XLIII
Madame Lepoiroux eut donc avec madame Chef-Boutonne le petit entretien désiré. A Paris, la Poitevine rappelait un peu ces personnes vêtues avec modestie, au pas de velours, à l’œil averti, à la main tendue, qui font payer les deux sous de la chaise dans les églises: le domestique, rue de Varenne, crut qu’elle venait «de la paroisse». Madame Chef-Boutonne se piqua de l’accueillir avec chaleur, mais tout à fait en grande dame, négligeant les informations personnelles, prenant de haut les choses, et laissant de là tomber son obole, assurée qu’elle fera du bruit. Elle parla de l’Université comme elle eût parlé d’une amie, d’une tendre sœur habitant là, à quatre pas, que l’on voit quotidiennement, avec qui l’on dîne,--et d’Hilaire, comme d’un prodige.
Elle voulait qu’Hilaire fût prodigieux: elle croyait déjà en avoir acheté le droit; elle était fort résolue à en imposer la conviction à tout le monde, et, pour son début, enivrait la mère du héros. Moins crédule qu’une bourgeoise qui se leurre aisément de mots, madame Lepoiroux avait confiance en son Hilaire, avait confiance en «ces messieurs» de Poitiers, qui le poussaient, mais n’eût pas, de soi-même, été s’imaginer, par exemple, que son fils, parti de si bas, fût capable de s’élever plus haut que... «mettons que monsieur le censeur des études, au lycée», dont la «dame» était sa cliente.
A l’humble image du censeur des études au lycée de Poitiers, madame Chef-Boutonne sourit. Son fils, Paul, entrait; elle le présenta à la Poitevine et dit:
--Regardez celui-ci: à l’âge qu’il a, il est officier d’académie, vous le voyez à sa boutonnière; élève diplômé de l’École des Sciences politiques; il sera demain licencié en droit; dans deux ans, docteur, et nous en ferons, je l’espère, un gentil auditeur au Conseil d’État!...
Madame Lepoiroux écoutait, bouche bée, ces titres ronflants, auxquels d’ailleurs elle ne comprenait goutte. Madame Chef-Boutonne reprit:
--Je ne vous dis pas toutes les qualités qu’a mon fils; mais écoutez-moi bien, madame Lepoiroux: pour peu qu’on le compare au vôtre, Paul, que voici, n’est qu’un ignorant... N’est-ce pas vrai, Paul?
Paul s’inclina, puis disparut. Madame Lepoiroux était inoculée du venin de l’ambition insatiable.
Après quoi, madame Chef-Boutonne se dédommagea de n’avoir pas dit du premier coup «toutes les qualités qu’avait son fils». Devant cette femme arrivant de province, et destinée à y retourner demain, elle s’offrit le régal de parler de son Paul sans mesure, sans sincérité même et sans prudence: moment d’oubli, de folie, véritable débauche maternelle, comparable à la faute de ces femmes vertueuses qui, un jour, en voyage, s’abandonnent furtivement à un étranger qu’elles ne reverront jamais plus... Et puis l’on reparla d’Hilaire, sur le mode dithyrambique, puis du jeune Dieulafait d’Oudart, en manière de badinage, puis d’Hilaire encore, sur lequel l’Université--l’amie, la voisine qui ne vous cache rien--fondait les plus hautes espérances...
Madame Lepoiroux titubait sur le trottoir de la rue de Varenne en quittant sa nouvelle protectrice: elle s’égara plusieurs fois avant de regagner l’Hôtel Condé et de Bretagne, et bavarda une heure avec madame Taupier, qui, pourtant, lui inspirait peu de confiance. Mais madame Taupier fut séduite par la magnificence de l’avenir promis à son pensionnaire, et elle y ajouta foi:
--... primo, dit-elle, parce que cette dame de la rue de Varenne est très comme il faut; secundo, parce que votre jeune homme est sans vices: il ne voit pas de femmes!
C’est par là qu’aux yeux de madame Taupier le fils de madame Lepoiroux était un prodige. Elle ne put s’empêcher de soupirer, en levant ses prunelles au plafond:
--Ce n’est pas comme celui de madame Dieulafait d’Oudart!...
Et madame Lepoiroux fut informée des déportements d’Alex.
Une soudaine intimité s’établit entre madame Lepoiroux et madame Taupier. Celle-ci même, comme la mère d’Hilaire s’apprêtait à passer la nuit sur une chaise, lui offrit une chambre:
--Ne vous gênez donc point: il y en a de vacantes... Vous n’en paierez, pardi, pas plus cher!...
La grippe, qui cependant fut tenace, avait quitté la rue Férou comme l’Hôtel Condé et de Bretagne, lorsque madame Lepoiroux jugea convenable d’aller faire une visite à madame Dieulafait d’Oudart.
--Comment! fit celle-ci, vous, encore à Paris?...
--Comme vous voyez, ma chère dame: et j’ai voulu montrer que je ne vous oublie point.
Cette phrase était naïve; elle contenait une amère vérité qui pénétra douloureusement dans le cœur de madame d’Oudart: c’est qu’en effet ce n’était pas trop de fournir quelque preuve qu’on ne l’oubliait pas...