IX
On ne vécut plus, à Nouaillé, que dans l’appréhension de la visite des Lepoiroux. On prépara ses arguments, on se fortifia de manière à soutenir l’assaut. Entre temps, on échangeait lettres et billets avec le notaire. Thurageau avait revu la mère du jeune Hilaire: elle affirmait avoir trouvé prêteur; elle demandait un rendez-vous. Le notaire lui accordait le rendez-vous: elle ne s’y présentait pas. Elle n’avait donc pas trouvé prêteur. A Nouaillé, point de visite, point de nouvelles directes des Lepoiroux.
La première défense consistait à repousser la demande d’emprunt, qui, vraisemblablement, serait adressée à madame Dieulafait d’Oudart. Elle la repousserait en opposant les chiffres réels de sa fortune. Il fallut se résoudre à les connaître. Thurageau saisit l’occasion et accourut un beau matin, portant une serviette bourrée de paperasses. Il s’enferma avec sa cliente, deux longues heures, et accepta à déjeuner, car la séance n’était point finie. Mais déjà madame d’Oudart était édifiée: non seulement, elle n’avait pas le moyen d’être généreuse envers des étrangers, mais elle ne conduirait pas Alex au bout de ses études, en admettant qu’elles fussent réduites au minimum, sans engager aux trois quarts Nouaillé et ses fermes.
On touchait au départ; on était sans nouvelles des Lepoiroux; loin de s’en rassurer, on y prenait motif d’alarme: ne craignait-on pas maintenant que la veuve n’eût contracté ailleurs qu’en l’étude Thurageau?... Car tout emprunt, aujourd’hui ou demain, retomberait sur la famille Dieulafait d’Oudart. Une après-midi, les Lepoiroux arrivèrent.
Sous la châtaigneraie trempée par les premières pluies d’automne, on vit s’avancer madame Lepoiroux et son fils.
Hilaire, le nez rouge, le front bourgeonné, les joues duveteuses, les cheveux tondus ras, la bouche pitoyable, fit grand bruit sur le perron en martelant la pierre avec ses souliers à clous, afin d’extirper la glaise tenace; mais, dans le vestibule, la paille des caisses d’emballage adhéra à ses semelles comme le fer à l’aimant, et, avant d’entrer au salon, il s’exténuait à arracher du pied gauche la paille fixée à son pied droit, et du pied droit, la paille aussitôt repassée au pied gauche.
--Entrez donc, Hilaire, dit madame d’Oudart; nous sommes sens dessus dessous, vous voyez bien: nous partons. Nous partons, répéta-t-elle; et vous, Nathalie?
--Moi? fit madame Lepoiroux.
--Le bruit n’a-t-il pas couru?...
Madame Lepoiroux comprit fort bien, eut un soupir, leva les yeux, croisa les mains:
--Maître Thurageau, bien sûr, qui vous aura dévoilé mes projets!... Il n’y a point moyen de les exécuter, madame d’Oudart; point moyen!... quand bien même j’aurais eu votre signature!...
--Ma signature! Mais, vous ne m’avez pas fait demander ma signature, que je sache!
--Oh! ne vous faites pas plus méchante que vous n’êtes! On sait vos bontés...
--Écoutez, Nathalie, vous avez toujours été une femme raisonnable: vous en aller à Paris, vous, pour accompagner votre fils, est un luxe, convenez-en!...
--On avait fait ses calculs, n’ayez crainte! Dans notre petit monde, à nous, un homme et une femme sur la même bourse, c’est deux jumeaux dans la même mère, ça n’est pas plus cher à nourrir... Mais ce n’est pas la question, madame d’Oudart: j’ai eu peur!...
--Peur de quoi?
--De vous être désagréable.
--Comment ça, Nathalie?...
--On est délicat ou bien on ne l’est pas. Vous m’auriez eu là-bas, comme on dit, à vos trousses...
--Mais...
--Pardi! je connais bien votre bon cœur: depuis que ma mère m’a mise au monde, que ça soit vous, que ça soit les vôtres, vous n’avez pas cessé de nous combler de vos bienfaits. Vous n’avez pas fait ça pour nous abandonner à moitié route, c’est bien clair! autrement, le bon Dieu ne serait plus le bon Dieu... Laissez-moi causer, ma chère dame! Je disais donc que vous auriez encore fait pour nous bien des sacrifices. Eh bien! moi, madame d’Oudart, non, je ne veux pas. Je ne le veux pas!
Madame d’Oudart, rassurée, ne se pardonnait pas d’avoir porté contre sa protégée un jugement téméraire; elle s’en fût presque excusée; elle souhaitait, intimement, qu’une occasion s’offrit de réparer ses torts. Madame Lepoiroux continuait:
--Me voyez-vous à Paris, fagotée comme je le suis, et logée, qui sait? peut-être bien à côté de vous: je ne vous aurais pas fait honneur... Non, non, ne dites pas le contraire: madame d’Oudart, je ne vous aurais pas fait honneur. «Et la mère Lepoiroux» par-ci, «et la mère Lepoiroux» par-là!... je vois la chose aussi bien que si j’y étais... Rassurez-vous: ça ne sera point.
--Mais, ma bonne Nathalie...
--Ça ne sera point. Plutôt que ça, je ne crains pas de le dire, ma chère dame, écoutez-moi bien: plutôt que ça, j’aime encore mieux que ça soit Hilaire qui pâtisse!
Madame d’Oudart sursauta:
--Comment! comment! qu’est-ce que cela signifie? C’est moi, à présent, qui suis la cause qu’Hilaire va pâtir?
--Il ne pâtira point... Ma langue m’a trahie, madame d’Oudart... Il ne pâtira point, parce que vous serez là pour l’arrêter si vous voyez qu’il s’empoisonne à manger de la vache enragée, ou à boire du vin qu’autant vaudrait se désaltérer avec de l’acide sulfurique... Il ne pâtira point, bien entendu, parce que vous ne le laisserez pas dans le besoin, parce que vous savez ce que c’est qu’un jeune homme sur le pavé de Paris, et qui n’a pas sa mère...
--Ah!... parfait!...
--Ce n’est-il pas vous qui m’avez dit, madame d’Oudart, que, sans vous pour lui prêter main-forte, le vôtre ne se tirerait jamais d’embarras?... Ah! quand on a sa position à faire... La position, voilà le chiendent!
--Mais, malheureuse! de quoi vous plaignez-vous? Vous avez un garçon qui vient de remporter tous les succès scolaires, qui est intelligent, qui est travailleur, qui est animé des meilleures intentions; il arrivera où il voudra; il a devant lui le plus bel avenir!
--Ça n’est pas ce que disent ces messieurs...
--Encore «ces messieurs»!... Mais qui? qui? «ces messieurs»?...
--Ceux-ci, ceux-là... ces messieurs de la ville... Je peux bien vous les nommer, pardi! Ils ne m’ont point commandé le secret: Monsieur Papin, le conservateur des hypothèques, tenez! ce n’est pas le premier venu, celui-là... Eh bien, il dit, monsieur Papin, qu’Hilaire arriverait certainement aux plus hauts grades s’il avait été au lycée, mais...
--Mais il n’a pas été élevé au lycée!... Vous allez me le reprocher, sans doute?
--Je ne vais pas vous le reprocher, bien sûr! Vous m’avez fait élever mon garçon conformément à vos opinions: il n’y à rien à redire, puisque le malheur a voulu que je n’aie pas le moyen de lui payer une éducation. Ce n’est pas ça, mais voilà qu’à présent l’État vient me dire: «C’est très bien, madame Lepoiroux, vous venez me chanter que votre garçon est savant, est savant!... mais je n’ai pas l’honneur de le connaître, moi, votre garçon: d’où sort-il?»
--D’où il sort?... Mais qu’importe?... Il a ses diplômes. C’est l’État qui lui a conféré ses parchemins!...
--Oui, madame, c’est bien l’État qui lui a conféré ses parchemins; mais ce n’est pas ses parchemins qui vont lui donner de quoi manger... A ce qu’ils disent, il en faut, il en faut! pour avoir le droit d’enseigner... Et, en attendant, qu’est-ce qu’il va venir me dire, l’État? Il va venir me dire: «Madame Lepoiroux, vous voulez une bourse pour votre garçon: c’est très bien. Mais je vous avertis d’une chose, madame Lepoiroux, c’est qu’il y en a cinq cents, qu’il y en a mille, qu’il y en a des milliers qui me demandent le même privilège! Je les connais: depuis dix ans, depuis quinze ans ils mangent mes haricots...»
--«Et l’élève Lepoiroux n’a pas mangé les haricots de l’État!...»
--C’est bien cela qu’il ne pardonnera jamais à Hilaire, à ce que m’ont dit ces messieurs... «Quant à avoir une bourse, votre fils peut se taper!» voilà les propres paroles de monsieur Papin; et monsieur Bousier, l’archiviste, à un mot près, a parlé comme lui.
--Autrement dit, ma chère Nathalie, vous venez me faire observer, aujourd’hui, à la veille de mon départ pour Paris, que j’ai compromis l’avenir de votre fils, et que je vous dois une réparation?...
--Faut-il bien jeter dans l’air des paroles si fumantes, madame d’Oudart!... Je viens vous rapporter, sans cachettes, ce qui m’a été dit par ces messieurs. Aurait-il mieux valu que je me couse la bouche avec une alène et du fil enduit?
--Ce sont ces messieurs, aussi, qui vous ont conseillé d’envoyer votre fils à Paris?
--Non! c’est vous, ma chère dame, par l’exemple de ce que vous faites pour le vôtre. L’instruction appelle l’instruction; un coup qu’on est parti, c’est comme le train express qui ne s’arrête pas aux petites stations. Vous ne voudriez pas que je fasse d’Hilaire un épicier, instruit comme il est, ni un curé, bien entendu, puisque ce n’est pas son idée, rapport à ce que ces messieurs ne sont pas bien vus par le temps qui court...
Madame d’Oudart avait craint surtout que Nathalie Lepoiroux ne vînt s’installer à Paris, près d’elle: elle ne songeait presque plus à s’offusquer de ce qu’Hilaire--mais du moins Hilaire seul--lui fût imposé. Au prix d’un plus grand mal, se charger de l’avenir d’Hilaire à Paris paraissait presque acceptable.
Avait-elle donc accepté cette charge? Assurément non. Mais madame Lepoiroux excellait dans l’art de s’établir en des situations mal définies d’où l’on tire parfois plus que d’un contrat en règle. Elle savait aussi rendre grâce avant seulement d’avoir prié.
--Merci! merci! criait-elle encore en s’éloignant sous la châtaigneraie.
«De quoi donc?» se demandait madame Dieulafait d’Oudart.