LV
Il arriva, un soir, rue Férou,--non pas portée par un ange,--une de ces larges et blanches enveloppes qui contiennent l’annonce d’un mariage. Elle était adressée à Alex; il l’ouvrit négligemment.
--Qui est-ce qui se marie? lui demanda sa mère.
--Personne, dit-il; une jeune fille que j’ai connue au cours de danse... Tu veux savoir son nom?... Allons, tiens: «Madame veuve Proupa a l’honneur, etc... de sa fille Raymonde...»
--Et qui épouse cette Raymonde?
--Tu la connais?... Tu t’intéresses à elle?...
--Je ne la connais pas, mais je la plains.
--Cette idée!...
--D’abord, pourquoi t’envoie-t-elle une lettre de faire part?...
--Je te dis, maman: j’ai dansé avec elle.
--Bon, bon! C’est encore une malheureuse... Enfin, qui épouse-t-elle?
--Un monsieur. Un monsieur Blaisois, Jules Blaisois... Connais pas.
--Je serais curieuse de savoir si on épouse un monsieur Jules Blaisois...--Jules!... et Blaisois!...--par amour!...
--Enfin, maman!...
Il y avait un peu plus d’un an qu’Alex avait rompu toutes relations avec Raymonde. Un an passe, et tant de choses sont changées! Qui eût dit que Raymonde, la sinistre Raymonde aux noirs projets, Raymonde, l’amante éperdue d’Alex,--et qui aurait pu jadis épouser un monsieur de Bérébère,--au bout d’un an épouserait un monsieur Jules Blaisois?... Mais qui sait quelles péripéties, parfois plus tristes que «le réchaud ou la Seine», conduisent une infortunée au mariage,--au mariage avec Jules Blaisois?...
Un fat eût voulu savoir l’histoire réelle de Raymonde; Alex préféra penser qu’elle l’avait promptement oublié.
Et, fort de l’exemple de Raymonde, ce fut d’un cœur léger qu’il aborda, un jour, avec Louise, le grave sujet de la rupture.
Depuis longtemps, Louise écoutait sans mot dire les récits de ses voyages à Poitiers. Elle les accueillait, même, en souriant de sa grande bouche; à peine Alex remarqua-t-il, une fois ou deux, qu’elle continuait de sourire alors qu’il n’y avait pas lieu de le faire, ou bien qu’elle souriait tout à coup et mal à propos. Elle s’excusait, en prétendant qu’elle était un peu «toc-toc...» Elle était plus jolie et plus amusante, en vérité, avec son air un peu «toc-toc...»
Il lui narrait les parties de tennis, les dîners, les matinées dansantes; il énumérait les chevaux dans l’écurie de Nouaillé; il décrivait le jardin peigné par les trois jardiniers... Pourquoi raconta-il l’épisode de la corbeille de fruits envoyée à son grand-père Lhommeau? parce qu’il éprouvait un impérieux besoin de parler de Poitiers, de Nouaillé et de ses habitants, comme on parle de ce qui vous tient le plus au cœur. Et il s’ouvrait à demi à sa maîtresse, faute de pouvoir se confier à ses amis, à présent dispersés, et aussi parce que Louise l’écoutait trop complaisamment, et l’encourageait même de son trop fréquent sourire.
Une bonne fois, de but en blanc, il lui dit qu’il allait s’installer à Poitiers.--C’était au café Voltaire. Louise, la voilette relevée sur le nez, prenait sa grenadine. Elle posa son verre, mais d’une façon si maladroite que c’était à croire qu’elle ne voyait point ce qu’elle faisait, car sa main heurta le petit ballon de vermouth dont le contenu se répandit. On s’écarta; le garçon accourut, épongea, essuya. Louise put rire de toute sa bouche; il y avait de quoi: elle n’avait, de sa mémoire, commis pareille maladresse. Et l’on parla de l’incident du vermouth, point du départ d’Alex.
Aucune liaison d’amants n’avait été plus agréable et plus tendre. Ils se voyaient, depuis cinq ans, presque tous les jours. Alex avait pu, une fois, éprouver quelque inquiétude par l’absence de Louise, mais par sa présence jamais le plus petit déplaisir. S’il regrettait quelque chose de Paris, c’était bien Louise. Il la regrettait plus qu’il ne le pensait même; en tout cas, beaucoup plus qu’il ne saurait le lui dire... Et Louise, est-ce qu’elle le regrettait? Elle ne disait rien; elle avait l’air de rire... Et Alex se sentait tout à coup peiné de ce que la séparation allât s’accomplir sans qu’on eût fait à l’événement l’honneur d’une petite scène. Il eut un bon mouvement: il décida, à cause de Louise, de reculer d’un ou deux jours son départ.
Il lui dit, sur la place de l’Odéon, en la serrant contre lui, sous le prétexte de la garer d’une voiture:
--Écoute!... non... il faut nous revoir encore une fois.
Louise parla du fiacre qui avait failli l’écraser.
Il la conduisit un bout de chemin, et il commençait à s’inquiéter parce qu’il se pouvait, si Louise n’était pas insensible, qu’elle eût un de ces chagrins tout à fait sérieux, qui sont glacés. Mais, depuis qu’il la connaissait, à aucun moment Louise n’avait laissé supposer qu’elle pût éprouver du chagrin. D’ailleurs, ils se quittèrent en se disant:
--A demain!...
Ils se quittèrent, rue de Médicis, proche de la grille du Luxembourg. Les oiseaux piaillaient dans les arbres jaunis. Alex, en s’éloignant, se retourna pour voir Louise encore une fois, quoiqu’il la dût revoir le lendemain. Mais Louise ne se retourna pas. Elle avait adopté déjà son pas d’automate, et ses beaux cheveux blonds, par le miracle ordinaire, semblaient diminuer de volume et d’attrait. Pourtant, vers la hauteur du boulevard Saint-Michel, un étudiant, lui emboîtant le pas, lui conta une galanterie; mais, tout à coup, sentant en ce petit être quelque chose de si étranger aux préoccupations qu’il lui témoignait, il la salua très poliment, et s’excusa:
--Oh! pardon, madame!...
Ce fut ce jeune homme qui la releva, cent mètres plus loin, sous les sabots des chevaux du tramway de Montrouge, car il ne l’avait pas perdue de vue.
On put la transporter chez ses parents: en ouvrant son corsage, dans la pharmacie, on avait trouvé sur un papier plié son adresse, en belle et lisible écriture. L’acte suprême de Louise était prémédité depuis quelque temps, probablement: Louise avait ses répugnances; elle ne voulait surtout pas que son corps allât à la Morgue.
Ce fut un petit incident de quartier.