‹ Le bel avenirChapitre 3 sur 57 · II

II

Cependant la correspondance de madame Chef-Boutonne fléchissait: Alex y était célébré en termes moins pompeux; puis il cessa de l’être; bientôt, on l’y nomma tout juste. Et madame Dieulafait d’Oudart de se monter la tête, et d’écrire à son fils, et de le supplier de fournir sur-le-champ l’explication du mystère. Alex répondait:

«Les Chef-Boutonne? Ils me rasent.»

La maman, alarmée, télégraphiait aussitôt:

«Explique-toi.»

Par télégramme, Alex répondait:

«Raser: contraindre quelqu’un à vous écouter en lui tenant des discours ennuyeux. Lettre suit.»

Madame d’Oudart fut aux abois; le bon papa Lhommeau ne pouvait s’empêcher de rire:

--Lorsque j’étais à Paris, en 1845, à l’Hôtel des Grands Hommes, livré entièrement à moi-même, je n’ai pas manqué de commettre des bêtises, mais j’ai évité les excès où m’aurait infailliblement entraîné l’instinct de réaction qui anime la jeunesse contre les sermonneurs.

--Si Alex s’aliène les Chef-Boutonne, il est perdu! Il n’arrivera que par eux.

On reçut la lettre d’Alex:

«Demandez!... l’affaire de la rue de Varenne!... la rébellion d’un étudiant en droit!... L’anarchie au sein des familles!... avec la complainte des victimes!... Demandez!»

C’était afin que l’on crût entendre la voix du camelot ébruitant le scandale.

Feignant de copier sur un journal de quartier un fait divers «sensationnel» sous la rubrique banale: O tempora, ô mores! l’étudiant en droit écrivait à sa mère:

«Dimanche dernier, monsieur et madame Ch...-Bout..., paisibles rentiers du quartier de la Croix-Rouge, réunissaient à table leurs convives hebdomadaires, à savoir leur fille, madame Beaubrun et son mari, un des plus distingués auditeurs à la Cour des comptes, le distingué M. Paul Ch...-Bout..., leur fils, quelques fidèles amis ramenés d’Argenteuil par le maître de la maison, qui est un fervent de la voile, et enfin un jeune provincial nommé Alex Dieul... d’Oud... originaire du Poitou,--circonstance atténuante à l’inqualifiable ignorance de nos mœurs dont a fait preuve cet énergumène imberbe...

»Nul n’eût pu croire, à l’urbanité témoignée à celui-ci par monsieur et madame Ch...-Bout..., que le blanc-bec s’était déjà, par trois fois durant le mois, dérobé à leurs agapes dominicales. Oui, par trois fois--mais qui sondera l’ingratitude de notre jeunesse dorée?--l’insensé n’avait pas craint de fouler aux pieds la gracieuse invitation lui réservant une place à table, tous les dimanches de l’année!... Est-ce à l’École de droit--que fréquente, dit-on, notre écervelé,--que l’on apprend à interpréter librement les textes, à méconnaître le sens des termes de notre belle langue française, et à ne pas traduire «invitation» par «obligation péremptoire»? Est-ce au pied de la chaire de Cujas que l’on apprend à recourir à des subterfuges dignes d’un vagabond de l’école primaire, pour se soustraire aux obligations contractées?...»

Et, poussant plus loin encore ce style de troisième page, sans pitié pour la crédulité provinciale, Alex racontait, en un déplorable amphigouri, comme quoi «l’énergumène imberbe» avait un peu vertement répliqué aux allusions aigres-douces trop souvent faites à son absence; qu’il en était résulté un sermon en trois points, écouté d’ailleurs avec calme et politesse et qui eût mis fin à l’incident si, par hasard, la jeune madame Beaubrun n’avait été prise de fou rire pendant que sa mère prêchait, et n’avait, par là, pu laisser entendre non seulement qu’elle innocentait le coupable, mais que celui-ci pouvait bien avoir eu comme elle envie de rire.

Madame d’Oudart n’eût pas eu plus d’émoi si elle eût appris que son fils avait failli à l’honneur ou joué sa fortune. Elle prit le train, arriva à Paris, courut chez les Chef-Boutonne avant qu’Alex fût seulement avisé de son voyage.

Elle faillit se jeter aux pieds de son amie qui, la voyant couverte de poussière, la figure défaite, et dans une attitude à fléchir la justice elle-même, l’embrassa en l’assurant qu’il n’y avait eu que négligence et boutade de gamin, que l’indulgence était tout acquise à Alex pourvu qu’il revînt comme par le passé à la maison.

--Je cours le chercher!...

Elle se fait conduire rue Monsieur-le-Prince, à l’Hôtel Condé et de Bretagne.

Elle ignore ce qu’est l’hôtel meublé. Dans un couloir étroit, désert, obscur, où elle se heurte à la marche d’un escalier et à la personne sordide d’un garçon, elle croit avoir fait erreur:

--Pardon! je me trompe certainement, ce n’est pas ici qu’habite monsieur Alexis Dieulafait d’Oudart?

--Si, madame.

C’est là qu’habite Alex!... Et il affirme qu’il se trouve bien!

--Auriez-vous l’obligeance de lui dire qu’une dame le demande. Je vais l’attendre au salon.

Le garçon allume un bec de gaz: une pauvre flamme vacille au centre de la lyre et éclaire tout à coup le visage stupide du garçon.

--Monsieur Alex?... il n’est pas chez lui.

--A quelle heure rentrera-t-il?

--Ah! dame, ça!...

Ils se regardent, le garçon et la mère, tous les deux, nez à nez, sous la lyre. Lui commence à soupçonner qui elle est; elle craint tout à coup d’apprendre des horreurs qu’elle ne précise pas, n’imagine même pas, des horreurs!... Et ils n’osent plus rien dire.

En elle veille cependant la bourgeoise ordonnée. Son œil inspecte, son sens critique s’exerce malgré elle.

--Heu!... je parlais tout à l’heure d’attendre au salon; mais où est-il le salon?... Il n’y en a même pas. Et si quelqu’un... quelqu’un de comme il faut, veut parler à ces messieurs, il faut monter, alors?

Le garçon la considère, d’un air stupide.

--C’est bon, dit-elle, veuillez prévenir mon fils que je passerai demain dans la matinée.

Elle allait s’éloigner, mais elle revient:

--Ah!... qu’il n’aille pas s’inquiéter, au moins: dites que je suis ici de passage et que tout va bien.

La voilà dans la rue, vexée d’avoir trahi son ignorance des mœurs d’une des petites villes parisiennes: ce n’est pas à huit heures du soir, non vraiment, qu’on voit un étudiant à son hôtel! Ce garçon l’a dévisagée, comme il eût fait d’un être exotique ou fabuleux dont la présence en pareil lieu n’est pas signalée par les voyageurs... C’est donc dans ce taudis qu’habite Alex? ou plutôt, où vit-il? puisqu’on ne peut savoir à quelle heure il est là? Lorsqu’on met son fils au collège, de quels détails ne s’enquiert-on pas? et l’on veut visiter les salles d’études, les dortoirs, les réfectoires, l’infirmerie, les cuisines. Et quand le jeune homme est formé, presque accompli, tiré des mille difficultés de l’adolescence, vous l’envoyez à Paris, seul, libre, avec de l’argent dans son gousset: il choisit un galetas, un nid à vermine et à filles, dont le gardien a la discrétion des hôtels borgnes!...

Elle n’avait jamais évoqué l’image de la vie d’Alex à Paris. Il s’y portait bien, il s’y plaisait, il y dépensait beaucoup d’argent: pouvait-elle croire qu’il y manquât du confortable qu’il exigeait à la maison? Elle n’a l’esprit ni étroit, ni timoré, ni pudibond, et la voici tout à coup, hantée de cette vision de «Babylone», terreur des vieilles souris de province qui n’ont jamais quitté leur trou.

Il ne lui reste qu’à retourner chez son amie qui a insisté pour qu’elle descendît chez elle. Pourquoi donc s’en éloigner en allant jusqu’au boulevard? C’est qu’elle espère qu’un hasard lui fera rencontrer son fils. Cependant, quand elle aperçoit la foule de jeunes gens qui peuplent les terrasses, elle n’ose lever les yeux, de peur d’y reconnaître Alex,--en quelle compagnie? Dieu le sait!--Ombre discrète, elle frôle les murailles sur le trottoir opposé; et le murmure de la jeunesse, atténué, arrive à elle, comme le déferlement de la mer sur une plage étrangère, et lui donne un frisson. Le choc clair des soucoupes, la vulgarité des voix, des termes inusités pour elle, et jusqu’à la corne des tramways la font tressauter, comme, à Nouaillé, les claquements du fouet des paysans. Tout à coup, un cri féminin aigu impose un demi-silence, puis un terme ignoble, stercoraire et définitif, issu d’un gosier de femme, s’étale et salit l’atmosphère...

Madame d’Oudart monte le boulevard. Ce sont les mêmes terrasses, les mêmes murmures, les mêmes éclats, le même hoquet nauséabond du sous-sol des restaurants à prix fixe. «Il est là dedans, se dit-elle, et il préfère cela à la salle à manger des Chef-Boutonne!...» Elle croise des étudiants mal mis, joyeux, ouvrant, comme de jeunes chiens, des bouches pleines de dents pures; d’autres gourmés, sanglés, coquets, avec des faux cols trop hauts, des chaussures trop pointues, des cigares trop gros, des chapeaux trop luisants. Qu’elle sent bien qu’ils ne sont pas, ici, ce qu’ils sont dans leurs familles! Ce sont, pour la plupart, des garçons assez bien élevés et fort timides, et qu’une jeune fille ferait rougir; ils affectent là des airs tranchants, cascadeurs, ou de messieurs très expérimentés. L’un d’eux s’est retourné, derrière elle, à bonne distance, et a crié:

--Ohé! la mère Rabat-joie!

Mais elle connaissait le Quartier latin! Elle y était venue maintes fois! Oui, mais sans l’envisager comme un lieu qui contient son fils. Tout est divers, tout est changeant, selon l’être qu’on chérit.

La nuit tombe sur le jardin du Luxembourg. La sombre masse des feuillages s’y fait pesante comme un nuage orageux; au loin, là-dessous, un tambour bat la retraite et chasse les couples amis de l’ombre: on les voit un à un sortir, quelques-uns enlacés, par la grille à demi fermée où un jeune fantassin en faction joue le rôle de l’ange à la porte du Paradis terrestre.

Le long de la haute grille du jardin, à cette heure, on voit encore beaucoup d’amants. Entre les hampes de fer, aux dernières lueurs du crépuscule, apparaissent les nefs ogivales des allées couvertes, le marbre des fontaines, de blanches statues, des bosquets, des miroirs d’eau, le lourd palais: décors de féerie. Le parfum des fleurs et de la terre arrosée, le silence d’un espace immense et clos au milieu de Paris, et jusqu’au sec battement disproportionné de ce tambour unique faisant le vide en un si long dédale d’amour, tout cela compose un grand attrait qui retient les pas: il y a des gens qui s’arrêtent, les narines et les yeux ouverts au charme des jardins.

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