XVII
Vers la mi-novembre, une huitaine avant l’examen d’Alex, madame Chef-Boutonne dit à madame Dieulafait d’Oudart:
--Voyons, ma chère amie, voulez-vous être raisonnable?
--De quoi s’agit-il?
--De votre fils, cela va sans dire. Vous savez l’intérêt que je porte à ce cher enfant. Voulez-vous, oui ou non, qu’il soit reçu?... Bon!... Venez avec moi faire un brin de cour à monsieur le doyen... un vieil ami à nous...
Ce n’était pas sans raison qu’elle prenait des précautions oratoires pour aborder la question d’une visite au doyen. Solliciter une faveur humiliait madame Dieulafait d’Oudart; reconnaître qu’elle avait besoin de solliciter la blessait. Par une contradiction singulière, elle confessait que la protection des Chef-Boutonne, puissants par leurs relations, serait indispensable à son fils:--c’était une manière de providence, préétablie, dont le secours vous est dû, pour ainsi dire, en vertu d’un contrat dont on ne cherche pas l’origine;--mais mettre en branle sa providence, l’assister par un acte efficace, à son avis, c’était déchoir.
--Écoutez, ma chère, non! dit-elle, je n’aimerais pas, je l’avoue, mendier l’indulgence d’un jury d’examen pour mon fils, qui, tout compte fait, n’en a peut-être pas absolument besoin... Ce pauvre Alex a été ajourné en juillet!... Eh! mon Dieu! c’est un accident qui put arriver à tous les candidats. N’oublions pas qu’il était à l’hôtel, seul, dans les conditions les plus fâcheuses pour le travail. Dorénavant...
Madame Chef-Boutonne l’interrompit:
--C’est parfait, ma chère amie, c’est parfait! Je n’insisterai pas, comme bien vous pensez, pour vous entraîner à commettre la petite infamie que j’ai eu l’imprudence de vous proposer...
--Ma bonne! ma bonne! qui vous parle d’infamie? Voyons! je vous dis simplement: «J’aime autant ne point recourir à ce procédé, parce qu’il n’est pas prouvé qu’il soit indispensable...» Après un second échec, nous verrons...
--Eh bien! nous verrons après un second échec!... Prenez acte, toutefois, de ceci, ma chère, que je vous ai offert le «procédé»,--puisque procédé il y a,--qui était en mon pouvoir.
L’influente amie était piquée! Par bonheur, madame d’Oudart comprit qu’une telle femme, interrompue en son bel élan tutélaire, ferait une chute mortelle si, bon gré mal gré, l’on ne secondait sur l’heure l’envie qu’elle avait de faire valoir ses moyens. Hilaire Lepoiroux, pour une fois, fut utile aux Dieulafait d’Oudart: qu’il est donc aisé de solliciter pour qui ne porte pas votre nom!...
--Vous concevrez, dit-elle, que je ne veuille user de votre crédit qu’avec une certaine discrétion, car j’aurai trop d’occasions d’y recourir...
Ces paroles convenaient à madame Chef-Boutonne.
--Il est naturel, dit madame d’Oudart, de s’occuper de ceux qui ont des besoins plus pressants que les nôtres... J’avais à vous parler, ma chère amie, de mon jeune protégé, Hilaire Lepoiroux...
Elle exposa le cas d’Hilaire. Obtenir une bourse pour l’infortuné et intelligent étudiant serait une bonne action.
--Mais, dit madame Chef-Boutonne, les bourses s’obtiennent au concours!
--Sans doute!... Mais vous ne me ferez pas croire que si vous juriez d’y mettre la main...
--Oh mais! oh mais!... ce n’est pas si aisé!
--A la Faculté des lettres, qui donc de ces messieurs n’est pas de vos amis?
--A la Faculté des lettres, ces messieurs sont justes, comme ailleurs.
--Insensibles à l’éloquence?
--Savez-vous bien, ma belle, que vous me demandez beaucoup!
--On n’importune que les riches!
--Eh bien! eh bien!... fit madame Chef-Boutonne en souriant, il faudra me donner les nom et prénoms de ce jeune homme... très exactement!...
--Ah! ma bonne amie, quelle gratitude vous aura la pauvre veuve Lepoiroux!...
Elles se quittèrent en fort bons termes.