‹ Le bracelet de ferChapitre 23 sur 69 · 23

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Après le diner, on se rendit à la bibliothèque, et bientôt, les gens des alentours commencèrent à arriver. Quelques-uns apportaient des guirlandes de fleurs, d’autres, des offrandes spirituelles ; c’étaient tous des amis ou connaissances des Fiermont.

M Fiermont, en voyant arriver tout ce monde, avait voulu s’esquiver. Ayant vécu dans la plus grande pauvreté, dans l’obscurité la plus complète, depuis deux ans, cela l’avait rendue très timide et réservée.

Mais Paul retint la vieille demoiselle à la bibliothèque, et ce fut elle, la cousine pauvre, qui reçut les visiteurs sympathiques, aidée de son « neveu ». D’ailleurs, elle était connue de tous. On se doutait bien qu’il avait dû y avoir quelque malentendu entre M Fiermont et son cousin Delmas ; cependant, personne n’eut l’air d’être étonné de la voir, recevant, au « château ».

Le lendemain, ce fut la même chose ; M Fiermont recevait, comme la veille, Paul étant très occupé avec le notaire, » tante Berthe » recevait seule, cette fois.

Certes, la vieille demoiselle comprenait bien l’idée de son « neveu » ; il voulait lui faire reprendre, au moins pour quelques jours, sa véritable position sociale, et le cœur de la cousine pauvre du défunt millionnaire était rempli de reconnaissance envers « ce cher Paul ».

Aux funérailles de Delmas Fiermont, qui eurent lieu le lendemain, un vendredi, il y avait foule. « On se serait cru au dimanche » disait-on.

Au retour du cimetière, Paul ramena M Fiermont au « château » (car le service avait eu lieu dans la Basilique de la ville de Québec). Le Notaire Schrybe s’était excusé de ne pouvoir les accompagner ; mais il avait promis d’être présent le lendemain midi, pour la lecture du testament de son vieil ami et client Delmas Fiermont.

Après le repas du midi, le jour même des funérailles, Paul pria M Fiermont de l’accompagner à l’étude ; il avait, disait-il, à l’entretenir de choses importantes.

Quand ils furent installés confortablement, Paul dit :

— Tante Berthe, j’ai quelque chose à vous proposer…

— Qu’est-ce donc, Paul ?

— C’est que vous ne me quittiez plus, que vous…

— Ne plus te quitter ?… Tu veux dire que je…

— Je veux dire que vous continuiez à demeurer avec moi ici. De fait, il ne serait que juste que vous fassiez de cette maison votre demeure, vous savez, chère tante…

— Ô Paul !… C’est trop de bonté !… Je ne sais si je devrais accepter une offre aussi généreuse…

— Il n’y a ni bonté, ni générosité de ma part, fit le jeune homme en souriant ; mais plutôt de l’égoïsme.

— De l’égoïsme ! Toi, égoïste ! Quand tu m’entoures d’attentions délicates et que tu m’offres de m’installer au « château » pour toujours !

— Cela vous va, alors, tante Berthe ?

— Ne regretteras-tu pas un jour, bientôt peut-être, ta trop généreuse impulsion, cher enfant ?

— Regretter ? Jamais !

— Ne te fâche pas, Paul, fit M Fiermont, mais on m’avait assuré que tu devais te marier sous peu… Sans doute, le décès de ton oncle va te forcer à remettre ton mariage. Cependant, peut-être M Trémaine…

— Tout est fini entre M Trémaine et moi, annonça Paul.

— Fini ! Ô Paul, combien je regrette d’avoir mentionné la chose alors ! On m’avait même dit que la date de ton mariage était fixée au 30 de ce mois.

— M Trémaine a jugé à propos de remettre notre mariage… indéfiniment… J’ai reçu une lettre d’elle, me signifiant mon congé, le jour même de la mort de mon oncle Delmas.

— Pauvre Paul ! soupira M Fiermont.

— Ainsi, comme vous le voyez, vous n’usurpez la place de qui que ce soit en demeurant ici, ajouta le jeune homme en souriant. Acceptez-vous, chère tante Berthe ?

— Si j’accepte ! Dix fois plutôt qu’une !… Quand je compare le « château » avec ma chambre sous les combles, chez M Grondeau… Mais, ce n’est pas encore cela ; c’est de vivre avec toi, sous ton toit, de veiller à ton confort, Paul… et la vieille demoiselle fondit en sanglots. Oh ! Que le bon Dieu te bénisse pour ta grande bonté envers moi !

— C’est entendu, alors ! Vous garderez, si vous le désirez, les pièces que vous occupez maintenant, c’est-à-dire celles qui appartenaient jadis à M Fiermont.

Le jeune homme posa le doigt sur un timbre et dit à Prosper, qui arriva dans l’étude :

— Prosper, va dire à M Jacquin que je désire lui parler.

— Sais-tu, Paul, fit M Fiermont, après le départ de Prosper, il me semble que je rêve et que je vais m’éveiller soudain… dans ma chambre, chez M Grondeau !

On venait de frapper à la porte de l’étude ; c’était M Jacquin. Elle entra après en avoir reçu l’ordre.

— Vous m’avez fait demander, M. Paul ?

— Oui, M Jacquin. C’est pour vous dire que, dorénavant, vous aurez à prendre vos ordres de M Fiermont, répondit Paul, en désignant la vieille demoiselle. C’est M Fiermont qui commandera ici, désormais.

— Bien, M. Paul ! dit M Jacquin. Puis se tournant vers M Fiermont, elle inclina la tête et ajouta : Votre servante, Mademoiselle ! Après quoi elle quitta la pièce.

— Ô Paul ! C’est tout ce que put dire M Fiermont.

— Vous verrez que nous nous arrangerons bien, vous et moi, tante Berthe, fit Paul, en souriant. Demain, vous pourrez vous rendre en voiture chez M Grondeau, y chercher vos effets. Je n’ose faire sortir les chevaux aujourd’hui, vous le comprenez. Cela vous va-t-il ?

— Merci ! Merci !

Ce mot est le seul, de notre langue, pour exprimer la reconnaissance ; mais c’est en pleurant de joie que M Fiermont le dit et le redit ; de fait elle sanglotait presque, dans sa joie, lorsqu’elle quitta l’étude, pour se rendre dans sa chambre.

Lorsqu’arriva le Notaire Schrybe au « château », le lendemain midi, il fut quelque peu étonné d’y retrouver M Fiermont. Celle-ci lui dit, alors qu’ils étaient seuls, tous deux, dans la bibliothèque :

— Notaire Schrybe, Paul m’a offert l’hospitalité au « château ». Je demeurerai ici avec lui, dorénavant. N’est-ce pas qu’il est bon ce cher Paul ?

— Ah ! Je suis bien heureux de ce que vous me dites, M Fiermont ! répondit le notaire. Votre place est ici, c’est incontestable, et c’est là mon opinion depuis longtemps. Oui, je suis bien content, bien content !

— J’espère que Paul ne regrettera pas… commença la vieille demoiselle.

— Regretter ! Bien sûr que non !

— C’est si généreux de sa part !

— Sans doute ! Sans doute ! Et il mérite d’être félicité de la bonne idée qu’il a eue ; oui, l’idée est bonne et juste, selon moi, M Fiermont.

— Pauvre Paul ! dit M Fiermont au notaire. Il a une autre épreuve à supporter, de ce temps-ci, à part le décès de Delmas, je veux dire… Vous savez ce que je veux dire, Notaire ?… M Trémaine…

— Oui, je sais. Pauvre Paul !

— Ah ! le voilà ! Je vous laisse ensemble tous deux ; nous nous rencontrerons à table, tout à l’heure. Au revoir, Notaire Schrybe ! Au revoir, Paul ! ajouta-t-elle, en se tournant vers le jeune homme, qui venait d’entrer dans la bibliothèque.

— Au revoir, M Fiermont !

— Au revoir, chère tante Berthe !

M Fiermont, en quittant la bibliothèque, se disait in petto, en songeant à la bonté de son « neveu » et aux aimables paroles du Notaire Schrybe :

— Vraiment, l’univers est rempli de grands cœurs et de belles âmes !

FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.

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