrait assez intéressant pour vous faire perdre huit jours en route ? demanda le chevalier.
— Rien qu’une histoire bien curieuse et bien intéressante, dit Espaing de Lyon.
— Encore, dit le chroniqueur, je ne sais si je pourrais manquer ainsi de parole à monseigneur le comte de Foix.
— Messire Jehan Froissard, dit le chevalier inconnu, vous avez dit tantôt au pas de Larre, que vous donneriez volontiers votre abbaye de Chimay à celui qui vous raconterait les aventures du bâtard de Mauléon.
— Oui-da ! l’ai-je dit ? mais comment le savez-vous ?
— Vous oubliez que je disais un Ave sur la tombe du Mongat, et que d’où j’étais, j’ai pu entendre tout ce que vous disiez.
— Voici ce que c’est de parler en plein air, messire Jehan Froissard, dit en riant Espaing de Lyon, voilà des paroles qui vont vous coûter votre abbaye.
— Par la messe ! sire chevalier, dit Froissard, m’est avis que je suis tombé à point et que vous connaissez cette histoire.
— Vous ne vous trompez pas, dit le chevalier, et nul ne la sait et ne peut la redire mieux que moi.
— Depuis le moment où il a tué le Mongat de Lourdes jusqu’à celui où il eut le poignet coupé ? demanda sire Espaing.
— Oui.
— Et que m’en coûtera-t-il, dit Froissard, qui malgré la curiosité qu’il avait d’entendre cette histoire, commençait à regretter d’avoir engagé son abbaye.
— Il vous en coûtera huit jours, messire abbé, répondit le chevalier inconnu, et encore c’est à grand-peine si, pendant ces huit jours, vous aurez le temps de transcrire sur le parchemin tout ce que je vous dirai.
— Je croyais, dit Froissard, que le bâtard de Mauléon avait juré de ne jamais faire connaître cette histoire.
— Jusqu’à ce qu’il ait trouvé un chroniqueur digne de l’écrire ; et maintenant, messire Jehan, il n’a plus raison de la cacher.
— En ce cas, dit Froissard, pourquoi ne l’écrivez-vous point vous-même ?
— Parce qu’il y a à ceci un grand empêchement, dit en souriant le chevalier.
— Et lequel ? demanda messire Espaing de Lyon.
— Celui-ci, dit le chevalier, en relevant avec sa main gauche la manche de sa main droite, et en posant sur la table un bras mutilé, terminé par une tenaille de fer.
— Jésus ! dit Froissard tremblant de joie, seriez-vous…
— Le bâtard de Mauléon en personne, que quelques-uns appellent aussi Agénor à la main de fer.
— Et vous me raconterez votre histoire ? demanda Froissard avec l’anxiété de l’espérance.
— Aussitôt que nous aurons soupé, dit le chevalier.
— Bon, dit Froissard en se frottant les mains ; vous disiez vrai, messire Espaing de Lyon, monseigneur Gaston Phœbus attendra.
Et le même soir, après souper, le bâtard de Mauléon tenant sa promesse, commença de raconter à messire Jehan Froissard l’histoire qu’on va lire, et que nous avons tirée d’un manuscrit inédit, sans nous donner, selon notre habitude, d’autre peine que celle de mettre à la troisième personne une narration qui était écrite à la première.
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Par une belle matinée du mois de juin 1361, celui qui n’eût pas craint de s’aventurer aux champs par une chaleur de quarante degrés eût pu voir s’avancer sur la route de Pinchel à Coïmbre en Portugal, une figure que les hommes d’aujourd’hui nous sauront gré de leur dépeindre.
C’était non pas un homme, mais une armure tout entière, composée d’un casque, d’une cuirasse, de brassards et de cuissards, avec la lance au bras, la targe au cou, le tout surmonté d’un panache rouge au-dessus duquel montait le fer de la lance.
Cette armure était posée d’aplomb sur un cheval dont on n’apercevait que les jambes noires et l’œil enflammé ; car, ainsi que son maître, il disparaissait sous son harnais de guerre, recouvert d’une housse blanche lamée de drap rouge. De temps en temps le noble animal secouait la tête et hennissait avec plus de colère encore que de douleur : c’était quand quelque taon était parvenu à se glisser sous les plis du lourd caparaçon et lui faisait sentir son avide morsure.
Quant au chevalier, raide et ferme sur les arçons comme s’il était rivé à la selle, il semblait tenir à orgueil de braver l’ardente chaleur qui tombait de ce ciel de cuivre, embrasant l’air et desséchant l’herbe. Beaucoup, et que personne n’eût pour cela accusés de délicatesse, se fussent permis de lever la visière grillée qui changeait l’intérieur du casque en étuve, mais à l’impassible contenance et à la généreuse immobilité du chevalier, on voyait qu’il faisait parade, même dans le désert, de la vigueur de son tempérament et de son endurcissement aux souffrances de l’état militaire.
Nous avons dit le désert, et, en effet, le pays par lequel s’avançait le chevalier méritait bien ce nom. C’était une espèce de vallée justement assez profonde pour concentrer, sur le chemin que suivait le chevalier, les rayons les plus ardents du soleil. Depuis plus de deux heures déjà, la chaleur qu’on y ressentait était telle, qu’elle avait perdu ses habitants les plus assidus : les bergers et les troupeaux, qui le soir et le matin reparaissaient sur son double talus pour y chercher quelques brins d’herbe jaune et cassante, s’étaient réfugiés derrière les haies et les buissons et dormaient à l’ombre. Aussi loin que l’œil pouvait s’étendre, on eût cherché vainement un voyageur assez hardi ou plutôt assez insensible à la flamme pour fouler ce sol qui semblait composé de cendres des rocs calcinés par le soleil. Le seul animal vivant qui prouvait qu’une créature animée pouvait vivre dans une pareille fournaise, était la cigale ou plutôt les milliers de cigales qui, fortifiées entre les cailloux, cramponnées aux brins d’herbe, ou s’épanouissant sur quelque rameau d’olivier blanc de poussière, formaient cette fanfare stridente et monotone ; – c’était leur chant triomphal, et il annonçait la conquête du désert où elles régnaient en seules et uniques souveraines.
C’est à tort que nous avons avancé que l’œil eût cherché vainement à l’horizon un autre voyageur que celui que nous avons essayé de dépeindre, car à cent pas derrière lui marchait une seconde figure non moins curieuse que la première, quoique d’un type tout à fait différent : c’était un homme de trente ans à peu près, sec, courbe, bronzé, accroupi plutôt que monté sur un cheval aussi maigre que lui-même, et dormant sur la selle où il se tenait cramponné de ses mains, sans aucune de ces précautions qui tenaient son compagnon éveillé, pas même celle de reconnaître son chemin, soin duquel il se reposait évidemment sur plus savant et sur plus intéressé que lui à ne pas se perdre.
Cependant le chevalier, ennuyé sans doute à la fin de porter sa lance si haute et de se tenir si raide sur la selle, s’arrêta pour soulever sa visière et donner ainsi un passage à la vapeur bouillante qui commençait à monter de son enveloppe de fer à sa tête, mais avant d’exécuter ce mouvement, il jeta les yeux autour de lui en homme qui ne paraît pas le moins du monde penser que le courage soit moins estimable pour être accompagné d’une dose de prudence.
Ce fut dans ce mouvement de rotation qu’il vit son insoucieux compagnon, et qu’en le regardant avec attention il s’aperçut qu’il dormait.
— Musaron ! cria le cavalier bardé de fer, après avoir préalablement levé la visière de son casque. – Musaron ! réveille-toi, veillaque, ou par le sang précieux de Saint-Jacques, comme disent les Espagnols, tu n’arriveras pas à Coïmbre avec ma valise, soit que tu la perdes en route, soit que les larrons te la volent. – Musaron ! – Mais tu dormiras donc toujours, drôle.
Mais l’écuyer, car tel était le grade qu’occupait près du cavalier celui qu’il venait d’apostropher, l’écuyer, disons-nous, dormait trop profondément pour que le simple bruit de la voix le réveillât. Le chevalier s’aperçut donc qu’il fallait employer quelqu’autre moyen plus véhément, d’autant plus que le cheval du dormeur, voyant que son chef de file venait de s’arrêter, avait jugé à propos de s’arrêter aussi, de sorte que, passé du mouvement à l’immobilité, Musaron n’en avait que meilleure chance de jouir d’un plus profond sommeil ; il décrocha alors un petit cor d’ivoire incrusté d’argent accroché à sa ceinture, et l’approchant de sa bouche, il donna d’une haleine vigoureuse deux ou trois notes qui firent cabrer son cheval et hennir celui de son compagnon.
Cette fois Musaron s’éveilla en sursaut.
— Holà ! cria-t-il en tirant une espèce de coutelas pendu à sa ceinture ; – holà ! que voulez-vous, larrons, holà ! que demandez-vous, Bohêmes, arrière-fils du démon ; retirez-vous ou je fends et pourfends jusqu’à la ceinture ; et le brave écuyer se mit à espadonner à droite et à gauche, jusqu’à ce que s’apercevant qu’il ne pourfendait que l’air, il s’arrêta, et regardant son maître d’un air étonné :
— Eh ! qu’y a-t-il donc, messire Agénor, demanda-t-il en ouvrant ses yeux étonnés, où sont donc les gens qui nous attaquent, se sont-ils évanouis comme une vapeur, – ou les ai-je anéantis avant de m’éveiller tout à fait.
— Il y a, veillaque, dit le chevalier, que tu rêves et qu’en rêvant tu laisses traîner mon écu au bout de sa courroie, ce qui est déshonorant pour les armes d’un honnête chevalier. Allons ! allons ! réveille-toi tout à fait ou je te brise ma lance sur les épaules.
Musaron hocha la tête d’un air assez impertinent.
— Sur ma foi ! sire Agénor, dit-il, vous ferez bien, et ce sera au moins une lance rompue dans notre voyage. Au lieu de m’opposer à ce projet, je vous invite donc de tout mon cœur à le mettre à exécution.
— Qu’est-ce à dire, veillaque ! s’écria le chevalier.
— C’est-à-dire, reprit l’écuyer en continuant de s’approcher avec son insouciance railleuse, que depuis seize grands jours que nous chevauchons en Espagne, ce pays tout plein d’aventures à ce que vous disiez en partant, nous n’avons encore rencontré pour tout ennemi que le soleil et les mouches, et pour tout profit que les ampoules et la poussière. – Mordieu ! seigneur Agénor, j’ai faim ; mordieu ! seigneur Agénor, j’ai soif ; mordieu ! seigneur Agénor, j’ai la bourse vide ; c’est-à-dire que je suis en proie aux trois grandes calamités de ce monde, et que je ne vois pas venir ces grands pillages de Mores infidèles dont vous me faisiez fête, qui devaient enrichir notre corps et sauver notre âme, et sur lesquels j’avais fait d’avance tant de doux rêves, là-bas dans notre beau pays de Bigorre, avant que je ne fusse votre écuyer, et surtout depuis que je le suis.
— Oserais-tu te plaindre, par hasard, lorsque moi je ne me plains pas ?
— J’en aurais presque sujet, sire Agénor, et ce n’est en vérité que la hardiesse qui me manque. – Voici presque nos derniers francs dépensés pour ces armuriers de Pinchel qui ont aiguisé votre hache, émoulu votre épée et fourbi votre armure, et en vérité il ne nous manque plus qu’une rencontre de brigands.
— Poltron !
— Un instant, entendons-nous, sire Agénor. Je ne dis pas que je la crains.
— Que dis-tu alors ?
— Je dis que je la désire.
— Pourquoi ?
— Parce que nous volerions les voleurs, – dit Musaron avec le sourire narquois qui faisait le caractère principal de sa physionomie.
Le chevalier leva sa lance avec l’intention bien visible de la laisser retomber sur les épaules de son écuyer, arrivé assez près de lui pour qu’il essayât fructueusement de ce genre de correction, mais celui-ci, avec un simple petit mouvement plein d’adresse, dont il semblait avoir la pratique, esquiva le coup, tandis que de sa main il soutenait la lance.
— Prenez garde, sire Agénor, dit-il, et ne plaisantons pas ainsi, j’ai les os durs et peu de chair dessus. Un malheur est bientôt arrivé, un coup à faux, vous casseriez votre lance, et nous serions obligés de lui refaire un bois nous-mêmes ou de nous présenter devant don Frédéric avec une armure incomplète, ce qui serait humiliant pour l’honneur de la chevalerie béarnaise.
— Tais-toi, bavard maudit, tu ferais bien mieux, s’il faut absolument que tu parles, de gravir cette colline et de me dire ce que tu vois d’en haut.
— Ah ! dit Musaron, si c’était celle où Satan transporta Notre-Seigneur, et si je trouvais quelqu’un, fût-ce le diable qui, pour baiser sa griffe, m’offrît tous les royaumes de la terre.
— Tu accepterais, renégat ?
— Avec reconnaissance, chevalier.
— Musaron, reprit gravement le chevalier, plaisantez avec tout ce que vous voudrez, mais pas avec les choses saintes.
Musaron s’inclina.
— Monseigneur, dit-il, tient toujours à savoir ce que l’on voit du haut de cette colline ?
— Plus que jamais, allez donc.
Musaron fit un léger circuit, juste ce qu’il en fallait pour se tenir hors de la portée de la lance de son maître, puis, gravissant le coteau :
— Ah ! s’écria-t-il quand il eut gagné le sommet, ah ! Jésus Dieu ! qu’est-ce que je vois !
Et il se signa.
— Eh bien ! que vois-tu ? demanda le chevalier.
— Le paradis ou peu s’en faut, dit Musaron plongé dans l’admiration la plus profonde.
— Décris-moi ton paradis, répondit le chevalier qui craignait toujours d’être dupe de quelque facétie de son écuyer.
— Ah ! monseigneur, comment voulez-vous ! s’écria Musaron, des bois d’orangers à fruits d’or, une grande rivière à flots d’argent, et au-delà la mer resplendissante comme un miroir d’acier.
— Si tu vois la mer, dit le chevalier, ne se hâtant point encore de prendre sa part du tableau de peur qu’arrivé lui-même au sommet tout ce magnifique horizon n’allât se dissoudre en vapeur, comme ces mirages dont il avait entendu parler par les pèlerins d’Orient, si tu vois la mer, Musaron, tu dois encore mieux voir Coïmbre, qui est nécessairement entre nous et la mer, et si tu vois Coïmbre, nous sommes au bout de notre voyage, puisque c’est à Coïmbre que m’a donné rendez-vous mon ami, le grand-maître Frédéric.
— Oh ! oui, s’écria Musaron, je vois une belle et grande ville, je vois un haut clocher.
— Bien, bien, dit le chevalier, commençant à croire à ce que lui disait son écuyer, et se promettant pour cette fois de punir sérieusement cette plaisanterie un peu trop prolongée si toutefois c’en était une. Bien, c’est la ville de Coïmbre, c’est le clocher de la cathédrale.
— Qu’est-ce que je dis, une ville ! qu’est-ce que je dis, un clocher ! je vois deux villes, je vois deux clochers.
— Deux villes, deux clochers, dit le chevalier en arrivant à son tour au sommet de la colline, tu vas voir que nous n’en avions pas assez tout à l’heure, et que maintenant nous allons en avoir trop.
— Trop, c’est la vérité, dit Musaron : voyez-vous, sire Agénor, l’une à droite, l’autre à gauche. Voyez-vous le chemin qui de l’autre côté de ce bois de citronniers se sépare en bifurquant : laquelle des deux villes est Coïmbre, lequel des deux chemins faut-il suivre ?
— En effet, murmura le chevalier, voilà un embarras nouveau et auquel je n’avais pas songé.
— D’autant plus grand, dit Musaron, que si nous nous trompons, et que par malheur nous prenions le chemin du faux Coïmbre, nous sommes incapables de trouver au fond de notre bourse de quoi payer notre gîte.
Le chevalier jeta autour de lui un second regard circulaire, mais dans l’espérance, cette fois, d’apercevoir quelque passant près duquel il pût se renseigner.
— Maudit pays, dit-il, ou plutôt maudit désert. Car lorsque l’on dit pays, on suppose un lieu habité par d’autres créatures que les lézards et les cigales. – Oh ! où est donc la France ! continua le chevalier avec un de ces soupirs qui s’échappent parfois des cœurs les moins mélancoliques en songeant à la patrie, – la France, où l’on trouve toujours une voix encourageante pour vous indiquer votre chemin.
— Et un fromage de lait de brebis pour vous rafraîchir le gosier ; voilà ce que c’est que de quitter son pays. Ah ! sire Agénor, vous aviez bien raison de dire : la France ! la France !
— Tais-toi, brute, s’écria le chevalier, qui voulait bien penser tout bas ce que Musaron disait tout haut, mais qui ne voulait pas que Musaron dit tout haut ce que lui pensait tout bas. Tais-toi.
Musaron s’en garda bien, et le lecteur doit déjà connaître assez intimement le digne écuyer pour savoir que, sur ce point, ce n’était pas son habitude d’obéir aveuglément à son maître ; il continua donc, et comme répondant à sa propre pensée :
— Et d’ailleurs, dit-il, comment serions-nous secourus ou même salués, nous sommes seuls dans ce Portugal damné. Oh ! les Grandes compagnies, voilà qui est beau, voilà qui est agréable, voilà qui est imposant, et surtout voilà qui est commode pour vivre ; oh ! sire Agénor, que ne faisons-nous tout simplement partie, en ce moment de quelque Grande compagnie à cheval sur la route du Languedoc ou de la Guyenne.
— Vous raisonnez comme un Jacques, savez-vous cela ? maître Musaron, dit le chevalier.
— Aussi, en suis-je un, messire, ou du moins en étais-je un avant d’entrer au service de Votre Seigneurie.
— Vante-toi de cela, misérable !
— N’en dites point de mal, sire Agénor, car les Jacques ont trouvé moyen de manger en guerroyant, et c’est un avantage qu’ils ont sur nous ; nous, nous ne guerroyons pas, c’est vrai, mais aussi nous ne mangeons guère.
— Tout cela ne nous dit pas laquelle de ces deux villes est Coïmbre, murmura le chevalier.
— Non, dit Musaron, mais voilà peut-être qui nous le dira.
Et il montra du doigt à son maître un nuage de poussière soulevé par une petite caravane qui venait à une demi-lieue derrière eux, suivant le même chemin qu’eux, et au milieu duquel le soleil, de temps en temps, faisait reluire comme des paillettes d’or.
— Ah ! dit le chevalier, voici enfin ce que nous cherchons.
— Oui, dit Musaron, ou ce qui nous cherche.
— Eh bien ! tout à l’heure tu demandais des brigands.
— Mais je n’en demandais pas trop, dit Musaron. En vérité le ciel est en train de nous combler ; je demandais trois ou quatre brigands, et voilà qu’il nous en envoie une troupe ; nous demandions une ville, et voilà qu’il nous en envoie deux. – Voyons, sire chevalier, continua Musaron en se rapprochant de son maître, réunissons-nous en conseil et disons-nous nos avis, deux avis valent mieux qu’un, vous le savez ; commencez par dire le vôtre.
— Mon avis, répondit le chevalier, est que nous gagnions le bois de citronniers au travers duquel passe la route, et qui nous offre à la fois de l’ombre et de la sécurité ; de là nous attendrons prêts à l’attaque ou à la défense.
— Oh ! avis plein de raison, s’écria l’écuyer de son ton moitié goguenard, moitié convaincu, et auquel je me range sans discussion : – de l’ombre et de la sécurité. – C’est tout ce que je demandais en ce moment. – De l’ombre, c’est la moitié de l’eau ; la sécurité, c’est les trois quarts du courage. Gagnons donc le bois de citronniers, sire Agénor, et au plus vite.
Mais les deux voyageurs avaient compté sans leurs chevaux. – Les pauvres animaux étaient si fatigués, qu’en échange des nombreux coups d’éperon ils ne purent rendre que le pas. Heureusement cette lenteur n’avait d’autre inconvénient que de laisser plus longtemps les voyageurs exposés au soleil. La petite troupe contre laquelle ils prenaient ces précautions était encore trop éloignée pour avoir pu les apercevoir ; une fois arrivés au bois, ils regagnèrent le temps perdu : en un instant, Musaron fut à bas de son cheval, qui était si fatigué qu’il se coucha presque aussitôt que lui ; le chevalier ayant mis pied à terre, jeta la bride de son cheval aux mains de son écuyer, et s’assit au pied d’un palmier qui s’élevait comme le roi de cette petite forêt odorante.
Musaron attacha le cheval à un arbre, et se mit à chercher sa vie par le bois. Au bout d’un instant il revint avec une douzaine de glands doux et deux ou trois citrons dont il offrit la primeur au chevalier qui le remercia en secouant la tête.
— Ah ! oui, dit Musaron, je sais bien que tout cela n’est pas bien restaurant pour des gens qui viennent de faire quatre cent lieues en seize jours, mais que voulez-vous, monseigneur, il n’y a plus que patience à prendre. Nous nous rendons près de l’illustre don Frédéric, grand-maître de Saint-Jacques, frère ou à peu près du seigneur don Pèdre, roi de Castille, et s’il tient seulement la moitié de ce que promet sa lettre, à notre prochain voyage nous aurons des chevaux frais, des mules avec des sonnettes qui attirent les passants, des pages avec des habits qui flattent les yeux, et nous verrons accourir autour de nous les filles de posadas, les muletiers et les mendiants ; ceux-là nous donneront du vin, les autres des fruits ; les moins chiches nous offriront leurs maisons, rien que pour l’honneur de nous loger, et alors nous ne manquerons de rien, justement parce que nous n’aurons besoin de rien ; en attendant, il nous faut croquer des glands et sucer des citrons.
— C’est bien, c’est bien, sire Musaron, dit le chevalier en souriant, dans deux jours vous aurez tout ce que vous avez dit, et ce repas est votre dernier jeûne.
— Dieu vous entende ! monseigneur, dit Musaron en levant au ciel son regard plein de doute, en même temps qu’il soulevait de sa tête son bicoquet surmonté d’une longue plume d’aigle des Pyrénées ; je m’efforcerai d’être à la hauteur de ma fortune, et pour cela je n’aurai qu’à monter sur nos misères passées.
— Bah ! dit le chevalier, ce sont les misères passées qui font le bonheur à venir.
— Amen ! dit Musaron.
Sans doute, malgré cette terminaison toute religieuse, Musaron allait attaquer la conversation sur quelque autre point, lorsque tout à coup le tintement des sonnettes, le trot d’une douzaine de chevaux ou de mules, et un certain cliquetis de fer commença de résonner dans le lointain.
— Alerte ! alerte ! dit le chevalier, voici la troupe en question. Diable ! elle a fait diligence, et il paraît que ceux qui la composent ont des chevaux moins fatigués que les nôtres.
Musaron posa dans une touffe d’herbe le reste de ses glands et son dernier citron, et s’élança vers l’étrier de son maître qui, en un instant, fut en selle et la lance au poing.
Alors, du milieu des arbres où ils avaient fait cette courte halte, ils virent apparaître au sommet de la colline une troupe de voyageurs montés sur de bonnes mules et vêtus richement, les uns à l’espagnole, les autres à la moresque. Après cette première troupe venait à son tour un homme qui en paraissait le chef et qui, enveloppé d’un long caban de fine laine blanche aux houppes soyeuses, ne livrait à l’impression de l’air que deux yeux étincelants derrière ce rempart.
Il y avait en tout, compris ce chef, douze hommes, bien forts et bien armés, et six mules de main, conduites par quatre valets ; ces douze hommes marchaient en tête, comme nous l’avons dit ; puis, comme nous l’avons dit encore, le chef venait ensuite, et derrière le chef, formant l’arrière-garde, les six mules et les quatre valets, au milieu desquels s’avançait une litière de bois peint et doré, hermétiquement fermée par des rideaux de soie, et qui recevait un courant d’air par des trous ménagés dans les ornements d’une petite frise sculptée qui régnait tout autour. Deux mules, non comprises dans l’énumération que nous avons faite, portaient cette litière et marchaient au pas.
C’était toute cette troupe qui en s’approchant avait fait ce grand bruit de sonnettes et de grelots.
— Ah ! pour cette fois, dit Musaron, quelque peu étonné, voilà de véritables Mores, et je crois que j’ai parlé trop tôt, messire, voyez donc comme ils sont noirs. Jésus ! on dirait des gardes du corps du diable ! Et comme ils sont richement vêtus, ces mécréants ! Quel malheur, dites donc, sire Agénor, qu’ils soient si nombreux ou que nous ne soyons pas en plus grande compagnie ! Je crois qu’il aurait été bien agréable au ciel que toutes ces richesses passassent entre les mains de deux bons chrétiens comme nous. Je dis richesses, et c’est le mot, car les trésors de cet infidèle sont bien certainement dans cette boîte de bois peint et doré qui le suit, et vers laquelle il tourne à chaque instant la tête.
— Silence ! dit le chevalier ; ne vois-tu pas qu’ils se consultent, que deux pages armés ont pris les devants, et qu’ils semblent vouloir attaquer ! Allons ! allons ! prépare-toi à me donner un coup de main, s’il est nécessaire, et passe-moi mon écu, afin que si l’occasion s’en présente, on apprenne ici ce que c’est qu’un chevalier de France.
— Messire, répondit Musaron, qui paraissait moins décidé que son maître à prendre une attitude hostile, je crois que vous faites erreur : ces seigneurs mores ne peuvent songer à attaquer deux hommes inoffensifs ; voyez, un des deux pages a été consulter son maître, et la figure cachée n’a pas donné d’ordre, mais a seulement fait signe d’aller en avant… Eh ! tenez, messire, les voilà qui continuent leur chemin, sans avoir apprêté leurs flèches, sans avoir bandé leurs arbalètes ; – ils mettent seulement la main à leur épée, et ce sont, tout au contraire, des amis que le ciel nous envoie.
— Des amis chez les Mores ! – et la sainte religion qu’en faites-vous, païen maudit ?
Musaron sentit qu’il avait donné prise à cette rebuffade, et baissa respectueusement la tête.
— Pardon, messire, dit-il, je me suis trompé quand j’ai dit des amis. Un chrétien, je le sais bien, ne peut-être ami d’un More, c’est des conseillers que j’ai voulu dire : il est permis de recevoir des conseils de tout le monde, quand ces conseils sont bons. – Je vais interroger ces honnêtes seigneurs, et ils nous indiqueront notre chemin.
— Eh bien ! soit, je le veux ainsi, dit le chevalier, je le veux d’autant mieux qu’ils passent, à mon avis, un peu trop fièrement devant moi, et que le maître, à ce qu’il me semble, n’a pas répondu au salut courtois que je lui faisais du fer de ma lance, va-le donc trouver, et demande-lui civilement, de ma part, laquelle de ces deux villes est Coïmbre ; – tu ajouteras que tu viens de la part de messire Agénor de Mauléon, et en échange de mon nom, tu lui demanderas son nom à ce chevalier more ; – va.
Musaron, qui voulait se présenter devant le chef de la troupe avec tous ses avantages, essaya de faire lever son cheval ; mais il y avait si longtemps que l’animal n’avait trouvé d’ombre et d’herbe, et il lui semblait si commode et surtout si agréable de brouter accroupi, que l’écuyer ne put obtenir qu’il se remit sur ses jambes, ne fût-ce que pour un instant ; il en prit donc son parti et courut à pied après la troupe, qui, ayant continué de s’avancer pendant la délibération, allait disparaître dans la pente sinueuse au tournant de quelques oliviers.
Tandis que Musaron courait afin de s’acquitter de son message, Agénor de Mauléon, debout sur sa selle, ferme sur ses étriers, immobile comme une statue équestre, ne perdait pas de vue le More et ses compagnons ; bientôt il vit ce cavalier s’arrêter à la voix de l’écuyer ; son escorte fit halte comme lui ; tous ceux qui la composaient semblaient vivre de la vie du chef, comme s’ils eussent été avertis de ses désirs par une voix intérieure, et n’avoir pas même besoin d’un signe pour obéir à sa volonté.
Il faisait un temps si pur, il régnait un si profond silence dans toute cette nature qui reposait endormie sous la chaleur du ciel, la brise de la mer était si douce, qu’elle apportait sans obstacle aux oreilles du chevalier les paroles de Musaron, et Musaron s’acquittait de sa mission, non seulement en fidèle, mais encore en habile ambassadeur.
— Salut à Votre Seigneurie, dit-il, – salut d’abord de la part de mon maître, l’honorable et valeureux sire Agénor de Mauléon qui attend là-bas sur ses étriers la réponse de Votre Seigneurie ; salut ensuite de la part de son indigne écuyer, qui se félicite bien sincèrement du hasard qui lui permet d’élever la parole jusqu’à vous.
Le More fit un salut grave et circonspect de la tête seulement, et attendit en silence la fin du discours.
— Plaise à Votre Seigneurie de nous indiquer, continua Musaron, lequel de ces deux clochers que l’on voit là-bas est celui de Coïmbre ! veuille aussi, si Votre Seigneurie le sait, m’indiquer, parmi tous ces beaux palais de l’une ou de l’autre ville dont les terrains dominent la mer, quel est le palais de l’illustre grand-maître de Saint-Jacques, l’ami et l’hôte impatient du preux chevalier qui a l’honneur de vous faire demander par moi ce double renseignement ?
Musaron, pour donner plus de relief à son maître et à lui-même, avait fait sonner plus que les autres les paroles relatives à don Frédéric. En effet, comme pour justifier son habileté, le More écouta fort attentivement la seconde partie du discours, et à cette seconde partie ses yeux étincelèrent de ce feu intelligent particulier à ceux de sa nation, et qui semble dérobé à un rayon du soleil.
Mais il ne répondit pas plus à la seconde partie qu’à la première, et après un moment de réflexion, saluant de la tête comme il avait déjà fait, il dit à ses gens un seul mot arabe prononcé d’une voix impérieuse et gutturale, puis l’avant-garde se remit en marche, le cavalier more poussa sa mule, et l’arrière-garde, au milieu de laquelle marchait la litière fermée, le suivit à son tour.
Musaron demeura un instant à sa place, stupéfait et humilié. Quant au chevalier, il ne savait pas au juste si le mot arabe, qu’il n’avait pas plus compris que Musaron, avait été répondu à son écuyer ou dit par le More à sa suite.
— Ah ! dit tout à coup Musaron, qui ne voulait pas convenir vis-à-vis de lui-même qu’une pareille injure lui avait été faite, il ne comprend pas le français ; voilà la cause de son silence. Pardieu ! j’aurais dû lui parler en castillan.
Mais comme le More était déjà trop loin pour que Musaron, à pied comme il était, pût courir après lui, et que d’ailleurs l’écuyer prudent préférait peut-être un doute consolant à une humiliante certitude, il revint près de son maître.
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Agénor, furieux de ce qu’il avait entendu et de ce que lui répéta son écuyer, eut un instant l’idée d’obtenir par la force ce que le More avait refusé à sa courtoisie. Mais lorsqu’il fit sentir l’éperon à son cheval pour courir après l’impertinent Sarrazin, le pauvre animal montra si peu de disposition à seconder les désirs de son maître, que le chevalier dût s’arrêter sur la pente semée de cailloux qui formait le chemin à peine indiqué d’ailleurs. L’arrière-garde du More observait les démarches des deux Francs, et se retournait par intervalles pour n’être pas surprise.
— Messire Agénor, criait Musaron alarmé de cette démonstration à laquelle la lassitude du cheval ôtait cependant toute chance de danger, messire Agénor, ne vous ai-je point dit que ce More ne comprenait pas le français, et ne vous ai-je pas avoué que, scandalisé comme vous de son silence, l’idée de l’interroger en espagnol m’était venue, mais quand il se trouvait déjà trop loin pour que cette idée fût mise à exécution. Ce n’est donc pas à lui qu’il faut en vouloir, mais à moi qui n’ai pas eu cette bienheureuse idée plus tôt. D’ailleurs, ajouta-t-il en voyant que le chevalier avait été obligé de faire une halte, d’ailleurs, nous sommes seuls, et vous voyez que votre cheval est harassé.
Mauléon secoua la tête.
— Tout cela est bel et bon, dit-il, mais ce More n’a pas agi naturellement ; on peut ne pas entendre le français, mais dans tous les pays du monde, on comprend la langue universelle du geste. Or, en prononçant le mot Coïmbre, tu as montré alternativement les deux villes, et il a dû nécessairement deviner que tu demandais ton chemin. – Je ne puis point rejoindre à cette heure ce More insolent. Mais, par le sang de Notre-Seigneur qui crie vengeance contre ces infidèles ! qu’il ne se retrouve jamais sur mon chemin.
— Au contraire, messire, dit Musaron, chez lequel la prudence n’excluait ni le courage ni la rancune. – Au contraire, rencontrez-le, mais dans d’autres conditions. Rencontrez-le seul à seul, avec les valets qui gardent sa litière, par exemple. Vous vous chargerez du maître et moi des valets ; puis ensuite nous verrons ce qu’il garde dans cette boîte de bois doré.
— Quelque idole, sans doute, répondit le chevalier.
— Ou bien son trésor, dit Musaron, un grand coffre avec des diamants, des perles, des rubis à remuer à deux mains. Car ces infidèles maudits connaissent les conjurations à l’aide desquelles on retrouve les trésors cachés. Oh ! si nous avions été six seulement, quatre même, nous vous en aurions fait voir, monsieur le More ! Ô France ! France ! poursuivit Musaron, où es-tu ? Vaillants gens d’armes, où êtes-vous ? Respectables aventuriers, mes compagnons, que n’êtes-vous là ?
— Ah ! mais, dit tout à coup le chevalier, qui avait réfléchi pendant cette sortie de son écuyer ; j’y songe…
— À quoi ? demanda Musaron.
— À la lettre de don Frédéric.
— Eh bien ?
— Eh bien ! dans cette lettre, peut-être nous donne-t-il sur la route de Coïmbre quelque renseignement que j’ai oublié.
— Ah ! vrai Dieu ! voilà qui est parler juste et penser sainement. La lettre, sire Agénor, la lettre, quand elle ne servirait qu’à nous réconforter par les belles promesses qu’on vous y fait.
Le chevalier décrocha de l’arçon de sa selle un petit rouleau de cuir parfumé, et, de ce rouleau, tira un parchemin. C’était la lettre de don Frédéric, qu’il conservait à la fois comme un passeport et un talisman.
Voici ce qu’elle contenait :
« Noble et généreux chevalier don Agénor de Mauléon, te souvient-il du beau coup de lance que tu échangeas à Narbonne avec don Frédéric, grand-maître de Saint-Jacques, alors que les Castillans venaient chercher en France doña Bianca de Bourbon ? »
— Il veut dire madame Blanche de Bourbon, interrompit l’écuyer, secouant la tête de haut en bas en homme qui a la prétention de comprendre l’espagnol, et qui ne veut pas laisser passer une occasion de faire connaître ce qu’il sait.
Le chevalier regarda Musaron de côté avec cette expression dont il avait l’habitude d’accueillir les fanfaronnades de tout genre que se permettait son écuyer ; puis, reportant ses yeux sur le parchemin :
« Je t’ai promis un bon souvenir, car tu fus noble et courtois envers moi. »
— Le fait est, interrompit une seconde fois Musaron, que Votre Seigneurie pouvait parfaitement bien lui introduire son poignard dans la gorge comme elle a fait si délicatement au Mongat de Lourdes dans le combat du pas de Larre, où elle a débuté. Car dans ce fameux tournoi où vous le désarçonnâtes et où, furieux d’être désarçonné, il demanda de continuer le combat à armes émoulues en place des armes courtoises dont vous vous étiez servi jusque-là, vous le teniez parfaitement sous votre genou. Et au lieu d’abuser de votre victoire, vous lui dites généreusement, j’entends encore ces belles paroles : « Relevez-vous, grand-maître de Saint-Jacques, pour être l’honneur de la chevalerie castillane. »
Et Musaron accompagna ces dernières paroles d’un geste plein de majesté, par lequel il parodiait sans s’en douter le geste qu’avait dû faire son maître en cette solennelle occasion.
— S’il fut désarçonné, dit Mauléon, ce fut la faute de son cheval qui ne put soutenir le coup. Ces chevaux demi-arabes, demi-castillans, valent mieux que les nôtres à la course, mais valent moins au combat. Et s’il tomba sous moi, c’est la faute de son éperon qui accrocha une racine d’arbre au moment où je lui portais un coup de hache sur la tête ; car c’est un chevalier intrépide et adroit. N’importe, continua Agénor avec un sentiment d’orgueil que toute cette modestie dont il venait de faire preuve ne lui permettait point de réprimer tout à fait, le jour dans lequel eut lieu cette mémorable passe d’armes de Narbonne fut un beau jour pour moi.
— Sans compter que vous en reçûtes le prix de madame Blanche de Bourbon, qui même était devenue fort pâle et fort tremblante, la douce princesse, en voyant que le tournoi auquel elle croyait assister s’était changé en un véritable combat. Oui, seigneur, répliqua Musaron tout palpitant à l’idée des grandeurs qui attendaient à Coïmbre son maître et lui-même, vous avez raison de dire que ce fut un beau jour, car votre fortune en est née.
— Je l’espère, répondit modestement Agénor ; mais continuons.
Et il reprit sa lecture.
« Aujourd’hui, je te rappelle, moi, – la promesse que tu me fis de n’accorder qu’à moi la fraternité d’armes. – Nous sommes tous deux chrétiens, viens auprès de moi en Portugal, à Coïmbre, que je viens de conquérir sur les infidèles. – Je te procurerai l’occasion de faire contre les ennemis de notre sainte religion de beaux faits d’armes. – Tu vivras dans mon palais comme moi-même, et à ma cour comme mon frère. – Viens donc, mon frère, – car j’ai bien besoin d’un homme qui m’aime, moi qui vis entouré d’ennemis adroits et dangereux.
» Coïmbre est une ville que tu dois connaître de nom, sise, je te l’ai déjà dit, en Portugal, à deux lieues de la mer, sur le fleuve Mondego. – Tu n’auras à traverser que des pays amis. – D’abord, l’Aragon, qui est le domaine primitif laissé par don Sanche le Grand à Ramire, qui était un fils naturel comme toi, et qui fut un grand roi comme tu es un brave chevalier ; puis la Castille-Nouvelle, que le roi Alphonse VI a commencé de reconquérir sur les Mores, et que ses successeurs ont reconquise tout à fait après lui. Puis, Léon, théâtre des grands faits d’armes de l’illustre Pélage, ce preux chevalier dont je t’ai raconté l’histoire. Puis enfin tu traverseras l’Acqueda, et tu te trouveras dans le Portugal, où je t’attends. N’approche pas trop des montagnes que tu verras à ta gauche, si tu n’as pas une suite considérable, et ne te fie ni aux Juifs ni aux Mores que tu trouveras sur ton chemin.
» Adieu ! souviens-toi que je me suis appelé tout un jour Agénor en ton honneur, comme tu t’es appelé tout un jour Fédérigo pour m’honorer.
» J’ai marché sous tes couleurs ce jour aussi, et toi, tu as marché sous les miennes. C’est ainsi que nous allâmes, toi portant mon écharpe, moi portant la tienne, côte à côte, jusqu’à Urgel, escortant notre bien-aimée reine doña Bianca de Bourbon. Viens, don Agénor ; j’ai besoin d’un frère et d’un ami : viens. »
— Rien, dit Musaron, rien dans cette lettre qui puisse nous guider.
— Si fait ; tout au contraire, tout, dit Agénor. N’as-tu pas entendu ! et c’est vrai, que tout un jour j’ai porté son écharpe.
— Eh bien ?
— Eh bien ! ces couleurs étaient jaune et rouge. Cherche bien, Musaron ; toi dont la vue est si perçante, cherche bien, s’il n’y a pas dans les deux villes un édifice sur lequel flotte une bannière jaune comme l’or, rouge comme le sang, et cet édifice sera le palais de mon ami don Frédéric et tout autour de ce palais la ville de Coïmbre.
Musaron appliqua une main sur ses yeux pour briser les rayons du soleil qui confondaient tous les objets dans des flots de lumière formant une mer embrasée, et après avoir laissé errer son regard de gauche à droite et de droite à gauche, il fixa définitivement ses yeux sur la ville située à droite du fleuve, dans une des sinuosités que dessinait son cours.
— Sire Agénor, dit Musaron, en ce cas, voici Coïmbre ici à droite au pied de ce coteau et derrière cette muraille de platanes et d’aloès, car sur l’édifice principal flotte la bannière que vous dites ; seulement elle est surmontée d’une croix rouge.
— La croix de Saint-Jacques ! s’écria le chevalier ; c’est bien cela. Mais ne fais-tu pas quelque erreur, Musaron ?
— Que Votre Seigneurie regarde elle-même.
— Le soleil est si ardent que je distingue mal ; guide un peu mon regard.
— Par là, messire, par là… suivez le chemin… là, entre ces deux bras du fleuve. Il se sépare en deux branches, n’est-ce pas ?
— Oui.
— Suivez la branche droite qui côtoie le fleuve ; voyez la troupe du More entrer par l’une des portes… Tenez, tenez…
Juste en ce moment, le soleil, qui jusque-là avait été un obstacle pour les deux voyageurs, vint au secours de Musaron en faisant jaillir un rayon de feu des armures moresques toutes damasquinées d’or.
— Bien ! bien !… je vois, dit-il. Puis, après un moment de réflexion :
— Ah ! le More allait à Coïmbre, et il n’a pas compris le mot Coïmbre ; à merveille ! Il faudra pour première courtoisie que don Frédéric me fasse avoir raison de cette insolence.
Mais comment se fait-il, continua le chevalier toujours se parlant à lui-même, que don Frédéric, ce prince si pieux, que son titre met au rang des premiers défenseurs de la religion, souffre des Mores dans sa ville nouvellement conquise, dans la ville d’où il les a chassés ?
— Que voulez-vous, messire ? répondit Musaron sans être interrogé. Don Frédéric n’est-il pas le frère naturel du seigneur don Pedro, roi de Castille ?
— Eh bien ? demanda Agénor.
— Eh bien ! ne savez-vous point, et cela m’étonnerait, car le bruit en est venu en France, ne savez-vous point que l’amour des Mores est inné dans cette famille. Le roi ne peut plus se passer d’eux, assure-t-on. Il a des Mores pour conseillers, il a des Mores pour médecins, il a des Mores pour gardes du corps, enfin il a des Moresques pour maîtresses…
— Taisez-vous, maître Musaron, dit le chevalier, et ne vous mêlez point des affaires du roi don Pedro, fort grand prince et frère de mon illustre ami.
— Frère ! frère ! murmura Musaron, j’ai encore entendu dire que c’était là une de ces fraternités moresques, qui finissent un jour ou l’autre par le cordon ou le cimeterre. J’aime mieux avoir pour frère Guillonnet, qui garde les chèvres dans le val d’Andorre, en chantant :
Là haut sur la montage,
Un berger malheureux...
que d’avoir le roi don Pedro de Castille. C’est mon avis à moi.
— Il est possible que ce soit ton avis, dit le chevalier, mais le mien à moi est que tu n’ajoutes pas un mot sur cette matière. Quand on vient demander l’hospitalité aux gens, c’est bien le moins qu’on ne parle pas mal d’eux.
— Nous ne venons pas chez le roi don Pedro de Castille, dit l’intraitable Musaron, puisque nous venons chez don Frédéric, seigneur de Coïmbre en Portugal.
— Chez l’un ou chez l’autre, dit le chevalier, tais-toi, je le veux.
Musaron leva son béret blanc à gland rouge, et s’inclina avec un rire goguenard que dissimulèrent ses longs cheveux, noirs comme l’ébène, retombant sur ses joues maigres et bistrées.
— Quand Votre Seigneurie voudra partir, dit-il après un moment de silence, son très humble serviteur est à ses ordres.
— C’est à ton cheval, dit Mauléon, qu’il faut demander cela. En tous cas, s’il ne veut partir, nous le laisserons où il est ; et quand viendra le soir, et qu’il entendra hurler les loups, il gagnera bien la ville tout seul.
Et en effet, comme si l’animal, qui devait le nom que lui donnait l’écuyer au val dans lequel il avait vu le jour, eût entendu la menace qui lui était faite, il se leva plus allègrement qu’on eût pu le croire, et vint présenter à son maître son garrot encore tout ruisselant de sueur.
— Partons donc, dit Agénor.
Et il se mit en route, relevant pour la seconde fois la visière de son casque, qu’il avait baissée au passage du More.
Si le chef arabe eût été là, son regard perçant eût pu voir alors, par l’ouverture du casque, une belle et noble physionomie toute échauffée, toute poudreuse, mais pleine de caractère, un regard assuré, des lèvres fines et rusées, des dents blanches comme l’ivoire, un menton sans barbe encore, mais creusé avec cette vigueur qui annonce la plus opiniâtre volonté.
En somme, c’était donc un jeune et beau chevalier que messire Agénor de Mauléon, et c’est ce qu’il put se dire à lui-même, en se mirant dans la surface polie de son écu qu’il venait de reprendre aux mains de Musaron.
Cette halte d’un instant avait rendu quelque vigueur aux deux chevaux. Ce fut donc d’un pas assez rapide qu’ils reprirent leur chemin, indiqué désormais d’une manière infaillible par la bannière aux couleurs du grand maître de Saint-Jacques flottant sur le palais.
À mesure qu’ils avançaient, on voyait les habitants sortir des portes malgré la chaleur du jour. On entendait les trompettes retentir, et le carillon des cloches épanouissait dans l’air ses grappes de notes joyeuses et vibrantes.
— Si j’eusse envoyé Musaron en avant, se dit Agénor, je pourrais croire en vérité que toute cette rumeur et cette cérémonie se font en mon honneur. Mais, si flatteuse que serait cette réception pour mon amour-propre, il faut bien que j’attribue tout ce bruit à une autre cause.
Quant à Musaron, qui voyait dans tout ce bruit des signes patents d’allégresse, il relevait gaiement la tête, aimant mieux en tout cas être reçu par des gens joyeux que par des gens attristés.
Les deux voyageurs ne s’étaient pas trompés. Une grande agitation remuait la ville, et si la figure des habitants ne portait pas précisément le masque souriant de la joie que semblaient leur commander le son des cloches et les fanfares des trompettes, leur physionomie était au moins celle de gens au milieu desquels vient de tomber une nouvelle importante et inattendue.
Quant à demander leur chemin, c’était chose inutile pour Agénor et son écuyer, car ils n’avaient besoin que de suivre la foule qui le précipitait vers la place principale de la ville.
Au moment où ils fendaient la presse pour arriver sur cette place, et où Musaron distribuait à droite et à gauche, pour ouvrir un chemin au noble seigneur qui le suivait, quelques coups du manche de son fouet, ils virent tout à coup se dresser devant eux, ombragé par de hauts palmiers et par des sycomores touffus et inclinés dans la direction que leur imprimait, dans les jours d’orage, le vent de la mer, le magnifique alcazar moresque bâti pour le roi Mohamed, et qui servait de demeure au jeune conquérant don Frédéric.
Si grande hâte qu’ils eussent d’arriver, Agénor et son écuyer demeurèrent un instant en admiration devant le vaste et capricieux monument tout brodé de la plus fine dentelle de pierre, et tout incrusté de mosaïques de marbre qui semblaient de larges plaques de topaze, de saphir et de lapis-lazuli, montées par quelque architecte de Bagdad pour un palais de fées ou de houris. L’Occident, ou même cette partie de l’Occident qu’on appelle, relativement à l’Espagne, le Midi de la France, ne connaissait encore que ses cathédrales romanes de Sainte-Trophime, ou ses ponts et ses arches antiques, mais n’avait aucune idée de ces ogives et de ces trèfles de granit que l’Orient devait venir dessiner, cent ans plus tard, au front des cathédrales et au sommet des tours. C’était donc une magnifique vue que l’alcazar de Coïmbre, même pour nos ignorants et barbares aïeux, qui méprisaient à cette époque la civilisation arabe et italienne qui devait les enrichir plus tard.
Pendant qu’ils demeuraient ainsi immobiles et en contemplation, ils virent sortir par les deux portes latérales du palais une troupe de gardes et de pages conduisant en main des mules et des chevaux.
Ces deux troupes, décrivant chacune un quart de cercle, vinrent se rejoindre en repoussant devant elles le peuple, et en ménageant, en face de la porte du milieu à laquelle on montait par un escalier de dix degrés, une large place vide en forme d’arc, dont la façade du palais formait la corde. Le mélange du luxe éblouissant de l’Afrique avec l’élégance plus sévère du costume d’occident, donnait à ce spectacle un attrait irrésistible, et dont Agénor et son écuyer subissaient l’influence, en voyant d’un côté ruisseler l’or et la pourpre sur le caparaçon des chevaux arabes et les habits des cavaliers mores, et de l’autre la soie et les ciselures, et surtout cette fierté franque incrustée, pour ainsi dire, dans le maintien même des bêtes de somme.
Quand au peuple, en voyant se déployer tout ce spectacle, il criait : Viva ! comme il fait à la vue de tous les spectacles.
Tout à coup la bannière du grand-maître de Saint-Jacques apparut sous la haute voûte découpée en trèfles qui formait la porte du milieu de l’alcazar ; cette bannière, accompagnée de six gardes, et portée par un puissant homme d’armes, vint se placer au centre de l’espace vide.
Agénor comprit que don Frédéric allait faire quelque procession par les rues, ou quelque voyage d’une ville à une autre, et il fut tenté, malgré la pénurie de sa bourse, d’aller chercher quelque hôtellerie où il pût attendre son retour : car il ne voulait pas troubler par sa présence inopportune l’ordonnance de cette sortie.
Mais au même instant, par une des voûtes latérales, il vit sortir l’avant-garde du chef more, puis cette fameuse litière de bois doré toujours fermée, toujours balancée sur le dos des mules blanches, et qui donnait des tentations si fortes et si religieuses à Musaron.
Enfin un plus grand bruit de buccins et de trompettes annonça que le grand-maître allait paraître, et vingt-quatre musiciens, sur huit de front, s’avancèrent à leur tour de la voûte jusqu’aux degrés, qu’ils descendirent toujours sonnant.
Derrière eux s’élança un chien bondissant : c’était un de ces vigoureux mais sveltes chiens de la Sierra, à la tête pointue comme celle de l’ours, à l’œil étincelant comme celui du lynx, aux jambes nerveuses comme celles du daim. Tout son corps était couvert de soies lisses et longues qui faisaient chatoyer au soleil leurs reflets d’argent ; il avait au cou un large collier d’or incrusté de rubis, avec une petite sonnette du même métal ; sa joie se trahissait par ses élans, et ses élans avaient un but visible et un but caché. Le but visible était un cheval blanc comme la neige, couvert d’une grande housse de pourpre et de brocart, qui recevait ses caresses en hennissant, comme pour répondre. Le but caché était sans doute quelque noble seigneur, retenu sous la voûte dans laquelle le chien s’enfonçait impatient, pour reparaître, bondissant et joyeux. quelques secondes après.
Enfin, celui pour lequel hennissait le cheval, celui pour lequel bondissait le chien, celui pour lequel le peuple criait : Viva ! parut à son tour, et un seul cri retentit, répété par mille voix :
— Vive don Frédéric !
En effet, don Frédéric s’avançait, causant avec le chef arabe qui marchait à sa droite, tandis qu’un jeune page d’une charmante figure, bien que ses sourcils noirs et la légère contraction de ses lèvres vermeilles donnassent à ses traits l’expression de la fermeté, marchait à sa gauche, lui tenant toute ouverte une bourse pleine de pièces d’or, dans laquelle don Frédéric, en arrivant sur le premier degré, puisa à poignées, et que, de sa main blanche et délicate comme la main d’une femme, il envoya en pluie éblouissante sur les têtes agitées de la multitude, qui redoubla de cris à ces largesses inaccoutumées sous les prédécesseurs de son nouveau maître.
Ce nouveau maître était d’une taille qui même à cheval semblait majestueuse. Le mélange du sang de la Gaule avec le sang espagnol lui avait donné de longs cheveux noirs, des yeux bleus et un teint blanc ; et de ces yeux bleus sortaient des regards si doux et si bienveillants que beaucoup, pour ne pas le perdre de vue un instant, ne songèrent pas même à ramasser les sequins, et que l’air tout autour du palais retentit de bénédictions.
Tout à coup, au milieu de cette joie expansive, soit hasard, soit influence de quitter momentanément un si bon maître, les trompettes et les buccins, qui s’étaient interrompus un instant, reprirent leurs fanfares ; mais au lieu des sons gais et joyeux qu’ils avaient fait entendre, ne jetèrent plus au peuple qu’un air triste et mélancolique, tandis que les cloches, cette invention nouvelle pour servir d’intermédiaire entre l’homme et Dieu, firent entendre, au lieu de leur vif et brillant carillon, un tintement sourd, lugubre et prolongé, qui ressemblait au tocsin.
En même temps, le chien, se dressant devant son maître, appuya ses deux pattes sur sa poitrine, et fit entendre un hurlement si sombre, si prolongé, si lamentable, que les plus braves en frissonnèrent.
La foule resta muette ; et, du milieu de ce silence, une voix cria :
— Ne sortez pas, grand-maître ; restez avec nous, don Frédéric.
Mais personne ne put savoir qui avait donné ce conseil.
À ce cri, Agénor vit le More tressaillir, et son visage se couvrit d’une couleur terreuse, qui est la pâleur de ces enfants du soleil, tandis que son regard inquiet cherchait à lire jusqu’au fond du cœur de don Frédéric la réponse qu’il allait faire à cette stupeur si générale et à ce cri isolé.
Mais don Frédéric, flattant de la main son chien hurlant, faisant un doux signe à son page, et saluant avec un triste sourire la multitude qui le regardait les yeux suppliants et les mains jointes :
— Mes bons amis, dit-il, le roi mon frère me mande à Séville, où les fêtes et les tournois m’attendent en réjouissance de notre réconciliation. Au lieu de vouloir m’empêcher de rejoindre mon frère et mon roi, bénissez bien plutôt l’accord de deux frères qui s’aiment.
Mais au lieu d’accueillir ces paroles avec joie, le peuple les reçut dans son morne silence. Le page glissa quelques mots à son maître, et le chien continua ses hurlements.
Pendant ce temps, le More ne perdait pas de vue ni le peuple, ni le page, ni le chien, ni don Frédéric lui-même.
Cependant, le front du grand-maître s’assombrit un instant. – Le More crut qu’il hésitait.
— Seigneur, dit-il, vous savez que tout homme a son destin écrit d’avance : les uns sur le livre d’or, les autres sur le livre d’airain. Le vôtre est écrit sur le livre d’or ; accomplissez donc hardiment votre destin.
Don Frédéric leva les yeux, qu’il avait tenus baissés un instant, comme pour chercher dans toute cette multitude un visage ami, un regard encourageant.
Juste en ce moment, de son côté, Agénor se dressait sur ses arçons, pour ne pas perdre le moindre détail de la scène qui s’accomplissait devant lui. Comme s’il eût deviné ce que cherchait le grand-maître, il leva d’une main la visière de son casque et de l’autre agita sa lance.
Le grand-maître poussa un cri de joie, ses yeux étincelèrent, et un sourire d’allégresse, épanoui sur ses lèvres, roses comme celles d’une jeune fille, se répandit par tout son visage.
— Don Agénor ! s’écria-t-il en étendant la main vers le chevalier.
Comme si le page avait le privilège de lire dans son cœur, il n’eût point besoin d’en entendre davantage, et s’élança des côtés de don Frédéric, courant au chevalier en criant : Venez, don Agénor, venez !
La foule s’écartait, car elle aimait tout ce qu’aimait don Frédéric, et au même instant tous les yeux se fixèrent sur le chevalier, que le grand-maître accueillait avec autant de joie que le jeune Tobie accueillit le compagnon divin que lui envoyait le ciel.
Agénor mit pied à terre, jeta la bride de son cheval au bras de Musaron, lui donna sa lance, accrocha son écu à l’arçon de sa selle, et traversa la foule conduit par le page.
Le More pâlit de nouveau. Il venait de reconnaître à son tour ce même chevalier franc qu’il avait rencontré sur la route de Coïmbre, et à l’écuyer duquel il n’avait point répondu.
Cependant Frédéric avait tendu ses bras à Agénor, et celui-ci s’y était précipité avec l’effusion d’un cœur de vingt ans.
C’était merveille que de voir ces deux beaux jeunes gens dont le visage respirait tous les nobles sentiments qui font si rarement complète l’image de la beauté sur la terre.
— Me suis-tu ? demanda don Frédéric à Agénor.
— Partout, répondit le chevalier.
— Mes amis, répondit le grand-maître de sa voix sonore et vibrante qui était l’amour de la multitude, je puis partir maintenant, et vous n’avez rien à craindre, don Agénor de Mauléon, mon frère, mon ami, la fleur des chevaliers francs, vient avec moi.
Et sur un signe du grand-maître, les tambours battirent une marche vive, les trompettes sonnèrent une fanfare joyeuse, l’écuyer amena à don Frédéric son beau cheval, blanc comme la neige, et tout le peuple cria d’une seule voix :
— Vive don Frédéric, grand-maître de Saint-Jacques ! Vive don Agénor, le chevalier franc !
En ce moment le chien de don Frédéric vint regarder en face le chevalier et le More. – Au More, il montra ses dents blanches avec un grognement sournois et menaçant ; au chevalier il fit mille caresses.
Le page passa avec un sourire triste sa main sur le cou du chien.
— Seigneur, dit Agénor au jeune prince, quand vous m’avez prié de vous suivre et que je vous ai répondu que je vous suivrais, je n’ai consulté que mon zèle, ainsi que j’ai fait en venant de Tarbes ici. De Tarbes ici je suis venu en seize jours, c’est une rude marche ; aussi mes chevaux sont-ils morts de fatigue, et je ne pourrais accompagner Votre Seigneurie bien loin.
— Eh ! s’écria don Frédéric, ne t’ai-je pas dit que mon palais était le tien ? Mes armes et mes chevaux sont à toi comme tout ce qui est à Coïmbre. Va choisir dans mes écuries des chevaux pour toi, des mules pour ton écuyer, ou plutôt, non, non, ne me quitte pas même un instant, Fernand se chargera de tout. Va faire seller Antrim, mon cheval de bataille, et demande en passant à l’écuyer de don Agénor ce qu’il préfère d’un cheval ou d’une mule. Quant à tes montures fatiguées, tu y tiens, et tout bon chevalier tient à la sienne, elles suivront à l’arrière-garde et on les ménagera.
Le page ne fit qu’un bond et disparut.
Pendant ce temps, le More qui croyait qu’on allait partir, était descendu pour aller faire le tour de sa litière et donner quelques ordres à ceux qui la gardaient. Mais voyant que le départ tardait et que les deux amis restés seuls s’apprêtaient à échanger quelques paroles confidentielles, il remonta vivement près d’eux et revint prendre sa place aux côtés du grand-maître.
— Seigneur Mothril, dit celui-ci, le chevalier que vous voyez est un de mes amis. C’est plus qu’un de mes amis, c’est mon frère d’armes, je l’emmène avec moi à Séville, car je veux l’offrir à mon seigneur le roi de Castille pour capitaine, et si le roi consent à me le laisser après que je le lui aurai offert, je le bénirai. Car c’est une lame incomparable et un cœur plus vaillant encore que sa lame.
Le More répondit en excellent espagnol, quoique sa prononciation se ressentît de cet accent guttural qu’Agénor avait déjà remarqué quand, sur la route de Coïmbre, il avait prononcé ce seul mot arabe à la suite duquel il s’était remis en marche :
— Je remercie Votre Seigneurie de m’avoir appris le nom et la qualité du seigneur chevalier, – mais le hasard m’avait déjà présenté le noble Français. Malheureusement, un étranger, un voyageur, quand il est comme moi d’une race ennemie, doit souvent se défier du hasard, – aussi n’ai-je point accueilli avec la courtoisie que j’eusse dû y mettre le seigneur Agénor, que tantôt je rencontrai dans la montagne.
— Ah ! ah ! dit Frédéric avec curiosité, Vos Seigneuries se sont déjà rencontrées.
— Oui, seigneur, répliqua Agénor en français, et je l’avoue, la négligence du seigneur More à répondre à une simple question que je lui avais fait faire par mon écuyer pour lui demander mon chemin, m’a quelque peu blessé. Nous sommes plus civils de l’autre côté des Pyrénées avec les étrangers nos hôtes.
— Messire, répondit Mothril en espagnol, vous faites erreur sur un point. Les Mores sont encore en Espagne, c’est vrai, mais ils ne sont déjà plus chez eux, et de ce côté-ci des Pyrénées, excepté à Grenade, les Mores ne sont plus eux-mêmes que les hôtes des Espagnols.
— Tiens, fit tout bas Musaron, qui s’était insensiblement approché des degrés, il comprend donc le français, maintenant.
— Que ce nuage se dissipe entre vous ; le seigneur Mothril, ami, ministre de mon seigneur le roi de Castille, voudra bien, je l’espère, avoir quelque faveur pour le chevalier de Mauléon, ami et frère de son frère.
Le More s’inclina sans répondre, et comme Musaron, toujours curieux de savoir ce que renfermait la litière, s’en approchait plus près que Mothril ne désirait sans doute qu’on en approchât, il descendit les degrés ; et, sous prétexte d’aller faire à l’un de ses valets quelque recommandation oubliée, il alla se placer entre la litière et l’écuyer.
Frédéric profita de ce moment pour se pencher vers Agénor.
— Tu vois, lui dit-il, dans ce More, celui qui gouverne mon frère, et, par conséquent, celui qui me gouverne.
— Ah ! reprit Agénor, pourquoi cette parole amère ? Un prince de votre race, un chevalier de votre valeur, souvenez-vous-en toujours, don Frédéric, ne doit être gouverné que par Dieu.
— Et pourtant je vais à Séville, répondit en soupirant le grand-maître.
— Et pourquoi y allez-vous ?
— Le roi don Pedro m’en prie et les prières du roi don Pedro sont des ordres.
Le More paraissait partagé entre l’ennui de quitter sa litière et la crainte de laisser don Frédéric en dire trop au chevalier français. La crainte l’emporta, il revint près des deux amis.
— Seigneur, dit-il à don Frédéric, je viens annoncer à Votre Seigneurie une nouvelle qui contrariera ses projets. J’ai dû m’en éclaircir auprès de mon secrétaire, bien que j’en eusse déjà presque la certitude. – Le roi don Pedro a pour officier de ses gardes un capitaine de Tariffa, vaillant homme dans lequel il a mis toute sa confiance, quoiqu’il soit né ou plutôt quoique ses aïeux soient nés de l’autre côté du détroit. – Je craindrais donc que le seigneur français ne prit une peine inutile en venant à la cour du roi don Pedro. – Ce qui fait que je lui donnerai le conseil de rester à Coïmbre, d’autant plus que doña Padilla n’aime point les Français, la chose est sue.
— En vérité, dit Frédéric, c’est comme cela, seigneur Mothril ? Eh bien ! alors tant mieux, je garderai mon ami avec moi.
— Je ne suis pas venu en Espagne, mais en Portugal. Je ne suis pas venu pour servir le roi don Pedro, mais le grand-maître don Frédéric, dit Agénor avec fierté. Le service que je cherchais, je le tiens et n’en veux point d’autre. Voici mon maître.
Et il salua courtoisement son ami.
Le More sourit. Ses dents blanches étincelèrent sous sa barbe noire.
— Oh ! les belles dents, dit Musaron. Comme il doit bien mordre.
En ce moment le page amena Antrim, le cheval de guerre du grand-maître, et la Coronella, la mule de Musaron. L’échange se fit aussitôt : Agénor de Mauléon monta sur le cheval frais, Musaron enfourcha la mule fraîche ; on remit les montures fatiguées aux mains des valets de suite, et, sur l’invitation du More, don Frédéric descendit les degrés et voulait monter à cheval à son tour.
Mais une seconde fois le beau chien aux longues soies blanches parut s’opposer à ce dessein. Il se plaça entre son maître et son cheval, repoussant son maître en hurlant.
Mais don Frédéric l’écarta du pied, et malgré toutes ces démonstrations de son chien fidèle, se mit en selle et donna l’ordre du départ. Alors, comme s’il eût compris cet ordre et que cet ordre l’eût désespéré, le chien sauta à la gorge du destrier et le mordit cruellement.
Le cheval se cabra en hennissant de douleur, et fit un bond de côté qui eût désarçonné tout autre qu’un cavalier aussi expérimenté que don Frédéric.
— Eh bien ! Allan, s’écria-t-il, – donnant à son chien le nom sous lequel on désignait sa race. – Méchant animal, deviens-tu enragé ?
Et il l’enveloppa avec la lanière du fouet qu’il tenait à la main d’un coup si violent que l’animal terrassé alla rouler à dix pas de là.
— Il faut tuer ce chien, dit Mothril.
Fernand regarda le More de travers.
Allan vint s’asseoir sur les degrés de l’alcazar, leva la tête, ouvrit la gueule, et hurla lamentablement une seconde fois.
Alors tout le peuple, qui avait assisté en silence à cette longue scène, éleva la voix, et le cri qui avait déjà retenti, sortant d’une seule bouche devint un cri général.
— Ne partez pas, grand-maître don Frédéric, restez avec nous, grand-maître ! Qu’avez-vous besoin d’un frère quand vous avez un peuple ? Que vous promet donc Séville, que ne vous offre pas Coïmbre ?
— Monseigneur, dit Mothril, faut-il que je retourne près du roi, mon maître, et que je lui dise que votre chien, votre page et votre peuple ne veulent pas que vous veniez ?
— Non, seigneur Mothril, dit don Frédéric, nous partons ; en route mes amis.
Et saluant de la main le peuple, il se plaça en tête de la cavalcade, fendant la multitude silencieuse qui s’ouvrait devant lui.
On ferma les grilles dorées de l’alcazar, qui grincèrent en se refermant comme les portes rouillées d’un sépulcre vide.
Le chien resta sur les degrés tant qu’il put voir son maître, tant qu’il put espérer qu’il changerait de résolution et qu’il reviendrait, mais lorsqu’il eut perdu cet espoir, lorsque don Frédéric eut disparu au tournant de la rue qui conduisait à la porte de Séville, il s’élança à sa poursuite et en quelques élans le rejoignit, comme si n’ayant pu l’empêcher de marcher au danger, il voulait au moins partager ce danger avec lui.
Dix minutes après on sortait de Coïmbre, et l’on reprenait la route par laquelle étaient venus le matin le More Mothril et Agénor de Mauléon.
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