‹ Le bel avenirChapitre 15 sur 57 · XIV

XIV

Dès les premiers temps du séjour de madame Dieulafait d’Oudart à Paris, madame Chef-Boutonne la prit à part et lui dit:

--Ma chère amie, écoutez-moi bien. Vous voulez que votre fils arrive, n’est-il pas vrai?... Bon!... Eh bien! il faut me croire: faites de lui un homme du monde.

--Mais...

--Oh! oh! ce n’est pas si simple!... Vous me direz: «Mais il est bien élevé!--J’en conviens.--Mais il a dans l’esprit une légèreté qui plaît!--C’est exact.--Mais partout où je le mène, il est fort bien vu!--Je ne vous dis pas le contraire... D’abord, sait-il danser?»

--Peuh!

--Paul, ma chère, danse depuis l’âge de six ans. A quinze, il a conduit le cotillon chez monsieur le doyen de la Faculté de droit, circonstance qui ne l’a pas desservi dans la suite, veuillez m’en croire... Il n’a pas son rival au boston...

--Devrais-je donc faire donner des leçons à Alex?

--Écoutez, il y a, à deux pas de chez vous, rue de l’Ancienne-Comédie, une salle où, pour des prix dérisoires, Alex aura un professeur excellent et sa femme. C’est là que Paul a appris: je ne puis mieux vous dire.

--Je suis effrayée de cette obligation nouvelle: le pauvre garçon a tant de peine à trouver le temps de travailler!

--Voulez-vous, oui ou non, que je l’invite cet hiver à nos réunions? Eh bien!... Mais ma bonne amie, que diriez-vous de Paul qui fait des armes une heure par jour!...

--Commençons par la danse, conclut madame Dieulafait d’Oudart.

Rue de l’Ancienne-Comédie, Alex s’engagea dans un noir boyau plus étroit que l’entrée de l’Hôtel Condé et de Bretagne, qui tout au bout s’élargissait en une antichambre ornée de lithographies romantiques et d’une page de calligraphie consacrée aux louanges de Terpsichore. Un écriteau voisin, et plus vulgaire, portait: Le professeur et madame Denis donnent également des leçons de maintien et d’écriture.

De ce lieu éclairé à peine, on entendait un talon frapper rythmiquement le parquet, et des glissements, et une voix monotone qui prononçait, en les scandant, les six premiers nombres: «Un, deux, trois,--quat’, cinq, six», cependant que quelque chose de léger semblait tourbillonner en ventilant la salle de danse. Alex pénétra dans cette salle. Un monsieur, d’allure militaire, en redingote boutonnée, et qui tenait à bras le corps un malheureux tout ruisselant de sueur, se détacha de celui-ci et salua; c’était «le professeur». Déjà madame d’Oudart avait traité avec lui; il dit à Alex:

--Ah! c’est vous le jeune homme! Parfait. Votre tour viendra, n’ayez crainte.

Alex s’assit sur une banquette de moleskine exténuée, crachant le crin, et dont les pareilles se soutenaient bout à bout à grand’peine, le long des murs nus d’une pièce au plafond bas; deux tristes lampes munies d’un réflecteur métallique vous aveuglaient sans fournir de lumière. Et il se plut à regarder la robe de madame Denis qui, toute raidie par la force centrifuge, autour d’un vivant pivot, lui rappelait certains vases d’argile qu’il avait vus, dans son pays, tourner avec une rapidité vertigineuse et se transformer miraculeusement entre les doigts du potier. Lorsque madame Denis échappa à l’étreinte du valseur, Alex s’aperçut qu’elle était laide et vieille, et il admira que Terpsichore, louangée à bon droit dans l’antichambre, pût en effet transfigurer, un moment du moins, des formes ingrates.

Le professeur s’empara de lui, le jugea tout de suite assoupli de membres et d’intelligence, et l’invita d’emblée à venir, hors les leçons particulières, à de petites soirées «mixtes» qu’il donnait, deux fois la semaine, et où l’élève, sans augmentation de prix, avait l’avantage de se familiariser avec les «véritables soirées mondaines».

Alex n’y manqua point. Il trouva dans la même salle, mais transpercée de feux par la multiplication des réflecteurs, un public peu nombreux encore,--car la saison s’ouvrait,--au milieu duquel il alla tout droit à une grande fille brune, assez jolie, ample de hanches et de poitrine, qui, après la première mazurka, lui fit l’honneur de le présenter à sa mère. Celle-ci était une dame âgée, au parler commun, qui jugea le jeune homme d’une «distinction» achevée et le lui dit... Elle lui dit encore:

--Monsieur, voulez-vous que je vous répète ce que m’a confié mon petit doigt? C’est que ma fille serait aux anges si vous lui accordiez la faveur de l’engager pour le quadrille des lanciers.

--Mais c’est que je ne connais pas les figures!...

--Oh! qu’à cela ne tienne: elle vous les apprendra.

--Mais, maman!... s’écria mademoiselle Raymonde, toute confuse. Oh! excusez maman, monsieur, elle est d’un sans-gêne!...

Alex protesta et dansa tant bien que mal les lanciers, côte à côte avec mademoiselle Raymonde. D’un doigt, dans l’espace, elle lui dessinait les figures: il comprenait à ravir. Il se trompait parfois, mais avec grâce; le jeu était très amusant... Il n’était pas amusant pour tout le monde, à ce qu’il paraissait, car plusieurs personnes grommelaient à la cantonade; entre autres, un jeune homme rougeaud, une jeune fille, et, sur quatre mètres de banquettes, des mères rangées comme cailles à la broche.

--Ne faites pas attention, dit mademoiselle Raymonde à Alex, il y en a plus d’une jalouse ici parce que vous m’avez choisie.

Et Alex sut que le jeune homme rougeaud courtisait mademoiselle Raymonde, qu’il l’avait quasi demandée en mariage, et qu’elle l’avait en horreur.

--C’est drôle, fit Alex.

--Vous trouvez! fit Raymonde avec mélancolie.

Puis elle dit:

--Oh! vous verrez, monsieur, c’est mêlé, ici.

Durant le quadrille, plusieurs dames s’étaient jointes à la mère de mademoiselle Raymonde et formaient avec elle un groupe de taille à se mesurer avec le camp adverse. Et tout ce qui entourait la mère de Raymonde contemplait, les yeux attendris, le couple que faisait cette belle jeune fille avec le nouveau venu, et l’on s’organisait un triomphe, du fait de posséder ce jeune homme, le plus «distingué» sans conteste de tous les élèves présents et passés du professeur et de madame Denis.

Alex revint régulièrement, deux fois la semaine, rue de l’Ancienne-Comédie. Comme il consacrait deux soirées à ses amis, deux à Louise,--à l’Hôtel Condé et de Bretagne,--et une au moins aux Chef-Boutonne, il lui restait tout juste un soir désormais pour ouvrir, sous la lampe maternelle, quelques livres de droit.

Ce soir-là lui manqua bientôt, parce qu’il fut invité à une petite sauterie hebdomadaire chez la mère de mademoiselle Raymonde, madame veuve Proupa.

Page 1