VI
C’était une ancienne petite ouvrière qui travaillait autrefois chez M. Lhommeau. La famille l’avait mariée à un cultivateur intelligent nommé Lepoiroux qui venait de prendre à bail une des fermes de Nouaillé. Moins d’un an après, une épidémie de variole emportait Lepoiroux presque dans le même temps que sa femme accouchait d’un garçon. Les angoisses de l’épidémie, le malheur du fermier, la naissance du petit contribuèrent à augmenter l’intérêt que les Dieulafait d’Oudart portaient à leur protégée. Comme on ne pouvait lui conserver le domaine, on lui acheta un petit fonds de mercerie à Poitiers, que d’ailleurs on alimenta plus que ne fit la clientèle. L’enfant, appelé Hilaire, parut bien doué; il fut placé par madame d’Oudart chez les frères des écoles chrétiennes, où ses progrès furent si sensibles que la veuve Lepoiroux osa faire observer à sa bienfaitrice qu’il serait regrettable,--au dire de certaines personnalités qu’elle nommait «ces messieurs»,--qu’un «pareil sujet» n’apprît pas le latin. Alex Dieulafait d’Oudart, de deux ans plus âgé qu’Hilaire Lepoiroux, était alors au collège des Pères jésuites et apprenait le latin.
On consulta, on délibéra. Le directeur du pensionnat des frères, lui-même, opina que le jeune Hilaire avait des facultés d’assimilation et surtout une application naturelle au travail qui lui permettraient sans aucun doute de «se distinguer» dans les études secondaires. Madame Lepoiroux ne laissa point tomber les paroles du cher frère, et elle sut en faire un si fréquent et si adroit usage que les protecteurs du jeune Hilaire Lepoiroux se crurent tenus, en conscience, de ne point priver ce garçon de la lumière des «humanités». Ils se refusaient, toutefois, à payer la pension, onéreuse, au collège des Pères. Contre le lycée de l’État, de prix plus abordable, il existait, à Poitiers et dans leur monde, une prévention nettement exclusive. Que faire? Madame d’Oudart se le demandait, lorsque la veuve Lepoiroux lui confia qu’Hilaire était, somme toute, d’une dévotion très vive, et qu’il n’éprouverait, ma foi, nulle répugnance à entrer dans les ordres si les Révérends Pères consentaient à l’élever gratuitement, parmi leurs «élèves apostoliques». Hilaire Lepoiroux fut donc au même collège qu’Alex Dieulafait d’Oudart, il eut les mêmes maîtres, connut les mêmes langues, eut quasiment le même uniforme, à une douzaine de boutons d’or près, enfin ils ne furent guère séparés que par une affaire de chocolat.
En effet, les élèves dont les parents en autorisaient la dépense croquaient, à leur goûter, du chocolat de la Compagnie coloniale; de moins fortunés se contentaient du «Planteur»; mais les élèves apostoliques mangeaient, eux, leur pain sec. Que de sournoises allusions madame Lepoiroux ne risqua-t-elle point! On la prenait peu au sérieux; on riait d’elle. Sans chocolat, Hilaire bûchait comme quatre: il faillit rattraper Alex, car celui-ci redoublait deux classes tandis que l’autre en sautait une. Même, un état fébrile en résulta chez les deux mères, vite aperçu et dissipé par la sagesse des Révérends Pères, qui sut, à temps, rétablir le respect des distances sociales. Alex avait déjà un an de Paris, avait fait son service militaire, allait, au mois de juillet, soutenir son premier examen de droit, lorsque Hilaire achevait sa philosophie.
Madame Lepoiroux, malgré un naturel plaintif et des tendances quémandeuses, avait pu n’être pas importune à madame d’Oudart et même se rendre constamment agréable à elle en se proclamant éperdument sa chose. Madame d’Oudart prisait par-dessus tout le dévouement: il était sa vertu, et elle le voulait autour d’elle. Lorsqu’elle avait lieu de douter de quelque fidélité, elle se promettait d’entretenir de sa peine Nathalie Lepoiroux; et elle avait trouvé parfois réconfort dans le bon sens un peu rude et principalement dans la volonté vigoureuse de cette fille du peuple.
Un dimanche, après-midi, madame Lepoiroux vint à Nouaillé, clopin-clopant, ayant fait à pied, par la chaleur de juin, six kilomètres, et néanmoins aussi sèche qu’un bois de lit. C’était une femme à faire feu au soleil plutôt qu’à transpirer. Elle était toute osseuse; elle portait le grand nez poitevin, fort en narines, rocheux comme le pays, mal équarri du bout. On disait qu’elle avait des yeux de tortue, parce qu’ils étaient petits, clignotants, enveloppés de paupières fripées, et aussi parce qu’elle semblait douée de l’étrange pouvoir de les retirer soudain et de souhaiter brusquement le bonsoir à la compagnie, après avoir fureté, à droite, à gauche, avec prudence, malignité, vivacité tour à tour et lenteur, dissimulant mal d’arrière-pensées de gourmandise.
Elle avait fiché sur ses maigres cheveux une haridelle de chapeau sans brides, qui brimbalait à chaque pas, et n’adhérait à son chef que par une grâce miraculeuse. Son buste de femme de peine inclinait fortement en avant; et elle marchait très vite, comme pour éviter qu’il tombât.
--Vous avez été inspirée en venant aujourd’hui, ma chère Nathalie! lui dit madame d’Oudart, du haut du perron. J’ai du nouveau à vous raconter.
--C’est donc comme moi, ma chère dame, et, pardi! ça n’est pas le cas de dire: «Tout nouveau est beau...»
--Que vous est-il arrivé? un malheur?
--Pour ne point trahir la vérité, madame d’Oudart, il ne m’est rien arrivé, à moi--eh! bonnes gens! que voulez-vous donc qu’il arrive à une malheureuse de ma catégorie?--mais c’est rapport à Hilaire. Voilà... Mais j’ai si grand’peur de vous causer du désagrément!...
--Quoi? qu’y a-t-il encore? que lui manque-t-il?
--Il ne lui manque rien, sûr et certain: vous l’avez assez comblé de vos bontés, vous, madame, et aussi les bons Pères, on ne l’oublie pas...
--On ne l’oublie pas!... C’est bien le moins que vous puissiez faire!
--On ne l’oublie pas... laissez-moi m’expliquer, madame d’Oudart... Je veux seulement faire entendre que, quoi qu’il arrive, ça n’est pas la reconnaissance qui fera défaut de notre côté.
--Ah çà! Nathalie, où voulez-vous en venir?
--Eh bien! madame d’Oudart, puisque vous me tortillez comme un linge de lessive, pour m’extraire l’eau du corps, voilà: ça n’est pas dans les idées d’Hilaire d’entrer dans les ordres.
--Patatras!... Et il n’aurait pas pu nous en avertir plus tôt?
--Ç’aurait été bien difficile! songez donc! voilà un garçon qui court sur ses vingt ans: il n’a pour ainsi dire pas eu le temps de penser à l’avenir... A présent, voilà les bons Pères qui viennent lui dire le sort qui l’attend, et qu’il s’agit de quitter famille, pays, bienfaiteurs, et de s’en aller en Angleterre, à Cantorbéry, qu’ils appellent cet endroit-là, et pour quoi faire, ma chère dame? pour balayer, sauf votre respect, les cabinets, pendant trois ans, avec toute l’instruction qu’il a dans la tête...
--Mais ce sont des épreuves par lesquelles les plus savants de ces messieurs ont passé: il s’agit d’obtenir de tous les membres de la compagnie un entraînement parfait à l’obéissance, à la discipline. C’est quelque chose, si vous voulez, de comparable au service militaire.
--Mais, ma chère dame, il ne faut pas nous parler de service militaire, puisque, si mon garçon reste laïc, il n’en aura pour ainsi dire point, de service militaire, à faire, attendu que par le malheur de la mort de son pauvre père, il a la chance d’être dispensé... C’est tout avantage... Mais ça n’est pas seulement ça: savez-vous, madame, ce qu’ils veulent faire de lui, le cher mignon, après qu’il aura balayé les choses que je vous ai dit, et en Angleterre, qui pis est! Ils veulent faire de lui un confesseur de la foi, et qu’il aille au fin fond de la Chine, des pays à ne pas croire qu’il y en a de pareils, où il portera la parole de l’évangile, pour se faire, en récompense, empaler, ma chère dame, au bout d’un bois pointu!... C’est-il pour cela, voyons, qu’ils me l’ont nourri, vêtu, instruit, depuis dix ans?
--Mais, ma chère Nathalie, nous avons toutes nourri, vêtu et instruit de notre mieux nos enfants; cependant, demain, la guerre peut nous les prendre et les envoyer aussi en Chine, où le même sort les atteindra, qui sait?...
--Oh! mais, en ce cas, il y a du canon pour se défendre, d’abord; et puis on peut revenir avec la médaille militaire!
--Les missionnaires gagnent le ciel, ils meurent pour Dieu.
--Taratata!
--Beaucoup échappent au péril... Et, d’ailleurs, la plupart des membres de la compagnie n’y sont pas exposés. On a voulu avertir Hilaire qu’une fois ses vœux prononcés il devait être prêt à tout. De surprise, en tout cela, il n’y en a point: on vous a découvert loyalement le revers de la médaille, Nathalie, quand votre fils, de son plein gré, a voulu entrer chez les Pères.
--A distance, on a beau faire, on n’aperçoit point le grumeau.
--Eh bien! vous me mettez dans une jolie posture vis-à-vis des Pères! Quelle figure vais-je faire, s’il vous plaît, moi?... après les avoir chargés d’élever gratuitement un enfant qui, aussitôt ses parchemins en poche, leur tire sa révérence!
--Cela ne vaut-il pas mieux que de jeter plus tard le froc aux orties?
--Et après? après, ma belle, qu’allez-vous faire de lui, je vous prie?
--Oh! nous n’en serons pas embarrassées: savant comme il est!...
--Nous n’en serons pas embarrassées! je vous trouve admirable!... Sachez, Nathalie, que la vie est très difficile, à l’heure qu’il est, très difficile. Savant! savant!... On rencontre partout plus savant que soi; et je me suis laissé dire que les plus capables ne sont pas toujours ceux qui gagnent la partie. J’arrive de Paris, je sais de quoi il retourne. Eh bien! telle que vous me voyez, je vais être obligée, pour prêter main forte à mon fils, d’aller me fixer près de lui.
--Vous nous quittez, madame d’Oudart! C’est-il Dieu possible?
--C’est de cela que je comptais m’entretenir avec vous... mais vous me coupez la respiration avec vos histoires d’Hilaire!...
A la nouvelle que sa providence était capable de quitter Nouaillé, madame Lepoiroux fut d’abord épouvantée. Le sol était craquelé sous ses pas; tout appui habituel vacillait à ses yeux, se dérobait sous sa main; elle voyait un abîme. Elle accusa ce maudit Paris qui pompe le meilleur de la province, pour en faire quoi? Dieu le sait! «Les beaux produits qu’il nous rend!...» Et elle citait le fils un Tel, revenu du Quartier latin malade «à ne pas oser nommer les médicaments qu’il lui faut»; un autre y était mort; un troisième, bien connu, y avait, en deux ans, fait vingt mille francs de dettes, etc., etc... Mais elle s’aperçut rapidement qu’elle était maladroite, que ces terribles exemples stimulaient, au contraire, le zèle d’une mère qui ayant décidé que son fils ferait ses études à Paris, courrait elle-même le rejoindre d’autant plus vite qu’elle le saurait menacé davantage. Et d’ailleurs quelque chose, en la cervelle de madame Lepoiroux, se déclencha brusquement: l’abîme fut soudain couvert; et tout ce qui était de Paris s’embellit par magie. Les avantages d’un séjour à Paris pour madame d’Oudart, qu’elle les discernait donc bien! Elle les énuméra dans leur ordre; elle en cita qu’on n’avait pas prévus. Oh! oh! décidément elle avait eu tort, en premier lieu, de se laisser influencer par son intérêt propre, qui était évidemment de conserver sa protectrice auprès d’elle; mais l’intérêt bien compris de ce cher monsieur Alex était d’avoir sa maman près de lui.
Madame d’Oudart s’étonna de la voir sitôt conclure:
--Tout bien pesé, ce n’est encore qu’à Paris qu’on arrive, à ce que prétendent ces messieurs.
--Quels messieurs?
--Eh! mon Dieu! les uns et les autres, ma bien chère dame!... Sans être curieuse, on n’est pas sans prêter l’oreille à ce qui se dit dans la rue, surtout quand on a un garçon.
Ce fut madame Dieulafait d’Oudart qui dut se rendre à l’une des maisons occupées par le collège récemment disloqué des Pères pour y traiter de la vocation d’Hilaire Lepoiroux. Elle dut, pendant près d’une semaine, rebondir d’une maison à une autre, car les victimes des «décrets» se dissimulaient, et l’on croyait toucher un jésuite alors qu’on ne tenait qu’un abbé. Lorsqu’elle fut enfin en présence de l’authentique préfet des études, celui-ci l’écouta sans mot dire. Elle dut répéter l’aveu pénible. Le Père ne manifesta aucune surprise et dit: «Madame, voici trois ans que nous avons l’assurance que le cher enfant nous échappe.» Elle tomba des nues.
--Comment!... mais sa mère même l’ignorait!...
--Nous le savions, dit le Père.
Ce fut tout. On exigea seulement qu’Hilaire fît une retraite pour demander à Dieu de l’éclairer sur le caractère irrévocable de sa décision; à la suite de quoi, Hilaire déclara que sa décision était irrévocable, et fut viré des rôles de la compagnie au budget de madame Dieulafait d’Oudart.