‹ Le bel avenirChapitre 39 sur 57 · XXXVIII

XXXVIII

En lisant cette lettre, Alex fit la découverte que, des diverses maîtresses que la tourmente menaçait de lui ravir, une seule lui tenait au cœur. Ce n’était ni madame Soulice, en vérité, avec son cortège d’argousins, ni Raymonde, avec ses pleurs et sa mort perpétuelle, mais Louise. La découverte lui plut: de savoir qu’il aimait Louise seule, il aima Louise davantage. Il se rappela maints épisodes de sa liaison avec la petite employée au Ministère des Postes et Télégraphes. Et tout ce qui remontait à sa mémoire était délicieux et charmant: point de scènes, jamais de larmes; un amour vrai, gai, rieur et constant, un amour protégé du dieu de la jeunesse: grâces du corps; agrément de l’esprit; plaisir, plaisir!... Il n’aimait que Louise!

Il admit qu’il irait le soir au rendez-vous fixé par Raymonde. Il payerait de sa poche, en sortant, son court séjour à l’Hôtel Condé et de Bretagne: bonsoir, Raymonde et bonsoir, madame Taupier!... Voilà!...

Mais, auparavant, il irait voir Louise...

L’hiver, il l’attendait au café Voltaire, où Pierre, le garçon, à peine son client assis, allait donner un coup de serviette à la buée des vitres, afin que, du dehors, «madame» vît «monsieur». «Madame» n’eût jamais poussé la porte avant d’être assurée que «monsieur» fût là. Au bout de peu de temps, par le trou dans la buée, où clignotait un bec de gaz, et que traversaient les lanternes des fiacres, comme des phalènes dans la nuit, Alex voyait deux beaux yeux sombres toucher les glaces, de leurs longs cils, sous un toquet d’astrakan. C’étaient des yeux d’oiseau nocturne, sévères et indifférents, ou stupéfaits par les lumières; soudain, la grande bouche s’ouvrait: les dents semblaient communiquer leur éclat aux yeux, puis à tout ce visage, qui, au milieu de la buée, n’était qu’explosion de jeunesse et de joie.

Ce jour-là, comme à l’ordinaire, la grande bouche s’ouvrit. Louise entra, s’assit, déposa la serviette trempée par le brouillard, et dit à Alex:

--Tu ne sais pas?

--Quoi?

--Je suis libre, ce soir!

Pan!... Et le «suprême» rendez-vous de Raymonde?

Alex dit:

--Pas possible?...

Louise expliqua comment il était possible qu’elle fût libre ce soir. Il n’entendait point; il répéta:

--Pas possible?...

Louise s’étonnait qu’il n’accueillît pas avec plus d’empressement la nouvelle. Elle lui demanda si, par hasard, il ne dînait pas en ville.

--Oui, dit-il, en effet!

--Où ça?

--Rue Férou.

--Chez qui?

--Chez madame veuve Dieulafait d’Oudart.

--Oh! le blagueur!... Et moi qui l’écoute!...

--Il conviendrait, dit-il, que je fisse prévenir cette dame que je ne dîne pas chez elle.

--Courons-y tous les deux! dit Louise.

Cependant il tergiversa; le temps s’écoula. Raymonde attendait Alex à l’hôtel: Alex ne parvenait point à l’oublier. Le pire était qu’il tâchait d’«arranger les choses».

Pour satisfaire Louise d’abord, il courut avec elle rue Férou.

Louise devait l’attendre dans la rue pendant qu’il irait prendre congé de «madame veuve Dieulafait d’Oudart». Mais, tout à coup, il se ravise et introduit Louise par l’entrée particulière, sous le prétexte de se donner le temps de prendre congé dans les formes.

--Un petit quart d’heure!... enferme-toi au verrou!...

«Quinze minutes, mettons-en vingt, pense Alex, j’ai le temps, à l’aide d’un rapide sapin, d’aller rue Monsieur-le-Prince, administrer Raymonde!...»

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