‹ Le bonheur à cinq sousChapitre 1 sur 2 · L'HOMME JEUNE

L'HOMME JEUNE

Je m'apprêtais à franchir la passerelle du pont de l'Aisne, à Soissons, quand une sentinelle m'appela en tenant à la main une carte où je lus le nom d'un de mes amis, peintre de son métier. Il me faisait dire que, ayant appris ma présence dans la ville, il me priait de venir déjeuner avec lui chez des cousins, les Jaubert, rue du Courtmanteau, près de la Tourelle. Je trouvai, à la maison indiquée, mon ami, en costume kaki, camoufleur aux armées; il me présenta à monsieur et madame Jaubert, ménage bourgeois aisé, d'aspect vénérable. On allait servir; on semblait attendre quelqu'un. Madame Jaubert cria dans l'escalier:

--Bébé!... Bébé!... allons, descendras-tu, lambin?

--Excusez notre grand gamin, dit le père: il relève de maladie, il est en convalescence et fait la grasse matinée.

Le camoufleur me souffla à l'oreille:

--Ce «Bébé» est un capitaine. Il n'a pas vingt-trois ans; il a montré des capacités et une bravoure extraordinaires; il a la Légion d'honneur que n'a pas son père, la médaille au ruban jaune, la Croix de guerre, comme de juste; il a été blessé deux fois et encore a trouvé le temps de faire une fièvre typhoïde. C'est un type.

Je vis entrer un jeune homme, en vêtements civils, sans seulement un ruban à la boutonnière; sur la lèvre, une ombre de moustache naissante; la joue encore un peu pâle.

--Monsieur votre fils a déjà trois galons? fis-je à M. Jaubert.

Le père sourit, flatté, mais ne semblant pas attacher à la chose d'autre importance.

Le capitaine avait de la gentillesse, de la simplicité, une jeunesse fraîche et charmante en ses manières; mais son oeil contenait de ces dessous que nous n'avions pas vus avant la guerre: une certaine gravité qui n'est ni celle des hommes d'âge ni celle des jeunes qui affectent un sérieux précoce; comme un amoncellement de clichés pris sur des scènes d'horreur ou sur des embûches de cauchemar, inimaginables par l'homme d'avant et auxquelles cet homme-ci s'est accoutumé et qu'il domine; le sens des responsabilités gaillardement assumées, ce qui a tant manqué aux générations précédentes; un sentiment profond, inconscient peut-être, d'appartenir à une race neuve, que les vieux peuvent admirer mais qu'ils ne pénétreront jamais.

Notez que les parents de ce jeune homme étaient déjà des êtres exceptionnels et vivant depuis vingt-quatre mois dans le tragique; ils étaient des meilleurs citoyens d'aujourd'hui, ils avaient positivement l'ennemi à leur porte et tenaient celle-ci ouverte pour secourir jusqu'à la dernière extrémité tout venant. Cependant, je les entendis parler, pendant tout ce déjeuner, comme les gens d'autrefois. Comment expliquer ce qu'il faut entendre par ces mots? C'est délicat. Mais l'habitude de la vie paisible, troublée par de mesquines luttes politiques, impose une forme et une direction à l'esprit que nos jeunes hommes, surpris au sortir de l'enfance par des difficultés égales à celles des premiers âges de la terre, ne sauront plus adopter. Ceux-ci voient d'un coup les grandes lignes, ce qu'il faut inévitablement pour conserver la vie; ceux-là s'attardent en de faux chemins, et les plus bourgeois d'entre les bourgeois semblent encore des dilettantes. Celui qui a dû défendre sa peau attaquée de tous les côtés, ou qui a seulement été enterré vif une ou deux fois dans l'entonnoir, comme il s'entend à déblayer les questions!

Madame Jaubert, d'un revers de main, semblait chasser la parole de son fils. Elle l'appela encore «Bébé», à plusieurs reprises, durant le repas. Elle lui dit: «Remonte ta serviette, Henri, tu vas tacher ton gilet...» Elle le trouvait cruel, parce qu'il racontait, d'un ton froid, sans sourciller, des choses épouvantables dont il avait été témoin. Il avait vécu dans la charogne, dans la vermine, dans la boue, dans l'eau jusqu'à la ceinture: il tirait de ces circonstances des motifs de blague à la fois déconcertante et sublime. Ce n'était pas qu'il fût dénué de sensibilité, car, au récit qu'il faisait de la mort d'un de ses amis, l'émotion contenue lui coupa le souffle dans la gorge. Cependant, tout aussitôt, il se mit à conter quelques faits épiques, avec une humeur de gavroche. Il m'apparaissait, à moi, comme un personnage de Shakespeare. Jamais je n'avais eu sous mes yeux, vivant, un exemplaire d'humanité qui me plût à ce point: la malignité, la grâce et le calme viril étroitement mêlés à la sauvage grandeur; la splendeur de l'aube encore accrochée aux voiles de la nuit; ce mélange, si vrai pourtant, du comique avec la tragédie, que nos préjugés condamnent, mais dont les grandes crises, les plus importants cataclysmes proclament la nécessaire beauté.

Il vint, après le déjeuner, quelques amis de ces honnêtes et courageuses gens demeurés dans la ville, à peu près évacuée. Ils parlaient avec beaucoup de bon sens, des événements; ils rendaient hommage au petit capitaine, mais avec l'arrière-pensée, on le sentait, de la révision des grades, après la campagne, et la conviction bien assise que les capacités s'acquièrent avec l'âge et que les titres mérités le sont surtout «à l'ancienneté». On ne pouvait leur en vouloir et, cependant, leur impuissance à comprendre un certain état nouveau avait quelque chose de gênant. Si je leur eusse dit: «Mais, vous n'êtes donc pas frappés par le rôle que joue et qu'est appelé à jouer désormais l'homme jeune et même le tout jeune homme?», ils m'eussent fait des objections irréfutables sur l'heure, à cause du respect que méritent les actions de nombreux hommes d'âge avancé, mais qui n'ébranlent pas ma foi secrète dans le règne futur d'une humanité rafraîchie par la notion des nécessités essentielles. «Et ce qu'elle enverra vos routines et vos idées désuètes rejoindre les vieilles lunes, ah! mes braves gens, vous n'en avez pas le moindre soupçon!...» Mais le capitaine lui-même m'eût blâmé peut-être, parce que ce qu'il est, ce qu'il fait, ce qu'il fera, est tout naturel et tout simple pour lui, et il ne l'oppose pas à ce que la brusquerie des événements a précipité dans le gouffre du passé. Enfin! en voilà donc un qui n'agit pas par réaction et pour se donner des airs de faire le contraire de ce que d'autres ont fait, mais qui agit sous l'impulsion directe des réalités pressantes!

A quelques-unes de ses opinions vigoureuses, son père opinait:

--Il en rabattra, quand il connaîtra la vie...

--Mais, la vie, monsieur Jaubert, c'est lui qui la construit, c'est lui qui la fait!...

Le père hochait la tête. Le fils, un peu harcelé par nous, voulut bien nous raconter des épisodes auxquels il avait été mêlé, devant Verdun, plus de quatre mois durant. Et nous l'écoutions, je n'exagère pas, comme nous n'avions jamais écouté aucun récit, aucun lecteur, aucun acteur célèbre; nous l'écoutions comme nous eussions écouté chanter le vieil Homère.

Situation étrange: les parents, les amis, médusés comme nous, secoués dans leurs entrailles, palpitant de tout leur coeur, mais en proie au plus singulier malaise: l'impossibilité, malgré l'amour-propre, d'allier l'image de tant de grandeur à celle de ce «gamin» disant: «J'ai fait, j'ai vu.»

Et, quand il eut fini, personne n'osa prendre la parole.

La mère se leva, alla plonger un doigt sous le faux-col de «Bébé» et elle résuma ingénument son impression:

--En 1911, monsieur--c'est hier--il a eu sa rougeole! Il était dans son petit lit, là-haut. On lui mesurait la taille quand il se levait: il grandissait encore...

«COMME JE NE TE CACHE RIEN»

--Comme je ne te cache rien, murmura Isabelle, je te dirai que je ne suis pas du tout allée hier dîner chez les Jadin, ainsi que je te l'avais annoncé; mais un cousin à moi est arrivé en permission et nous avons fait ensemble de la musique...

--Tu sais combien j'aime, dit Albert, que tu me racontes exactement ce que tu fais. C'est charmant d'avouer tout à son grand ami! Pourtant, tu m'as quitté à 6 heures en me disant: «Je dîne chez les Jadin...»

--Eh bien! Et j'ai trouvé Jean-Claude à la maison... Et alors, zut pour les Jadin!

--Mais, tu ne m'as jamais parlé de ce cousin?...

--Parbleu! je ne vais pas aller, pour me flatter, crier sur les toits que j'ai un cousin dans les chasseurs à pied, et qui s'est conduit d'une façon exemplaire.

--Je rends hommage à ta modestie, Isabelle... Si ton cousin le chasseur à pied te faisait la cour, tu me le dirais, au moins?

--Est-ce que je te cache jamais quelque chose?

Deux jours après, Isabelle dit à Albert:

--Comme je ne te cache rien, je t'avouerai que, si je ne me suis pas trouvée hier à notre rendez-vous, c'est qu'un monsieur est venu à la maison.

--Quel monsieur?

--Un monsieur que tu ne connais pas. Son nom ne te dirait rien du tout. Un monsieur qui venait pour un renseignement.

--On n'a pas idée de laisser un homme attendre sa petite amie pendant toute une soirée, sous prétexte qu'un monsieur est venu demander un renseignement!

--Mon chéri, c'est que, après le monsieur, je te dirai que ç'a été mon cousin qui est revenu: impossible de lui confier, à ce garçon, que j'avais à te rejoindre...

--Mais tu n'es pas obligée de dire toute la vérité à tout le monde comme à moi, diable! Tu pouvais bien lui conter une blague!...

--Encourage-moi à mentir! Et mentir, par-dessus le marché, à un soldat qui se fait casser la figure depuis deux ans pour toi et moi!

--En considération du soldat, je ne me fâche pas; mais je m'étonne que tu sois aussi dépourvue d'imagination.

--Je te conseille de t'en plaindre. Si j'avais de l'imagination, il me resterait bien de temps en temps quelque blague, comme tu dis, à employer à ton usage, tandis que, dépourvue autant que je le suis, tu peux être parfaitement tranquille.

--Le fait est que je le suis, ma bonne Isabelle. J'ai bien avec toi quelques déconvenues et quelques sujets de m'impatienter plus souvent que je ne voudrais, lorsque, comme hier soir, tu me poses carrément un lapin; mais j'ai la certitude que peu après j'en aurai l'explication...

--Et par le menu encore!

--Je ne pourrais pas, mais absolument pas, supporter une femme dissimulée.

--Fichtre, ce n'est pas mon cas.

--Viens, que je t'embrasse, Isabelle, pendant que je te tiens.

Isabelle se jeta dans les bras d'Albert. Ils s'embrassèrent.

--Comme je ne te cache rien, dit Isabelle, sache aussi que Turpin m'a demandée en mariage.

--Turpin? Qui ça, Turpin? Tu ne m'as jamais parlé de celui-là?

--Oh! c'est que je le désigne tantôt par un nom, tantôt par un autre: une vieille manie entre lui et moi: c'est un jeu; tu auras confondu.

--Qu'est-ce que tu as répondu à Turpin?

--Je l'ai prié de repasser, tiens!

--Tâche au moins de lui conserver ce nom de Turpin, et ne viens pas, dans huit jours, me dire que Tartempion te convoite en justes noces. Ça vous donne toujours un petit coup.

--Au fond, qu'est-ce que ça peut te faire, puisque tu sais que je suis amoureuse?

--Tu dis ça gentiment, Isabelle, avec conviction, ma foi! et avec autant de plaisir que... que j'en éprouve à l'entendre, moi.

--Je dis ça tout bêtement, comme on aime; je dis ça avec le plaisir que j'éprouve à aimer, comme tu dis, toi, que ton plus grand plaisir est de m'entendre dire toute la vérité...

--Oui, ma chère Isabelle! Oh! répète-moi cela; c'est comme une pluie d'été bienfaisante, une douche tiède... Et tu sais: on ne met jamais assez de précision à dire ce que l'on pense fortement, tout ce que l'on pense. Et on aime à réentendre aine chose si douce. Tu es amoureuse.--Dieu! que ce mot est joli!--Tu es amoureuse, Isabelle! et dites le nom de la personne, ma petite amie chérie?... Allons! de qui est-on amoureuse?

--Mais, de mon cousin Jean-Claude, parbleu!

--Ha! ha! ha! ha!... tu es vraiment la plus amusante des femmes! Adieu, tiens. C'est vraiment dommage d'être obligé de se séparer de toi ce soir. Mais demain, Isabelle, tu me réserves ta soirée, ta soirée tout entière... et même un peu plus?...

Le lendemain soir, Albert attendit vainement Isabelle; et il l'attendit la soirée entière, et même un peu plus. Elle apparut deux jours après:

--Me diras-tu ce qui s'est passé, Isabelle?

--Comment! ce qui s'est passé? Mais je ne te cache rien, tu le sais: Jean-Claude en était à la fin de sa permission; il repartait pour le front, le malheureux. Ah! qui sait si je le reverrai jamais!

--Jean-Claude?--Il repartait?... Et... Et alors?...

--Et alors?... Mais certainement!... Quand tu seras là à pousser des «Et alors?» Je ne t'ai pas dit, peut-être, que je l'aimais?

--Oui, tu me l'as dit... et bien d'autres choses encore... Je m'aperçois à présent de tout ce que tu m'as dit... Pour moi, le fait de dire semblait impliquer que... Mais tu ne me comprendras pas... J'étais tranquille, enfin, parce que tu me disais tout... Est-on bête! Dieu de Dieu! est-ce qu'un pauvre homme est bête!

--Bon! voilà que tu pleures, à présent! Es-tu drôle! Ah! çà, voyons! oui ou non, m'as-tu demandé de ne te rien cacher?

LES POMMES DE TERRE

Enfin, enfin, la pauvre vieille maman était sauvée! Sa fille, Jeannette, la vit descendre du train sur le quai de la gare de l'Est. La bonne femme portait un grand panier sous le bras, et elle avait échangé sa coiffe pour un chapeau, en venant se réfugier à Paris.

Jeannette embrassa sa mère. Que de choses, Seigneur Dieu! Que de malheurs effroyables!... La vieille bredouilla:

--Je t'ai apporté du beurre,--la Sicot a encore sa vache...--une douzaine d'oeufs et des grappes de raisin... Oui: le cep en espalier sur le mur qui regarde le carré de pommes de terre, il est encore debout, ma petite!... et le carré de pommes de terre, y a pas une marmite qui l'ait seulement «fourragé»!

Elle appuyait sur ce détail avec une espèce de défi, comme si son pan de mur debout, son cep et ses pommes de terre narguaient toutes les armées germaniques. Et puis, son oeil s'éteignit, aussitôt dans le Métro.

--L'essentiel est que tu sois là, avec tes quatre membres, disait et répétait la fille, à peu près à chaque station.

--C'est tout de même malheureux de quitter!... murmurait la mère. Et un sanglot contenu lui coupait le souffle dans la gorge.

Elle recouvra pourtant, et petit à petit, la parole, une fois installée chez sa fille. Ah! c'est qu'on l'interrogeait, vous pensez! sur le palier, dans la maison et dans la rue.

«C'est Gauilly qu'on habitait, oui, mesdames, un petit patelin comme ça, en vue de Reims... Ah! la cathédrale, on l'a toujours vue, depuis le temps qu'on était marmots, défunt le père Souriau, comme moi,--on était cousins avant que de s'établir en ménage, en ménage si on peut dire, car on avait tout juste quatre-vingts francs, à nous deux, le lendemain des noces.--Du vin blanc, par exemple, il en avait coulé! Chez nous autres, il n'y a pas que les riches pour s'offrir ça, vous pensez bien... Vigneron? Oui, madame, il était vigneron, mon homme, comme de juste... Eh bien! ça ne l'a pas empêché d'amasser, sou par sou, de quoi se bâtir une maison avec cave et jardin, oui, et d'entourer son clos de murs... Cinq enfants... Vous avez dit le chiffre, madame, oui, cinq, qui étaient beaux et bien vivants, sans aucun manquant, avant la guerre, et élevés tous les cinq comme ma fille ici présente qui m'a forcée de venir m'abriter chez elle, quoique ça soit dur de quitter...»

Quand elle disait «dur de quitter...» ses yeux se couvraient d'une buée, sa gorge se contractait et elle s'arrêtait un instant de parler.

«La guerre vous prive de tout, c'est connu; on y est fait: mon pauvre homme avait bien une balle dans les reins depuis 70 et qui l'asticotait par le mauvais temps, aussi quand c'est qu'il a vu partir ses trois garçons, il a dit: «A eux trois, ils leur en f... toujours plus que je n'en ai reçu!» Et c'est tout. Mais les Boches sont passés chez nous, mesdames, saouls comme des gorets déjà avant de nous avoir vidé la cave... Ça, je m'en souviendrai! Quand le père Souriau a vu tous ses fûts à sec, ça lui a porté un coup. De ce moment-là, c'était un homme fini; ne fallait même plus lui parler de tailler ses plants de vigne ni de bêcher son clos: c'est moi, telle que vous me voyez, qui ai semé les pommes de terre...

»Il se traînait, le cher homme, dans le village, la figure pareille à une viande bouillie, avec son chien Castor et sa petite-fille, une gentille enfant de onze ans et demi, qui le tenait sans cesse par la main, faute de quoi, à ce qu'il disait, il voyait tout tourner, comme un homme ivre... Notre malheureux enfant, l'aîné, un si brave garçon, avait été tué à la bataille de Lorette; le plus jeune était porté comme disparu depuis la bataille de l'Yser: c'est-il fait, ces choses-là, pour arranger un pauvre vieux père, je vous le demande?

»Là-dessus, voilà qu'un beau jour, l'angélus de midi n'avait pas fini de sonner, un boucan d'enfer secoue le village.--Y avait douze mois que la côte de Brimont tirait sur Reims, sans qu'on nous ait fait l'honneur de nous souhaiter le bonjour à la manière boche; ils nous devaient bien cette politesse, rapport à nos caves...--C'était une marmite qui venait d'écraser les bâtiments de l'école primaire. Trois minutes après, une deuxième tombe sur les gens du village rassemblés, comme on dit, au lieu du sinistre: huit hommes, trois enfants hachés menu comme chair à pâté. Le lendemain, pan! j'étais en train de sarcler les pommes de terre; je vois s'écrouler devant moi notre maison, sauf la resserre à étaler les graines. Le père Souriau rentre avec la petite à la main et Castor:

«T'as aussi bien fait de traînasser dehors, que je lui dis; on aurait été en train de manger la soupe, qu'il ne resterait pas un fétu de nous trois et du chien...»

»C'est dans la cave qu'on s'est établi depuis ce temps-là. Il n'y avait pas à choisir: mais, à l'heure de l'obus, quand le grand-père et la petite sortaient,--c'est-il que je serais une poltronne, mesdames?--j'avais des inquiétudes. Je les vois revenir, les chers mignons, il y a de ça trois semaines, avec le chien gambadant, à vingt mètres de moi, pas plus, pas moins. Tout à coup, poum! patapoum!... Et la petite qui lâche la main de son grand-père en s'écriant: «C'est sur l'église pour sûr!» Ces enfants, ça n'est pas craintif; à l'église, elle y court. Le chien la suit. «Bon Dieu! que je fais, en voilà une autre de sacrée marmite!...» Je l'entendais qui déchirait l'air comme une pièce de toile. La terre se soulève dans la rue, mes bonnes dames, jusqu'au-dessus des toitures: de ma petite-fille, du cher petit ange du bon Dieu, ni du chien, on n'a jamais rien revu, mesdames, que des bribes: mais, faites excuse: autant n'en point parler, ça soulève le coeur... Mon vieux en est mort, lui, au fond de sa cave, dans les vingt-quatre heures...»

--Pauvre madame Souriau! C'est un miracle que vous soyez là, vivante et à l'abri. Votre fille, on peut le dire, vous aura tirée de l'enfer!...

--Chut! dit la mère Souriau, n'en dites rien à ma fille: j'ai tous mes papiers pour mon retour... C'est trop dur de quitter... Je retourne!...

--Comment! là-bas! sous le bombardement qui continue?...

--Eh bien! et les pommes de terre? Qui est-ce qui s'en occupera si je n'y suis point?

AH! LE BEAU CHIEN!

Deux maçons employés à la construction d'une villa voisine, passèrent un matin devant la grille de la cour où le chauffeur Pfister faisait son auto; ils tiraient, au bout d'une ficelle qui l'étranglait, un avorton de chien sans couleur et sans forme et dont l'aspect pitoyable émut le mécanicien des Bullion à qui sa conscience reprochait d'avoir aplati, durant cette seule saison, quatre chiens sous ses pneus jumelés. Pfister cria:

--Où c'est-il que vous menez ce pauv' petit cabot-là?

--A l'eau! dirent les maçons, à moins que tu n'en offres cent sous, dix francs...

Le maître d'hôtel, Honoré, par le soupirail de l'office, ricana:

--Cent sous, dix francs pour un voyou de cabot à moitié crevé et vilain comme la gale! ils nous ont pas regardés...

Mais une femme de chambre fut touchée de compassion pour le malheureux chien qu'on allait jeter à la mer; elle monta aussitôt parler de la chose à mademoiselle Antoinette.

Mademoiselle regarda par le balcon, vit le chien, le cou serré dans la boucle qui le jugulait en lui poussant les yeux hors des orbites. Elle appela son père. M. Bullion parut à sa fenêtre, en pyjama. Mais déjà une voix criait de l'intérieur:

--Un chien?... pas de chien!... jamais de chien!... à aucun prix, entendez-vous? un chien n'entrera dans la maison!...

--Mais, maman, c'est un malheureux chien qu'on s'en va jeter à l'eau!...

--Qu'on le jette à l'eau! ça ne me regarde pas; j'ai dit: je ne veux pas de chien. C'était madame Bullion qui, de la table à coiffer, prononçait l'arrêt de mort du «pauv' petit cabot».

· · ·

Le «pauv' petit cabot» fut sauvé néanmoins, cent sous, et non pas dix francs, ayant été payés secrètement aux deux maçons par la complicité de mademoiselle et de monsieur; et le chien fut introduit dans les sous-sols, lavé, savonné, frotté de poudre insecticide, et nourri abondamment. Il n'en était pas plus beau; il conservait l'attitude rampante et lamentable qu'on lui avait vue lors de sa marche au supplice; le pain, le lait, la pâtée de la main du chef, le substantiel os de côtelette, tout semblait lui faire boule dans le ventre, qui ballonnait à éclater, sans que le reste du misérable corps parût seulement avoir reçu sa subsistance. En liberté relative, dans la sécurité des gras sous-sols, ce chien conservait son air d'être étranglé par la boucle, au bout de la corde.

Honoré le bousculait du pied, répétant sans cesse que «c'était cent sous qui auraient été aussi bien dans sa poche»: que Madame vienne à descendre, un de ces quatre matins à l'office ou entende l'animal aboyer, on verrait la danse!

Madame, en effet, ne tarda pas à surprendre dans sa villa l'hôte installé contre son gré. Elle n'avait, affirma-t-elle, qu'une parole; elle ordonna incontinent que le chien fût jeté dehors.

L'infortuné animal traîna son ventre bedonnant sur la route où il manqua dix fois de le faire écraser par les automobiles, et le promena désespérément sur les bords de cette mer qui l'eût si bien englouti une ou deux semaines auparavant. Il revenait guetter aux soupiraux par où on l'alimentait en cachette, et à la faveur d'un événement qui préoccupait alors toute la villa Bullion.

· · ·

La gracieuse Antoinette Bullion, que l'on nommait familièrement Toinon Bulliette, était fiancée depuis peu à un charmant jeune homme, appelé Édouard, qui lui plaisait tout à fait. Elle recevait des fleurs, des compliments, des visites, celle de son fiancé tous les jours.

Madame Bullion elle-même croyait aimer beaucoup son futur gendre; elle l'eût préféré avec de la moustache, oui, certes, mais puisque tel était «le genre» aujourd'hui, tout comme de porter le pied petit ainsi que du temps de son grand-père, «allons-y!» disait-elle, et on l'eût indignée en prétendant qu'elle n'adorait pas ce cher Édouard au visage glabre, et au pied court.

Or, un beau jour, le cher Édouard étant là, penché amoureusement sur Toinon, une porte fut entre-bâillée, et un chien parut, un horrible chien, le chien du sous-sol, le chien expulsé, l'intrus au ventre de baudruche.

Le premier mouvement de madame Bullion en apercevant la laide bête fut de la repousser d'un coup de pied et de préparer à l'adresse de ses domestiques une verte semonce. Mais Édouard, en belle humeur et par manière de dérision, voyant ce chien grotesque, s'écria:

--Ah! le beau chien!

Et toutes les personnes présentes, de rire.

Un phénomène curieux se produisit dans l'esprit de madame Bullion. Non seulement le geste de violence que sa jambe esquissait, ne fut pas exécuté, mais elle pria qu'on fermât la porte, le chien demeurant là, innocent, la mine un peu confuse, l'abdomen proéminent, et s'étant assis sur le premier coussin à proximité de ses pattes informes. On se regardait avec stupéfaction: et chacun étouffait son rire. Édouard reprit sa cour au côté de Toinon Bulliette.

Mais madame Bullion, le soir même, saisissait l'occasion d'un aparté avec sa fille, et prononçait:

--Mon enfant, observe bien ton fiancé, je te prie; j'ai une crainte: ne manquerait-il pas de coeur, par hasard?

--Oh! oh! je ne m'en aperçois pas, maman!

--Tu ne t'en aperçois pas, c'est possible. N'empêche que, tantôt, je l'ai trouvé bien dur pour ce pauvre chien.

--Mais, maman! ce pauvre chien, c'est toi qui...

--Allons, ma fille, pas d'observation, n'est-ce pas! Je t'ai dit mon appréhension; tiens-en compte. Ta mère ne cherche que ton bonheur, tu le sais... Embrasse-moi!... Ah! vois-tu, c'est que, s'il allait n'être pas bon pour toi!...

--Mais, maman... il m'adore...

--Allons! va te coucher, ma petite.

· · ·

De ce jour, la fortune du chien était faite.

Elle ne fut pas immédiatement considérable. Le «pauv'petit cabot» fut encore le chien de l'office, quelque temps; mais il le fut, officiellement, avec l'autorisation de la maîtresse de maison. Plus de cachotteries. Son droit à vivre étant acquis, on lui donna moins à manger; son ventre se dégonfla petit à petit; l'animal en devint moins remarquable par sa laideur, mais en vérité non pas mieux fait: il était si laid! Il restait laid, sans plus, honnêtement, platement laid, bonne bête avec cela, c'est-à-dire sans méchanceté aucune, sans intelligence non plus. On le nomma Roussaud, à cause de la couleur de son poil.

Mais, à mesure qu'un défaut--quel homme en est exempt, mon Dieu?--se découvrait chez le fiancé d'Antoinette, l'indulgence de madame Bullion pour Roussaud se haussait d'une nuance ou d'un ton. Édouard était mal classé au tir aux pigeons: on veillait à ajouter un peu de viande hachée à la pâtée du chien; Édouard avait mal surveillé l'envoi de sa fleuriste: avait-on remarqué comme ce chien était doux? Édouard avait fait une petite fugue, mal justifiée, de deux jours: le chien recevait un collier neuf; enfin Édouard ayant bel et bien épousé mademoiselle Bullion,--ce qui n'a rien de répréhensible, pourtant,--et ayant emmené victorieusement sa jeune épouse en Italie,--ah! cela est toujours pénible au coeur des mères,--le chien Roussaud fut autorisé à demeurer au salon. Le lendemain on jugeait son nom Roussaud, bien vulgaire, et il recevait le nom infiniment mieux sonnant de Fingal.

· · ·

Fingal eut sa corbeille au salon, matelassée, garnie d'une couverture de laine; et, un peu plus tard, sa niche à la salle à manger, une niche à sa mesure, une petite villa normande, s'il vous plaît. Il se traînait de l'une à l'autre, avec son air calamiteux, chargé du poids d'un triste passé, s'accommodant au confort, oui, certes! mais reprochant au destin de ne le lui avoir pas accordé en naissant. L'important Honoré, maître d'hôtel, qui l'avait tant bousculé jadis, était à son service et se courbait jusqu'à terre pour présenter au rez-de-chaussée de la petite villa normande l'assiette de porcelaine où Fingal, les pattes écartées, la queue basse, la mine incurablement désolée des pessimistes gonflés de bien-être, semblait prendre l'univers à témoin du sort pitoyable qui l'obligeait à tirer la chair de poulet parmi la mie de pain trop abondante ou à se donner bien du mal aux mâchoires pour rompre l'os de la côtelette. Une bonne hygiène avait toutefois rétabli l'équilibre entre son torse et ses membres, et Fingal commençait à épaissir de partout.

Le temps vint où il monta à la chambre de Madame, qui lui fit faire une couchette enrubannée et ne pouvait plus se séparer de lui, fût-ce durant ses courses en auto. Depuis l'ironique et trop fameux: «Ah! le beau chien!» personne qui se hasardât devant madame Bullion à exprimer son jugement sur Fingal: «Le gentil petit chien», disait-on. «Le beau chien!» même n'eût pas été mal pris, venant de toute autre personne que d'un gendre. C'était un lieu commun, dans les conversations, que l'étrange caprice de madame Bullion. Beaucoup, d'ailleurs, estimaient que cette faiblesse était trop légitime, la pauvre femme devant se trouver si privée depuis le mariage de sa fille.

· · ·

Lorsque Antoinette revint de son voyage de noces prolongé à plaisir, tant la bonne entente avait été parfaite, elle reconnut à peine la maison paternelle transformée par l'élévation extraordinaire d'un personnage qu'elle avait, il faut le dire, complètement oublié. Fingal y avait plus de place qu'elle n'en avait jamais occupé elle-même; tout au plus manquait-il au chien d'avoir une gouvernante attachée à sa personne, mais tous les domestiques, à l'envi, obéissaient à ses appels, à ses moindres murmures. Une porte s'ouvrait soudain, et Fingal, accompagné d'un valet de pied, faisait son entrée; à des heures déterminées, la même porte était ouverte, et le domestique, la main sur le bouton, attendait que Fingal voulût quitter sa corbeille pour aller faire son petit tour au jardin; madame Bullion sonnait pour qu'on transportât la corbeille du coin Est de la pièce aux environs de la fenêtre méridionale afin que Fingal profitât du rayon de soleil; Fingal désormais frileux avait un petit paletot, un petit paletot sortant de chez le bon faiseur, un petit paletot avec une petite poche et dans la petite poche un petit mouchoir. Fingal avait un mackintosh pour la voiture et Fingal avait des lunettes d'auto!

Antoinette ne pouvait s'empêcher de rire et plaisantait la faveur de Fingal avec toute l'insouciance que vaut à une jeune femme le bonheur conjugal. Son mari, moins spontané désormais, et plus habile, dès qu'il avait vu Fingal en dandy, avait adopté vis-à-vis de lui l'attitude attendrie, sinon déférente, propre à se concilier les bonnes grâces sinon du chien du moins de la belle-mère.

Madame Bullion, à qui rien n'échappait de ce qui concernait Fingal, dit à sa fille:

--Ton mari, mon enfant, a un coeur d'or; aime-le.

Et d'autre part elle dit à son gendre:

--Mon cher Édouard, puisse votre femme vous aimer autant que vous le méritez!...

--Mais, belle-maman, j'ai tout lieu de croire...

--Ah! c'est que, voyez-vous, j'ai une crainte, en la voyant si espiègle, si sarcastique à l'égard d'un malheureux petit chien: manquerait-elle de coeur, par hasard?...

Septembre 1913.

LE PRISONNIER

En l'honneur de l'arrivée du papa, capitaine d'infanterie, en congé de convalescence, on avait invité avec leurs parents les petits amis et amies des enfants. Après le dessert, toute la jeunesse eut la permission d'aller au jardin et se dirigea aussitôt vers le potager, terrain favorable à la guerre.

Max, l'aîné, qui avait dix ans, dit sans hésiter:

--Moi, je suis le chef.

Et il conféra les grades, avec un assez bon discernement, sans faire état ni de l'âge ni du sexe, tenant compte, affirmait-il, seulement des capacités. En réalité, ceux qui se trouvèrent nantis des postes les moins reluisants et dont par conséquent il risquait de provoquer le mécontentement, étaient les plus petits, les plus faibles.

--C'est idiot! grommela l'un de ceux-ci, nommé Bob, six ans et demi, simple soldat de deuxième classe: pour les travaux de terrassement par exemple, le premier venu comprendrait qu'il ne faut pas faire éreinter des mômes encore au biberon!...

Cependant le chef toucha ses subordonnés par une certaine modestie en ne s'attribuant pas à lui-même un grade supérieur à celui de commandant.

--Je m'étonne, lui fit remarquer une petite fille, remplissant les fonctions de caporal, que tu ne te sois pas nommé d'emblée généralissime...

--Es-tu bête! répliqua le commandant: le généralissime, vous devriez comprendre, il n'est pas là; il est au G.Q.G. derrière les arbres, derrière la maison; il ne nous voit pas. Moi, je ne peux pas vous perdre un instant de l'oeil. Ah! bien, qu'est-ce que vous deviendriez, mes pauvres bougres!...

--Pardon, mon commandant, observa une petite, nommée Annette, en faisant le salut militaire, est-ce que le service d'espionnage est organisé?

--C'est indispensable, en effet, dit le commandant. Un homme de bonne volonté pour le service des renseignements?

Pas un des enfants ne bougea.

--Allons! dit le commandant, je comprends. D'ailleurs nous sommes trop peu nombreux. Alors, écoutez-moi! Je décide: le service en question est admirablement organisé. Je n'ai pas besoin de fournir les noms de nos agents; l'essentiel est qu'ils soient en contact avec mes supérieurs hiérarchiques et que je n'aie pas un empoté au poste téléphonique. Annette, mon enfant, empoigne-moi les récepteurs et ne les quitte plus!

Annette se mit aussitôt sur la tête une double tige de lierre disposée de manière à faire casque, et, à l'aide de deux feuilles, se boucha hermétiquement les oreilles.

--Et l'aviation?

--Regardez plutôt!

Max désignait un vol de martinets: cinquante appareils, pour le moins, filant vers l'Est à tire-d'aile, dans le jardin d'à côté.

--C'est magnifique! s'écria tout le bataillon.

Et l'on se mit avec un entrain fiévreux aux travaux de tranchées. Une dépression de terrain, accentuée par les pluies, entre deux anciennes couches à melons, se prêtait à cet ouvrage. On se contenta de figurer les abris, les postes d'écoute, les entrées de sapes et les cagnas des officiers. Le commandant désignait avec une minutieuse précision l'emplacement des différentes lignes de tranchées et boyaux qui n'existaient pas, les secondes lignes, les circuits enchevêtrés où il ne faudrait pas se perdre, les cantonnements à l'arrière, les routes encombrées de camions automobiles, les postes de secours. Une chose le mécontentait: qu'on n'entendît pas assez de bruit et surtout rien qui ressemblât à un bombardement. Il employa, pour y remédier, un de ses hommes à cogner à tour de bras, près de la pompe, sur un arrosoir.

On avait, comme de juste, réquisitionné toutes les pelles et pioches dans la chambre aux outils; le pauvre jardinier, blessé sur le vrai front, lui, et soigné dans un hôpital lointain, on n'avait pas à craindre ses récriminations. La rude besogne, d'abord confiée aux simples «poilus», rendit promptement jaloux les officiers qui avaient peu à faire. Et tous s'y mirent à l'envi. Les dix gamins, de la boue jusqu'aux genoux, avaient les joues rouges comme des tomates.

Au bout de trois quarts d'heure, le capitaine émit une opinion:

--Je ne vois pas les fils de fer, dit-il, anxieux; m'est avis qu'on ne ferait pas mal de les poser pendant que l'ennemi est relativement tranquille...

--Ha! ha!... l'ennemi!... ricana le petit Bob (six ans et demi).

--Eh bien! quoi? ça te fait sourire, toi, trois ou quatre corps d'armée boches qui vont nous arroser tout à l'heure avec des 420!

--Ha! ha!... les 420! dit le jeune poilu récalcitrant, en remuant la terre. Où sont-ils les 420! Où est-ce qu'il est l'ennemi? Vous êtes des poires: vous parlez, vous parlez, pendant qu'on est là, nous autres, à trimer, mais l'ennemi je ne l'ai pas vu; il n'y en a pas!

--Qui est-ce qui m'a fichu une andouille de ce poids-là? s'écria le commandant, qui se croyait obligé d'employer le langage «littéraire» des soldats de la Grande Guerre: «L'ennemi, il n'y en a pas!» Parce que tu ne le vois pas, sans doute, espèce de moucheron? Regardez-moi ce microbe! ça se mêle de faire campagne, et ça en est encore en 70, comme son grand-père!... L'ennemi, veux-tu le savoir, mon bonhomme? Il est là, à quatre-vingts mètres, terré comme des taupes. La preuve: attention! Voilà un aviatik... Nous sommes repérés...

--Ah! mais, ah! mais! dit une fillette de sept ans, terrorisée, il ne faudrait pas plaisanter!

La réflexion fut accueillie par un éclat de rire général et méprisant.

Bob fit observer avec flegme:

--C'est un merle qui se transporte d'un jardin à un autre.

--Ho! ho! fit le commandant, voilà un homme qui commence à me courir sur l'haricot: «L'ennemi, il n'y en a pas... Les avions boches sont des merles... Les 420 sont une plaisanterie!...» On va te faire toucher tout ça d'un peu près... Écoutez-moi, mes amis: puisqu'un mauvais esprit a l'audace de mettre en doute l'existence même de l'ennemi, il est évident, n'est-ce pas, qu'il n'y a plus de jeu possible; je soumets aux voix la proposition suivante: il faut cesser le jeu, ou il faut que l'un de nous consente à faire l'ennemi.

Cesser le jeu? Tous ces enfants étaient déjà bien trop enflammés; la plupart ne croyaient même pas jouer.

--Cesser? dit l'un d'eux, mais c'est radicalement impossible.

--Alors, dit le commandant, un homme de bonne volonté pour faire le Boche!

Silence absolu. Pas un geste.

--Il n'y a personne pour faire le Boche? Eh bien! mon vieux Bob, vous allez vous rendre là-bas derrière la plate-bande où il y a des choux gelés, et vous représenterez l'armée des Barbares.

Un murmure d'horreur parcourut la tranchée. Le môme Bob, à peine plus haut que l'un des choux derrière lesquels il allait se dissimuler, répondit:

--Ça colle.

L'opinion générale fut, non pas de l'approuver d'obéir, lui qui d'ordinaire s'adonnait volontiers à la «rouspétance», mais de le voir consentir à être Boche.

--J'aurais préféré, dit un gamin, me retirer du jeu.

--Je suis très ennuyée, dit une des petites, il était mon ami; il se déshonore...

Bob alla tout seul derrière ses choux; on lui permit d'emporter une pelle pour se retrancher, si toutefois il en avait le temps; et le travail reprit sur le front français avec la plus irréprochable discipline.

Mais à peine le jeune Bob était-il installé, là-bas, que la terre et des objets divers commencèrent à pleuvoir sur le bataillon. «L'ennemi» avait découvert, derrière les choux, une série de bâches contenant, avec du terreau, des oignons et différents tubercules; il faisait des boulettes de terre humide, empoignait les oignons, les aulx, les échalotes par la tige, rectifiait posément son tir en se dissimulant derrière un poirier, et causait un grand désarroi dans l'armée française.

La situation fut jugée intenable, les abris véritables n'étant pas creusés. Mais une offensive brusquée demeurait possible. «On le voit trop, gémissaient quelques pauvres «poilus», qu'on a été repérés!» Le commandant fit circuler l'ordre d'attaque pour quinze heures quarante-cinq, après avoir improvisé une artillerie lourde à laquelle on n'avait pas songé tout d'abord.

--Je ne peux pas tout faire, objectait le commandant à une légère observation du capitaine, avec ma crise des effectifs et ce G.Q.G. là-bas qui ne me dit rien, rien!... Pas une communication depuis trois quarts d'heure au poste téléphonique; aucune réponse à mes appels... Et mon escadrille aérienne qui ne revient pas!... Heureusement, ajouta-t-il, je compte, avant tout, sur la bravoure de mes hommes.

L'attaque se déclencha à l'heure dite. Elle fut foudroyante, nonobstant les gros oignons, 420, les gousses d'ail, 77, les poignées de gravier qui simulaient le barrage des mitrailleuses, voire les grands trognons de choux arrachés ou torpilles aériennes. Plusieurs se déclaraient blessés et même morts en cours d'assaut, d'autant plus qu'il y avait ces deux flemmards d'artilleurs, restés en arrière, et qui ne savaient seulement pas allonger leur tir.

Enfin, quatre hommes à peu près valides arrivèrent sur l'ennemi, c'est-à-dire sur le petit Bob essoufflé, qui leva aussitôt les deux bras dit: «Kamerade!» et fut incontinent fait prisonnier.

Survivants, canonniers lointains, blessés et morts entourèrent le prisonnier boche réduit à l'impuissance. On trouva sous le hangar aux outils le cordeau qui servait jadis au jardinier à aligner ses plates-bandes, puis des joncs souples, des liens de chanvre et un paillasson à couvrir les bâches vitrées. On ligota, enroula, empaqueta le Boche à l'aide de ces accessoires. Et on le laissa là, l'endroit ayant reçu le nom de Camp de représailles.

Après quoi, le jeu paraissant terminé, les enfants rentrèrent à la maison, pour l'heure du goûter.

En les voyant, la maman de Bob demanda: «Où est Bob?» Mais personne ne paraissait l'entendre; elle ne s'inquiéta pas encore. Au goûter, cependant, la maman, ne voyant toujours pas venir son Bob, s'enquit avec une certaine alarme dans la voix: «Mais, ah! çà, où est Bob?» Les compagnons de jeu, interrogés, prirent tous des figures de cire. C'était comme s'ils eussent été sourds et muets. Peu à peu les autres parents partagèrent l'inquiétude: Bob était le plus petit de toute la bande; les aînés devaient savoir ce qu'il était devenu.

--Max! interrogea le capitaine,--le vrai--qu'avez-vous fait du petit Bob?

Max répondit avec une dignité solennelle:

--Bob?... Connais pas.

Chacun des enfants, pris à part, eut le même mot, avec le même geste d'ignorance ou de reniement hautain, digne, grave et sincère.

Alors l'alarme se répandit. Tous les domestiques furent lancés au jardin; tous les parents coururent à la recherche de Bob; les vieux messieurs même s'arrachèrent à leur bridge. Dans la maison, les communs, l'enclos, on n'entendait que le lamentable cri: «Bob!... petit Bob!...»

Enfin quelqu'un perçut une voix d'enfant qui pleure. On eut tôt fait d'aboutir au paillasson roulé d'où les gémissements s'échappaient.

On tenait par l'oreille quelques-uns des énigmatiques enfants. Leur forfait, sinon sa cause, devenait évident à tout le monde. On les amena jusqu'au paquet et on les interrogea en leur désignant l'objet:

--Qu'est-ce que c'est que ça?

Les enfants ne furent pas troublés, résignés d'avance à n'être pas compris par les grandes personnes, acceptant stoïquement les châtiments encourus, résolus dans leur dignité de soldats à ne plus se commettre désormais avec le gamin ligoté qui avait consenti à représenter l'ennemi:

--Ça? dirent-ils, dédaigneux: c'est le Boche!

Le paillasson était déroulé, les cordes, le chanvre et les liens de jonc rompus. Les parents s'empressèrent autour du petit Bob délivré et aussitôt plaint, choyé, dorloté par toutes les familles.

La fillette, âgée de moins de sept ans, qui avait été son amie, prononça sur un ton tout à fait de grande dame:

--Plût au ciel que nos pauvres prisonniers, là-bas, aient été toujours environnés d'une pareille compassion!...

Les parents ne purent s'empêcher de rire, et les mystères du terrible jeu de l'après-midi leur furent par là dévoilés.

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