‹ Le bâtard de Mauléon Tome IIChapitre 16 sur 31 · Chapitre 16 La reine des bohèmes.

Chapitre 16 La reine des bohèmes.

Deux ou trois fois les bohémiens s’étaient retournés, ce qui prouvait que s’ils avaient été vus des deux voyageurs, ils les avaient vus aussi, ce qui avait amené Musaron à émettre, mais avec une timidité qui n’était pas dans ses habitudes, cette opinion qu’une fois qu’on aurait tourné le petit bouquet d’arbres, on ne verrait plus la petite troupe, attendu qu’elle aurait disparu dans quelque chemin connu d’elle seule.

Musaron n’était pas dans une heureuse veine quant aux suppositions, car, le bouquet d’arbres tourné, on vit les bohémiens, qui en apparence du moins, suivaient tranquillement leur route.

Cependant Agénor remarqua un changement qui s’était opéré : la femme qu’il avait vu de loin à âne, et qu’il ne doutait point être la femme aux pieds blancs et au beau visage, cette femme allait à pied, avec ses compagnons, sans qu’elle offrît rien de plus remarquable qu’eux quant à la tournure et quant à la démarche.

— Holà ! cria Agénor, holà ! bonnes gens !

Les hommes se retournèrent, et le chevalier remarqua qu’ils portaient la main à leur ceinture, à laquelle pendait un long coutelas.

— Monseigneur, dit Musaron toujours prudent, avez-vous vu ?

— Parfaitement, répondit Agénor.

Puis, revenant aux bohémiens :

— Oh ! oh ! dit-il, ne craignez rien. Je viens avec d’amicales dispositions, et je suis bien aise de vous le dire en passant, mes braves ; vos coutelas, s’il en était autrement, seraient de pauvres armes offensives contre ma cuirasse et mon écu ; et de pauvres armes défensives contre ma lance et mon épée. Maintenant, ceci posé, où allez-vous, mes maîtres ?

L’un des deux hommes fronça le sourcil et ouvrit la bouche pour répondre quelque dureté ; mais l’autre l’arrêta aussitôt, et tout au contraire, répondit poliment :

— Est-ce pour que nous vous indiquions votre route que vous voulez nous suivre, seigneur ?

— Assurément, dit Agénor, sans compter le désir que nous avons d’être honorés de votre compagnie.

Musaron fit une grimace des plus significatives.

— Eh bien, seigneur, répondit le bohémien poli, nous allons à Soria.

— Merci, cela tombe à merveille ; c’est à Soria aussi que nous allons.

— Malheureusement, dit le bohémien, Vos Seigneuries vont plus vite que de pauvres piétons.

— J’ai entendu dire, répondit Agénor, que les gens de votre nation pouvaient lutter de rapidité avec les chevaux les plus vifs.

— C’est possible, reprit le bohémien ; mais non pas quand ils ont deux vieilles femmes avec eux.

Agénor et Musaron échangèrent un coup d’œil, que Musaron accompagna d’une grimace.

— C’est vrai, dit Agénor, et vous voyagez en pauvre équipage. Comment les femmes qui vous accompagnent peuvent-elles supporter une pareille fatigue ?

— Elles y sont accoutumées, señor, et depuis longtemps, car ce sont nos mères ; nous autres bohèmes, nous naissons dans la douleur.

— Ah ! vos mères, dit Agénor, pauvres femmes !

Un instant le chevalier craignit que la belle bohémienne n’eût pris une autre route ; mais presque aussitôt il réfléchit à cette femme qu’il avait vue montée sur l’âne, et qui n’en était descendue qu’en l’apercevant lui-même. La monture était humble, mais enfin elle suffisait à ménager ces petits pieds délicats et parfumés qu’il avait vus la veille.

Il s’approcha des femmes, elles doublèrent le pas.

— Que l’une de vos mères, dit-il, monte sur l’âne, l’autre montera en croupe derrière moi.

— L’âne est chargé de nos hardes, dit le bohémien, et il en a bien assez comme cela. Quant à votre cheval, señor, votre excellence veut rire sans doute, car c’est une trop noble et trop fringante monture pour une pauvre vieille bohémienne.

Agénor détaillait pendant ce temps les deux femmes, et aux pieds délurés de l’une d’elles il reconnut la chaussure de peau de daim qu’il avait remarquée la veille.

— C’est elle ! murmura-t-il, certain, cette fois, de ne plus se tromper.

— Allons, allons, la bonne mère au voile bleu, acceptez l’offre que je vous fais : montez en croupe derrière moi ; et si votre âne porte un poids suffisant, eh bien ! votre compagne montera derrière mon écuyer.

— Merci, señor, répondit la bohémienne avec une voix dont l’harmonie fit disparaître les derniers doutes qui pouvaient rester dans l’esprit du chevalier.

— En vérité, dit Agénor avec un accent d’ironie qui fit tressaillir les deux femmes et remonter jusqu’aux couteaux les mains des deux hommes, en vérité, voilà une douce voix pour une vieille.

— Señor !… dit d’une voix pleine de courroux le bohémien qui n’avait pas encore parlé.

— Oh ! ne nous fâchons pas, continua Agénor avec calme. Si je devine à sa voix que votre compagne est jeune, je devine à l’épaisseur de son voile qu’elle est belle, il n’y a point là de quoi jouer des couteaux.

Les deux hommes firent un pas en avant comme pour protéger leur compagne.

— Arrêtez ! dit impérieusement la jeune femme.

Les deux hommes s’arrêtèrent.

— Vous avez raison señor, dit-elle. Je suis jeune, et qui sait, peut-être même suis-je belle. Mais en quoi cela vous intéresse-t-il, je vous le demande, et pourquoi me gêneriez-vous dans mon voyage parce que j’aurais vingt ou vingt-cinq ans de moins que je ne parais !

Agénor, en effet, était resté immobile aux accents de cette voix qui révélait la femme supérieure habituée au commandement. Ainsi, l’éducation et le caractère de l’inconnue étaient en harmonie avec sa beauté.

— Señora, balbutia le jeune homme, vous ne vous êtes point trompée ; je suis chevalier.

— Vous êtes chevalier, soit ; mais moi je ne suis pas une señora, je suis une pauvre bohémienne, un peu moins laide peut-être que les femmes de ma condition.

Agénor fit un geste d’incrédulité.

— Avez-vous vu parfois les femmes de seigneurs voyager à pieds ? demanda l’inconnue.

— Oh ! ceci est une mauvaise raison, répondit Agénor, car il n’y a qu’un instant vous étiez sur l’âne.

— D’accord, répondit la jeune femme, mais au moins vous avouerez que mes habits ne sont pas ceux d’une dame de qualité.

— Les dames de qualité se déguisent parfois, madame, lorsque les femmes de qualité ont intérêt à être prises pour des femmes du peuple.

— Croyez-vous, dit la bohémienne, qu’une femme de qualité, habituée à la soie et au velours, consente à enfermer ses pieds dans une pareille chaussure ?

Et elle montrait son brodequin de daim.

— Toute chaussure se détache le soir ; et le pied délicat fatigué par la marche du jour se délasse en se parfumant.

Si la voyageuse eût eu son voile levé, Agénor eût pu voir le sang lui monter au visage, et le feu de ses yeux resplendir dans un cercle de pourpre.

— Des parfums, murmura-t-elle en regardant sa compagne avec inquiétude, tandis que Musaron, qui n’avait pas perdu un mot du dialogue, souriait sournoisement.

Agénor n’essaya point de la troubler davantage.

— Madame, dit-il, un parfum très doux s’exhale de votre personne ; c’est cela que j’ai voulu dire et pas autre chose.

— Merci du compliment, seigneur chevalier. Mais puisque c’est là ce que vous vouliez me dire et pas autre chose, vous devez être satisfait me l’ayant dit.

— Cela signifie que vous m’ordonnez de me retirer, n’est-ce pas, madame ?

— Cela veut dire que je vous reconnais pour un Français, à votre accent, seigneur, et surtout à vos propos. Or, il est dangereux de voyager avec les Français, quand on n’est qu’une pauvre jeune femme très sensible aux courtoisies.

— Ainsi donc, vous insistez pour que je me sépare de vous ?

— Oui, seigneur, à mon grand regret, mais j’insiste.

Les deux serviteurs, à cette réponse de leur maîtresse, parurent prêts à soutenir cette insistance.

— J’obéirai, señora, dit Agénor ; non pas, croyez-le bien, à cause de l’air menaçant de vos deux compagnons, que je voudrais rencontrer en moins bonne compagnie que la vôtre pour leur apprendre à toucher trop souvent à leurs couteaux, mais à cause de l’obscurité dont vous vous entourez, et qui sert sans doute quelque projet que je ne veux point contrarier.

— Vous ne contrariez aucun projet, ni ne risquez d’éclairer aucune obscurité, je vous jure, dit la voyageuse.

— Il suffit, madame, dit Agénor ; d’ailleurs, ajouta-t-il piqué du peu d’effet produit par sa bonne mine, d’ailleurs la lenteur de votre marche m’empêcherait d’arriver aussi vite qu’il est urgent pour moi de le faire à la cour du roi don Pedro.

— Ah ! vous vous rendez près du roi don Pedro ? s’écria vivement la jeune femme.

— De ce pas, señora ; et je prends congé de vous en souhaitant toutes sortes de prospérités à votre aimable personne.

La jeune femme parut prendre une résolution subite et releva son voile.

Ce grossier encadrement faisait, s’il était possible, ressortir encore la beauté de son visage et l’élégance de ses traits ; elle avait le regard caressant et la bouche riante.

Agénor arrêta son cheval qui avait déjà fait un pas en avant.

— Allons, seigneur, dit-elle, on voit bien que vous êtes un délicat et discret chevalier ; car vous avez deviné qui je suis peut-être, et cependant vous ne m’avez point persécutée, comme un autre eût fait à votre place.

— Je n’ai point deviné qui vous êtes, madame, mais j’ai deviné qui vous n’étiez pas.

— Eh bien ! seigneur chevalier, puisque vous êtes si courtois, dit la belle voyageuse, je vais vous raconter toute la vérité.

À ces mots, les deux serviteurs s’entre-regardèrent avec étonnement ; mais souriant toujours, la fausse bohémienne continua :

— Je suis la femme d’un officier du roi don Pedro ; et séparée depuis près d’un an de mon mari, qui a suivi le prince en France, j’essaie de le joindre à Soria ; or, vous savez que la campagne est tenue par les soldats des deux partis, et je deviendrais une proie importante pour les gens du prétendant ; aussi ai-je pris ce déguisement pour leur échapper, jusqu’à ce que j’aie rejoint mon mari, et que l’ayant rejoint, mon mari me puisse défendre.

— À la bonne heure, fit Agénor convaincu cette fois de la véracité de la jeune femme. Eh bien ! señora, je vous eusse offert mes services, sans l’exigence de ma mission qui me commande la plus grande célérité.

— Écoutez, monsieur, dit la belle voyageuse ; maintenant que vous savez qui je suis et moi qui vous êtes, j’irai aussi vite que vous le voudrez, si vous voulez me permettre de me placer sous votre protection et de voyager avec votre escorte.

— Ah ! ah ! dit Agénor ; vous avez donc changé d’avis, madame ?

— Oui, señor. J’ai réfléchi que je pourrais faire rencontre de gens aussi perspicaces mais moins courtois que vous.

— Alors, madame, comment ferons-nous ? À moins que vous n’acceptiez ma première proposition.

— Oh ! ne jugez pas ma monture sur sa mine ; tout humble qu’il est, mon âne est de race comme votre cheval ; il sort des écuries du roi don Pedro, et pourrait soutenir la comparaison avec le plus vite coursier.

— Mais vos gens, madame ?

— Votre écuyer ne peut-il prendre en croupe ma nourrice ? Mes gens nous suivront à pied.

— Ce qui vaudrait mieux, madame, c’est que vous laissassiez votre âne à vos deux serviteurs, qui s’en serviraient tour à tour, que votre nourrice montât derrière mon écuyer, comme vous dites, et vous derrière moi, comme je vous le propose ; de cette façon, nous ferions une troupe respectable.

— Eh bien ! ce sera comme vous voudrez, dit la dame.

Et presque aussitôt, en effet, avec la légèreté d’un oiseau, la belle voyageuse s’élança sur la croupe du cheval d’Agénor.

Les deux hommes placèrent à son tour la nourrice derrière Musaron, qui ne riait plus.

Un des deux hommes monta sur l’âne, l’autre le prit par la croupière, dont il se fit un appui, et toute la troupe partit au grand trot.

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Il est bien difficile à deux êtres jeunes, beaux, spirituels, qui se tiennent embrassés et qui partagent sur la même monture les soubresauts et les inégalités de la route, il est bien difficile, disons-nous, de ne pas entrer promptement en intimité.

La jeune femme commença par des questions ; elle en avait le droit en sa qualité de femme.

— Ainsi, seigneur chevalier, dit-elle, j’avais deviné juste, et vous êtes Français ?

— Oui, madame.

— Et vous allez à Soria ?

— Oh ! cela, vous ne l’avez point deviné, je vous l’ai dit.

— Soit… Offrir vos services au roi don Pedro, sans doute ?

Agénor réfléchit, avant de répondre catégoriquement à cette question, qu’il conduisait cette femme jusqu’à Soria, qu’il verrait le roi avant elle, et qu’il n’avait point par conséquent à redouter d’indiscrétion ; d’ailleurs, il avait bien des choses à dire avant que de dire la vérité.

— Madame, dit-il, cette fois vous vous trompez ; je ne vais point offrir mes services au roi don Pedro, attendu que j’appartiens au roi Henri de Transtamare, ou plutôt au connétable Bertrand Duguesclin, et je vais porter au roi vaincu des propositions de paix.

— Au roi vaincu ! s’écria la jeune femme avec un accent altier, qu’elle réprima aussitôt et modifia en surprise.

— Sans doute, vaincu, répondit Agénor, puisque son compétiteur est couronné roi à sa place.

— Ah ! c’est vrai, dit négligemment la jeune femme ; ainsi, vous allez porter au roi vaincu des paroles de paix ?

— Qu’il fera bien d’accepter, reprit Agénor, car sa cause est perdue.

— Vous croyez ?

— J’en suis sûr.

— Pourquoi cela ?

— Parce que mal entouré et surtout mal conseillé comme il est, c’est impossible qu’il résiste.

— Mal entouré ?…

— Sans doute : sujets, amis, maîtresse, tout le monde le pille ou le pousse au mal.

— Ainsi ses sujets ?…

— L’abandonnent.

— Ses amis ?…

— Le pillent.

— Et sa maîtresse ?… dit avec hésitation la jeune femme.

— Sa maîtresse le pousse au mal, répondit Agénor.

La jeune femme fronça le sourcil, et quelque chose comme un nuage passa sur son front.

— Vous voulez sans doute parler de la Moresque ? demanda-telle.

— De quelle Moresque ?

— De la nouvelle passion du roi.

— Plaît-il ? demanda Agénor, le regard étincelant à son tour.

— N’avez-vous donc pas entendu dire, demanda la jeune femme, que le roi don Pedro est follement amoureux de la fille du More Mothril ?

— D’Aïssa ! s’écria le chevalier.

— Vous la connaissez ? dit la jeune femme.

— Sans doute.

— Comment ignorez-vous alors que le mécréant infâme est en train de la pousser dans le lit du roi ?

— Un moment ! s’écria le chevalier en se retournant pâle comme la mort vers sa compagne ; un instant, ne parlez point ainsi d’Aïssa, si vous ne voulez point que notre amitié meure avant d’être née.

— Mais comment voulez-vous que je parle autrement, señor, puisque je dis la vérité ? Cette Moresque est ou va devenir la maîtresse avouée du roi, puisqu’il l’accompagne partout, puisqu’il marche à la portière de sa litière, puisqu’il lui donne des concerts, des fêtes, et amène la cour chez elle.

— Vous savez cela ? dit Agénor tout tremblant, car il se rappelait le rapport fait par l’alcade à Musaron ; c’est donc vrai ce voyage de don Pedro aux côtés d’Aïssa ?

— Je sais bien des choses, seigneur chevalier, dit la belle voyageuse, car nous autres gens de la maison du roi, nous apprenons vite les nouvelles.

— Oh ! madame, madame, vous me percez le cœur ! dit tristement Agénor, en qui la jeunesse déployait toute sa fleur, qui se compose des deux substances les plus délicates de l’âme, la crédulité pour entendre, la naïveté pour parler.

— Moi, je vous perce le cœur ! demanda la voyageuse avec étonnement. Est-ce que par hasard vous connaissez cette femme ?

— Hélas ! je l’aime éperdument, madame ! dit le chevalier au désespoir.

La jeune femme fit un geste de compassion.

— Mais elle, reprit-elle, elle ne vous aime donc pas ?

— Elle disait m’aimer. Oh ! il faut que ce traître Mothril ait usé vis-à-vis d’elle de force ou de magie !

— C’est un grand scélérat, dit froidement la jeune femme, qui a déjà fait beaucoup de mal au roi. Mais dans quel but croyez-vous qu’il agisse ?

— C’est bien simple : il veut supplanter doña Maria Padilla.

— Ainsi, à vous aussi, c’est votre avis ?

— Assurément, madame.

— Mais, reprit la voyageuse, on dit doña Maria très éprise du roi ; croyez-vous qu’elle souffre que don Pedro la délaisse ainsi ?

— Elle est femme, elle est faible, elle succombera, comme a succombé doña Bianca ; seulement, la mort de l’une fut un meurtre, la mort de l’autre sera une expiation.

— Une expiation !… Ainsi, selon vous, Maria Padilla a donc quelque chose à expier ?

— Je ne parle pas selon moi, madame ; je parle selon le monde.

— Ainsi, à votre avis, on ne plaindra pas Maria Padilla comme on a plaint Blanche de Bourbon ?

— Assurément non ; quoique, lorsqu’elles seront mortes toutes deux, il est probable que la maîtresse aura été aussi malheureuse que l’épouse.

— Alors, vous la plaindrez, vous ?

— Oui, quoique moins que personne je doive la plaindre.

— Et pourquoi cela ? demanda la jeune femme, en fixant sur Agénor ses grands yeux noirs dilatés.

— Parce que c’est elle qui, dit-on, a conseillé au roi l’assassinat de don Frédéric, et que don Frédéric était mon ami.

— Seriez-vous par hasard, demanda la jeune femme, le chevalier franc à qui don Frédéric a donné rendez-vous ?

— Oui, et à qui le chien a apporté la tête de son maître.

— Chevalier ! chevalier ! s’écria la jeune femme en saisissant le poignet d’Agénor, écoutez bien ceci : sur le salut de son âme ! sur la part que Maria Padilla espère dans le paradis, ce n’est pas elle qui a donné le conseil, c’est Mothril !…

— Mais elle a su que le meurtre devait avoir lieu, et elle ne s’y est point opposée.

La voyageuse se tut.

— C’en est assez pour que Dieu la punisse, dit Agénor, ou plutôt elle sera punie par don Pedro lui-même. Qui sait si ce n’est point parce que le sang de son frère a passé entre lui et cette femme qu’il l’aime déjà moins !

— Peut-être avez-vous raison, dit l’inconnue d’une voix sonore ; mais patience ! patience !

— Vous paraissez haïr Mothril, madame ?

— Mortellement.

— Que vous a-t-il fait ?

— Il m’a fait ce qu’il a fait à tout Espagnol : il a éloigné le roi de son peuple.

— Les femmes vouent rarement à un homme, pour une cause politique, une haine pareille à celle que vous paraissez avoir vouée à Mothril.

— C’est que moi aussi j’ai personnellement à m’en plaindre : depuis un mois il m’empêche d’aller retrouver mon mari.

— Comment cela ?

— Il a établi autour du roi don Pedro une telle surveillance, que nul message ou nul messager n’arrive jusqu’à lui ni jusqu’à ceux qui le servent. Ainsi, j’ai dépêché à mon mari deux émissaires qui ne sont pas revenus ; de sorte que j’ignore si je pourrai entrer à Soria, et si vous-même…

— Oh ! moi, j’entrerai, car je viens en ambassadeur.

La jeune femme secoua ironiquement la tête.

— Vous entrerez, s’il le veut, dit-elle d’une voix rauque qu’enflammait une forte émotion intérieure.

Agénor étendit la main et montra l’anneau que lui avait donné Henri de Transtamare.

— Voici mon talisman, dit-il. C’était une bague d’émeraude dont la pierre était retenue par deux B entrelacés.

— Oui, en effet, dit la jeune femme, peut-être parviendrez-vous à forcer les gardes.

— Si je parviens à forcer les gardes, vous y parviendrez aussi, car vous êtes de ma suite et l’on vous respectera.

— Vous me promettez donc que si vous entrez, j’entrerai avec vous ?

— Je vous le jure, foi de chevalier !

— Eh bien ! moi je vous adjure, en échange de ce serment, de me dire ce qui peut le plus vous agréer en ce moment !

— Hélas ! ce que je désire le plus, vous ne pouvez me l’accorder.

— Dites toujours, qu’importe !

— Je voudrais revoir Aïssa et lui parler.

— Si j’entre dans la ville, vous la verrez et vous lui parlerez.

— Merci ! oh ! je vous serai bien reconnaissant !

— Qui vous dit que ce n’est pas encore pour moi que vous aurez fait le plus ?

— Cependant, c’est la vie que vous me rendez.

— Et vous, vous m’aurez rendu plus que la vie, dit la jeune femme avec un singulier sourire.

Comme en achevant cet échange d’aveux et en ratifiant ce traité d’alliance on arrivait au village où l’on devait s’arrêter, la belle voyageuse sauta lestement à bas du cheval d’Agénor ; et, comme on eût peut-être trouvé singulière cette compagnie de chrétiens et de bohèmes, il fut convenu qu’on se rejoindrait le lendemain sur la route, à une lieue à peu près du village.

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