LII
Hilaire Lepoiroux, depuis ce qu’on nommait «l’affaire du Discours sur l’Histoire universelle» ou «le scandale de Poitiers», était boudé par ses protectrices.
Il avait eu le front de se présenter pourtant, il n’y avait pas longtemps de cela, chez madame Dieulafait d’Oudart,--qui vous l’avait secoué comme un morveux sans réussir à tirer de lui autre chose que ce rire niais dont il accueillait invariablement tout propos étranger à ses matières d’examen,--et il était allé de là chez madame Chef-Boutonne la prier, avec un cynisme candide, de le vouloir bien appuyer, lors du prochain concours d’agrégation, près de certains «Sorbonnards» influents et qui, à tort ou à raison, passaient pour réactionnaires.
Madame Chef-Boutonne qui, s’il se fût agi de son fils, n’eût pas été éloignée d’user du système Lepoiroux, mais, il est vrai, y eût mis des formes, s’écria:
--Comment, jeune homme, vous vous affichez là-bas, avec la démagogie départementale, et vous venez ici implorer l’appui de nos hommes les plus distingués?...
Hilaire avait ri, comme aux semonces de madame Dieulafait d’Oudart. L’affaire pressante était pour lui d’arriver. Madame Chef-Boutonne réfléchit. Son zèle à faire reluire Hilaire était fort apaisé depuis que Paul ne brillait plus; mais elle aurait eu mauvaise grâce tant à laisser paraître cette faiblesse qu’à sembler dépourvue de crédit. Ne venait-elle pas justement d’échouer en des démarches tendant à faire dispenser son mari, nommé cette année membre du jury de la Seine pour les assises d’août? Toute défaite exige une bataille nouvelle... Dans l’espoir d’une revanche, et l’amour-propre encore à vif, madame Chef-Boutonne promit donc: elle fit des visites par la chaleur caniculaire, et glissa encore des expressions amènes dans l’oreille de messieurs en redingote de drap uni.
Hilaire fut agrégé des lettres. Il allait être nommé professeur: c’était un garçon tiré d’embarras; il aurait certainement de quoi donner à manger à sa mère.
La nouvelle en parvint au Jardin du Luxembourg par le moyen d’un «petit bleu» qu’apportait M. Lhommeau: il sortait de la rue Férou un peu tard, à cause de sa sieste.
C’était un vendredi; la musique de la Garde républicaine jouait sous les quinconces, au milieu d’un peuple d’été, trop nombreux encore au gré de madame d’Oudart, à qui il interceptait les doux sons de la flûte... Car madame Chef-Boutonne, obligée par la session des assises, de retarder tout départ, retenait son amie à l’extrémité de la terrasse, à l’ombre insuffisante des aubépines et des vases de géraniums grimpants.
--Lisez! dit madame d’Oudart, en tendant le télégramme.
Madame Chef-Boutonne lut; on ne souffla mot. Les trompettes d’Aïda retentissaient sous les feuillages. Une nourrice, ayant troussé son marmot, le saisit à deux mains comme une urne emplie d’eau que l’on soutient par les anses, et le vida au pied de la balustrade: une longue rigole courut sur le bitume incliné et vint mouiller le pied d’une chaise. Il y eut alerte dans plusieurs groupes; chacun se recula d’un saut de puce, souriant d’ailleurs et bénévole, tout étant beau et bien qui vient d’un enfant.
M. Lhommeau dit enfin:
--Les Lepoiroux ne sont pas à plaindre: les voilà, pardieu! plus cossus que nous.
--Je suis très heureuse du succès d’Hilaire, fit madame d’Oudart; c’est le résultat et le couronnement des efforts que nous avons faits depuis vingt ans.
--Du jour où j’ai vu le jeune Lepoiroux, riposta madame Chef-Boutonne, je l’ai dit à qui voulut m’entendre: «Ce garçon-là, pour peu qu’on le guide à propos, fera son chemin...» Ses façons, il est vrai, sa tenue, son langage...
Madame d’Oudart ne permit pas la critique:
--Hilaire a eu des négligences et des oublis, dit-elle, c’est certain; mais il n’est pas un méchant garçon. Il faut tenir compte de son origine. Tout bien pesé, il fait honneur à qui l’a soutenu et dirigé.
--Oh! mon Dieu, reprit madame Chef-Boutonne, ce que j’ai fait pour lui est peu de chose... Qui ne se serait intéressé à un sujet dont l’avenir était écrit sur le visage?...
--Je vous prie de croire, ma chère amie, que son avenir n’était nullement écrit sur son visage quand j’ai décidé de lui faire entreprendre ses études secondaires... Ah! je puis me rendre cette justice qu’en m’engageant pour lui alors, je n’escomptais aucune récompense!...
--Eh! mais, ma belle, fit madame Chef-Boutonne, votre désintéressement demeure peut-être plus pur et plus éclatant que vous ne le pensez!... «Une récompense», dites-vous: ne vous enflammez pas! Le télégramme ici présent n’est pas riche en remerciements. Notre jeunesse, je la connais, et je gage que votre protégé,--puisque vous semblez le revendiquer jalousement!--s’attribue à lui seul tout le mérite de l’événement de ce jour. Parions, pour la beauté du fait, qu’il oubliera de m’en faire part!...
--Hilaire, ma chère amie, ne saurait oublier les obligations qu’il vous a... Il m’a adressé ce télégramme; un pareil vous attend chez vous, cela est probable... Je défends le jeune Lepoiroux comme un garçon qui m’appartient un peu. Sa nature n’est pas expansive; s’il ne me paye point de mots, je l’excuse, puisqu’il me satisfait en s’ouvrant vaillamment la porte d’une carrière honorable.
--Je me flatte, dit madame Chef-Boutonne, d’avoir poussé, moi, la porte dont vous parlez, à plusieurs reprises, et de façon à mériter de la famille Lepoiroux des égards particuliers... N’oublions pas, ma chère, l’incohérence des démarches contradictoires que j’ai dû accomplir en faveur de ce jeune homme, soit par la malchance de son éducation première, soit par suite de fâcheuses influences dont plus tard on n’a pas su le détourner: voici tantôt deux ans, je plaidais pour le racheter de ses origines jésuitiques, et hier encore afin de le laver du contact de politiciens du plus mauvais ton... Je vous trouve bonne, en vérité!... Que ce succès universitaire vous honore, j’y consens, mais confessez que c’est par l’effet d’un singulier ricochet...
Les sons cuivrés de la musique s’étaient dispersés rapidement dans le vide du grand ciel d’été: maintenant, afin de percevoir les doux sons de sa flûte favorite, madame d’Oudart penchait la tête en avant et prêtait l’oreille: et peu s’en fallut qu’elle ne comprît point la querelle que lui cherchait madame Chef-Boutonne.
--Personne, dit-elle, ne songe à vous retirer, ma chère amie, l’appoint que vous avez gracieusement apporté au succès de notre jeune agrégé! Si mon rôle personnel dans l’éducation d’Hilaire vous paraît critiquable, laissons-le: j’ai renoncé, pour ma part, je vous l’ai dit, à toute gloriole. Mais je ne me gênerai pas, par exemple, pour revendiquer en faveur d’Hilaire lui-même un certain mérite, saprelotte!... Avouons qu’il n’a pas été desservi par son travail et son intelligence!...
Madame Chef-Boutonne branlait le chef; son œil était incrédule; elle avait le malin et agaçant sourire de son gendre Beaubrun.
Du travail, de l’intelligence, de l’efficacité des qualités personnelles, il était visible qu’elle s’efforçait de faire fi. Elle voulait que l’on ne pensât qu’aux visites qu’elle avait faites, par la chaleur caniculaire.
Cette attitude intolérable fit que madame d’Oudart s’oublia:
--Écoutez, ma chère, lança-t-elle, je ne voudrais pas vous dire des choses désagréables, mais, si les démarches faisaient tant...
--Si les démarches faisaient tant?... répéta madame Chef-Boutonne.
--Je dis bien: si les démarches faisaient tant...
--Eh bien?...
Madame d’Oudart hésita. C’était sa pensée, trop longtemps comprimée, qui allait éclater enfin.
--Eh bien?... répéta encore madame Chef-Boutonne provocante.
--Eh bien, votre fils ne serait pas aujourd’hui sans situation!...
Madame Chef-Boutonne répéta:
--«Sans situation...»
Elle devint blême. L’autre, effrayée par sa propre audace, le mors aux dents, sans souci des obstacles, fonçait tout droit, jusqu’au bout de sa pensée:
--Sans situation, dit-elle, et qui pis est...
--Et qui pis est?...
--A la remorque d’une petite grue!...
Madame d’Oudart regretta aussitôt des paroles si contraires à sa réserve ordinaire.
--Pardon! corrigea-t-elle, naïvement, je vais peut-être un peu loin!...
Madame Chef-Boutonne ramassait en hâte toutes ses jalousies, ses rancunes, ses jugements avortés sur la famille Dieulafait d’Oudart; elle les renforçait de tout ce que la colère invente et affirme de la meilleure foi du monde, et elle se grossissait, se faisait horrible et redoutable, comme un dogue tout en dents et en échine de crin.
Avant de parler, elle temporisa, pour inspirer plus d’effroi par sa patience même, ou bien à cause du religieux silence de la foule, subjuguée par le solo de flûte. Et, pendant cet accès de rage muette, une petite fille vint fouetter le sabot tout près d’elle, lui projeter contre la cheville un caillou, lui maculer sa robe de poussière, et, de ce qu’elle avait fait, comme d’une gentillesse, sourire d’une façon tout à fait gracieuse. La maman de la petite sourit de même, et madame Chef-Boutonne dut sourire. Mais, à la faveur d’un éclat des cuivres, elle bondit.
Ah! du pauvre Alex, à la suite de deux ou trois premiers chocs, que restait-il, bon Dieu!... Hélas! toutes les vérités furent dites, pêle-mêle avec les absurdités les plus folles.
Le sage M. Lhommeau essaya de parer les horions, mais un complot des choses favorisait le combat: le public s’en allait, la musique terminée, et les lutteuses prenaient du champ; des fillettes, recommençant de jouer dans l’espace libre, couvraient de leurs cris aigus la rumeur de l’assaut; les oiseaux qui s’allaient coucher faisaient aussi grand vacarme, et deux filles du quartier qui en étaient venues aux mains, sous les quinconces, attiraient par là le reste des promeneurs. Le gardien surgit, perça l’attroupement et en sortit, paisible, victorieux, herculéen, semblant porter à bout de bras chacune des filles. Pour les mener au poste, il passa là devant, suivi d’une ribambelle de gamins et non loin de ces dames. M. Lhommeau, désignant l’appareil de la police des jardins, dit:
--Gare à vous, mesdames! cela va être à votre tour!...
Elles furent confuses: il y avait de quoi. Et elles s’arrêtèrent: il était bien temps. N’en étaient-elles point, les malheureuses, à se jeter les maîtresses de leurs fils à la tête!...
Mais, tandis qu’on allait se séparer froidement, on vit madame Beaubrun qui venait et faisait signe de l’ombrelle: «Me voilà, me voilà avec un peu de retard...» On reprit donc ses positions, pour éviter un esclandre, et comme si rien n’avait troublé la limpidité de l’après-midi. Madame Beaubrun s’arrêta à l’établissement des gaufres, puis s’approcha en mordant la pâte légère qui lui poudrait d’un suc farineux les joues et les narines. Elle n’était pas assise qu’Alex survint d’un autre côté. Il se dit affamé comme elle, courut aux gaufres, revint, mordit la pâte, s’enfarina les moustaches. Et, garantis, croyaient-ils, l’un et l’autre, par le comique de leur gourmandise, ils négligeaient de dissimuler le sens d’un regard heureux, complice et familier, qui n’échappa à personne.
Madame Dieulafait d’Oudart ignorait leur intimité quoiqu’elle en eût quelque soupçon par un certain parfum dont s’imprégnait la chambre d’Alex. Elle la connut, là, et en même temps que l’autre mère. Et, sans rien dire, osant à peine lever les paupières sur celle qui se targuait tout à l’heure de ce que son fils fût l’amant d’une cabotine, elle savourait une de ces vengeances de mère, un peu honteuses, obscures, inavouables, certes! mais de quel ragoût! de quelles délices secrètes!...
Et l’on causa du beau temps.