L’ÂME JAPONAISE ET LE JAPON DE M. PIERRE LOTI
tez-moi ces magots » disait Louis XIV, en touchant dédaigneusement de sa canne quelques-uns de ces superbes tableaux de l’école hollandaise, qui sont la gloire des musées de nos jours. Et voilà qu’un fameux littérateur français vient nous donner la preuve, dans ses écrits sur le Japon, d’une incompétence égale à celle du grand roi — avec la même superbe.
Sans doute cette incompétence n’apparaît pas à tous les yeux l’éclat du style, le charme des descriptions, voilent, en plus d’un endroit, la rancœur et les préventions de l’auteur, de sorte que l’impression produite sur le lecteur superficiel n’est, en somme, pas trop mauvaise.
Il n’en va pas de même pour qui connait bien le pays, et l’indignation de tous ceux, qui ont le culte de la beauté, sous quelque latitude qu’elle se rencontre, peut se comparer à celle qu’éprouverait un bon chrétien à la lecture d’une « interview » avec Dieu le père — si une telle aventure était possible.
Supposons que le reporter le décrive avec complaisance, comme un vieux bonhomme à barbe blanche — tel que les missels gothiques nous le représentent — environné de chérubins joufflus soufflant dans des trompettes, et qu’il s’attarde à certaines particularités, rendues vulgaire à plaisir ! Quel scandale ce serait pour les âmes pieuses et quelle souffrance elles éprouveraient à voir traiter irrévérencieusement l’objet de leur dévotion !
Il y a beaucoup de cela dans l’effet produit sur les fidèles japonisants par la prose de M. Pierre Loti.
Est-ce à dire que tout est à admirer dans l’Empire du soleil levant ? L’absolue perfection n’est pas de ce monde et, là comme ailleurs, il y a place pour plus d’une critique de détail, surtout si l’on ne veut considérer que l’époque actuelle.
J’ai sous les yeux toute une suite de petits cahiers qui furent envoyés du Japon, avec d’autres objets, à la dernière exposition universelle de Paris par le Monbousho, ministère de l’instruction publique.
Ce sont des travaux d’élèves des écoles publiques de là-bas. Écriture, calcul, géométrie, histoire, géographie, toutes les matières enseignées dans nos établissements scolaires d’Europe, sont représentées dans ces cahiers.
Je cueille dans l’un d’eux cette narration enfantine d’une petite fille, élève de l’école communale N 29 de Kioto.
PROMENADE AU BOIS DES PLATANES.
« Un dimanche, après avoir bien travaillé à l’école, je suis allée faire une petite promenade dans le bois des platanes de Harasi Yama.
Mes parents m’en ayant donné la permission, je suis partie avec mon petit frère et ma bonne. La vallée était fraîche et la vue très agréable. Les feuilles des arbres, rougies par l’automne, étaient richement teintées. Sur la route il y avait beaucoup de promeneurs, et j’ai rencontré plusieurs de mes bonnes camarades de l’école qui allaient, comme moi, prendre l’air dans les bois. Nous nous y sommes bien amusées à poursuivre les jolis papillons et à cueillir des fleurettes. Puis nous sommes rentrées à la maison parce que mes parents nous attendaient pour dîner.
Que j’ai eu de plaisir ce jour là !
J’ai écrit ces quelques lignes pour conserver le souvenir de cette agréable petite promenade ».
Signé : TANÉ-OSAKA, 11 ans 1/2.
Ces cahiers ne nous apprennent pas seulement que le langage des enfants est partout le même, ils nous renseignent aussi sur les méthodes nouvelles adoptées pour l’enseignement du dessin ; en les parcourant, nous voyons les travaux des élèves de différentes classes des écoles primaires de garçons et de filles.
Que les classes soient supérieures ou moyennes, c’est maintenant partout le même genre d’objets qui a servi de modèles à ces malheureux enfants : marmite, casquette, petit banc, etc., le même « objet usuel » sans expression et sans vie dont on a tant abusé chez nous, mais dont, heureusement, on commence à se lasser un peu. Le pis est que pour ces études, l’usage du pinceau, cet outil admirable, si souple et si ferme à la fois, l’outil national, n’a pas été conservé. C’est notre crayon mine de plomb, sec, et notre crayon noir, boueux, aggravé d’estompe, dont, gauchement, se sont servis ces petits Japonais dévoyés.
On peut voir dans ce détail si important, sous son apparence insignifiante, une des nombreuses manifestations de ce phénomène désolant observé par quelques initiés, qui, de loin, suivent, avec une anxieuse sympathie, les progrès de la civilisation occidentale au Japon.
Comment ne pas souffrir au spectacle offert par un peuple qui semble avoir perdu la conscience de sa valeur en art, qui, foulant aux pieds le génie de sa race, s’efface et s’humilie devant le fracas de nos produits… à l’huile ! et s’essouffle à vouloir nous suivre sur notre terrain, où il se montre d’une infériorité qui n’a d’égale que la nôtre, quand nous voulons nous aventurer sur le sien.
Aussi bien chez nous que chez eux, il y a une notion qui échappe à plus d’un.
C’est ainsi que, croyant me faire bien plaisir, un ami m’offrait, il y a peu de temps, de petits paysages d’un artiste de Tokio ; aquarelles baveuses, cotonneuses, en manière de chromo, sur papier torchon, parfait spécimen de l’art phthisique qu’on trouve dans nos cours de jeunes demoiselles, et n’ayant rien gardé de l’accent net et subtil de l’ancienne image japonaise. Et c’est ainsi encore qu’on a pu voir le critique théâtral d’un grand journal parisien partir en guerre contre les licences qu’un auteur s’était permises, en adaptant l’œuvre d’un poëte de la Grèce antique, alors qu’il restait parfaitement calme en présence des licences, tout aussi haïssables, d’un autre auteur qui avait transporté sur la scène un Japon absurde.
Si le Japon semble n’avoir pas droit aux mêmes égards que la Grèce, c’est uniquement parce qu’on ignore l’un tandis que l’autre est ressassé.
Cependant de nombreux et remarquables travaux ont été publiés sur cet empire, en Angleterre principalement. En France, nous avons ceux de M. Pierre Loti, l’ingrat, le déplorable ami de madame Chrysanthème. Son parti pris incompréhensible de dénigrement est bien fait pour confondre l’esprit de quiconque a pratiqué le Japon autrement que ce marin. Il n’a fait que l’entrevoir du pont de son navire, et il le définit ainsi : « cette étonnante patrie de toutes les saugrenuités !!! »
Saugrenue !… Cette nature superbe où le pin colossal, à la noble allure, se marie au bambou capricieux et léger, où, d’un bout de l’année à l’autre, les fleurs étalent leur enchantement : c’est la neige rose des cerisiers dévalant des collines… ce sont les camélias de pourpre, les lis d’or, les graciles graminées, dont se parent à foison sentiers et buissons… c’est l’inépuisable variété de chrysanthèmes, ravissant notre Occident qui, jusqu’à ces dernières années, ne connaissait de cette plante qu’une espèce rabougrie et terne.
Saugrenue !… Cette architecture élégante et grandiose, le Siro féodal, château-fort, aux murailles trapues, qui plonge dans un fossé aux eaux profondes et découpe sur le ciel sa silhouette tragique, et ces temples Bouddhistes au décor éblouissant, somptueuses demeures de la plus tolérante des religions, où des prêtres, qui étaient de grands artistes, ont, intérieurement, extérieurement, et de la base au faîte, accumulé l’or et la soie, le bronze, la laque rouge et noire, les émaux et les peintures, fouillé le bois, sculpté d’inextricables chapiteaux surmontant de lourds piliers, le tout bien digne d’être mis en parallèle avec nos plus belles cathédrales !
Saugrenus !… Ces fondeurs, ces armuriers, ces orfèvres, ces ciseleurs, ces sculpteurs et ces peintres à qui l’on doit des œuvres dont les moindres sont arrivées jusqu’à nous, et dont il faut voir les plus beaux spécimens sur place dans leur cadre, tel le Daïboutz de Kamakura, colosse de métal doré d’un style si pur, et tous ces objets d’usage courant en ivoire, en faïence, en bronze, etc.
Saugrenus !… Ces héros et ces héroïnes qui égalent en courage et en vertu tout ce que notre histoire et nos mythologies ont à nous offrir de plus grand et de plus beau !
Il faut plaindre l’esprit superficiel, qui n’a pas su voir tout cela, à l’égal de ces faux artistes qui n’ont su retenir que le côté platement caricatural d’une civilisation encore si fertile en beautés sobres et délicates, et se sont plu à représenter les Japonais aux prises avec les engins étrangers à leurs mœurs et à leurs traditions, spectacle ridicule s’il en fut !
C’est qu’ils ont fait du chemin, en quarante ans, depuis le jour où M. T. Harris, le représentant des États-Unis, débarqua à Simoda pour mettre à exécution la convention imposée par le commodore Perry.
En ce temps-là, les Japonais, manquant d’informations précises, échangèrent leur or pour de l’argent — à poids égal !
Aujourd’hui il en est de même dans le domaine intellectuel et moral.
Jusqu’où iront-ils dans cette voie ?… C’est ce que l’avenir nous apprendra. Peuple amoureux de la nature, artiste jusqu’aux moëlles, il est permis d’espérer qu’il n’est pas perdu encore pour l’idéal et qu’il aura lui aussi, sa Renaissance, car il ne reste plus rien de sa féodatité, ni de ce que, par analogie, on pourrait appeler son art gothique. C’est sur le nôtre qu’ont été écrites ces lignes dans la Revue Bleue :
« Au moyen-âge, nulle trace d’artiste. Le peintre, le sculpteur étaient ce qu’ils auraient dû rester toujours : des ouvriers s’acquittant pour le mieux des travaux qu’on leur commandait. Le souci de l’originalité, de la personnalité, qui est en train de perdre l’art de notre temps, ce vain souci ne tourmentait pas. Ils ne cherchaient pas à faire autrement, c’est presque à leur insu, par la seule force inconsciente de leur tempérament naturel ».
Ceci, dit pour ce que l’auteur appelle « l’âme gothique », s’applique parfaitement bien à l’âme japonaise.
Aujourd’hui encore, pour qui sait voir, elle trouve à se manifester dans les moindres produits sortant des mains de l’artisan japonais, si imparfaits qu’ils soient, vite faits, à la grosse, avec des matériaux de plus en plus médiocres et visant le marché européen. Le problème de faire quelque chose avec rien, résolu par l’article dit de Paris, semble également avoir trouvé sa solution là-bas. Cela nous arrive par cargaisons qui rappellent les pacotilles que nous destinons aux peuplades du continent noir, et, dans ces deux cas, le même mépris pour le destinataire préside à l’envoi.
Malgré tout, l’âme japonaise n’est pas morte — hypnotisée par la puissance occidentale, elle n’est encore qu’en léthargie — elle se ressaisira un jour.
⁂
Le Japon, qui compte en France des admirateurs passionnés, n’avait point encore rencontré, parmi ses très rares détracteurs, un personnage de la taille de M. Pierre Loti.
Officier de marine littérateur — et quel — peintre miniaturiste, d’une grâce féminine, décorateur d’éventails pour le grand monde, il est écouté et on le croit sur parole, quelles que soient les variations qu’il lui plaise de broder sur des sujets entrevus. Cependant l’observation d’escale a ses périls et prête à bien des défaillances.
La déception sentimentale qui nous est confessée dans « Madame Chrysanthème » n’est peut-être pas étrangère non plus aux allures méprisantes qu’affiche libéralement, pour ce pays si beau, et pour ses habitants, l’historiographe patenté des faciles beautés exotiques.
Oh ! il les traite durement ces pauvres Japonais ! Ils ont pourtant un droit incontestable à l’estime des peuples.
Ils ne possèdent pas, à vrai dire, l’habileté cauteleuse des Chinois ; ils n’ont jamais songé à gratifier l’Europe d’un général lettré, chargé d’affaires, et aussi de chanter sans cesse leurs louanges à nos dépens. Ils sont plus modestes.
Par courtoisie et en reconnaissance des services qu’ils ont rendus à notre art, n’appartient-il pas, dès lors, à ceux d’entre nous qui vraiment les connaissent, de prendre leur défense et de rétablir les faits ?
De ce Japon, ceux qui l’ont bien vu et qui ont su l’apprécier, ont rapporté de persistants souvenirs qui dominent et remplissent une existence entière. L’impression psychique se mêle intimement ici à la sensation physique, et le parfum poivré des îles de l’Extrême-Orient suit, au travers des mers, avec l’évocation des êtres et des choses, ceux qui s’en sont allés.
Et ils souffrent, à voir tacher d’une encre maussade les robes dorées ou fleuries des dieux et des femmes de là-bas.
Il est certainement bien à plaindre l’ami ennuyé de madame Chrysanthème d’être atteint de cette hyporexcitabilité douloureuse qui lui fait promener un spleen britannique à travers le plus riant pays du monde ; c’est à cette infirmité qu’il faut attribuer « l’exaspération que lui cause la laideur de ce peuple » et qui lui inspire des appréciations dans le goût de celle-ci : « des gongs, des claquebois, des guitares, des flûtes ; tout cela grince, gémit, détonne avec une étrangeté inouïe et une tristesse à faire frémir », et encore : « Passons vite, tout cela sent la race jaune, la moisissure et la mort ».
Où le mélancolique ami de M Chrysanthème ? N’a-t-il jamais vu les boutiques encadrées de drap noir qu’il compare avec insistance à des tentures de pop funèbres ? Ces étoffes, en réalité, sont des bannes où se lisent, en caractères clairs, les enseignes des différentes industries. Jamais elles ne sont noires, jamais elles ne sont en drap. Les Japonais pour cet usage, emploient des toiles teintes, généralement, en beau bleu indigo ; quelques-unes sont brunes ; les marchands de tabac, seuls, en étalent de rouges.
Nous ne croyons pas que tout cela offre un aspect bien funèbre et donne, d’après l’expression de l’auteur, l’idée d’un « deuil général ».
Ailleurs, c’est le tramway, dans lequel, il prend bien soin de nous le dire, « il monte pour la première fois de sa vie », qui l’indispose, et ses voisins lui inspirent cette phrase écœurée : « Combien je regrette, mon Dieu, de m’être fourvoyé dans cette voiture du peuple ». Voyez-le, tamponnant son mouchoir sous son nez d’aristocrate pour combattre la déplaisante senteur « d’huile de camélia rancie, de bête fauve, de race jaune ! »
L’imagination en ceci joue un grand rôle, car la race japonaise, grâce à son hygiène, à son exquise propreté, à ses bains chauds quotidiens et à son alimentation végétale, se distingue entre tous les peuples par son inodorance.
Mais le lamentable ami de M Chrysanthème n’est-il pas un styliste hors pair ? Cependant lequel d’entre nous est bien sûr de pénétrer pleinement sa pensée intime, dans cette phrase extraite d’une description de Tokio : « La ville occupe une sorte de vaste plaine ondulée ; ses quelques collines, trop petites pour y faire un bon effet quelconque, sont juste suffisantes pour y mettre du désordre ».
Et nous aussi, en fermant les yeux, nous retrouvons sous le portique écarlate du iaski de la mission militaire française, nous voyons se dérouler à nos pieds un panorama superbe. C’est le château impérial, le Siro ; ses hautes murailles plongent dans un fossé profond plein de lotus roses, et son immense parc aux frondaisons antiques, va rejoindre, à l’horizon, la mer d’un bleu éteint, perdue dans la brume argentée.
Puis voici des quartiers entiers, le réseau compliqué des canaux aux ponts recourbés et, partout va, vient, se presse, s’amasse une foule alerte et bigarrée ; enfin, plus loin encore, c’est, dans un coin verdoyant de banlieue, une maisonnette chère entre toutes, car c’est là que vivait Kiosaï, le grand artiste qui fut notre ami…
L’incompréhension, les erreurs de détail, les illusions d’optique qui font voir noir ce qui est bleu, tout cela ne serait rien et l’on pourrait encore s’entendre ; on passerait même condamnation sur une exclamation de cette force : « Comme je comprends de plus en plus cette horreur du Japonais chez les Européens qui les ont longtemps pratiqués en plein Japon ! » qui n’est autre chose qu’une contre-vérité manifeste.
Où cela devient plus grave, c’est lorsque, s’abandonnant sans réserve au parti-pris de dénigrement qui l’anime, l’ami mal avisé de M Chrysanthème englobe une nation entière dans la plus injurieuse des accusations. Oser dire en parlant d’un « établissement honnête et familial, tenu par un vieux monsieur Nippon, sa dame d’un certain âge et les trois aimables mousmés, ses demoiselles, qu’ici comme partout les personnes sont à vendre aussi bien que les choses » est plus qu’une calomnie.
Pour mériter d’être traités aussi grossièrement, il faudrait qu’ils eussent bien changé depuis le temps où St-François Xavier disait d’eux
« Autant que je puis en juger, les Japonais surpassent en vertu et en probité toutes les nations découvertes jusqu’ici ; ils sont d’un caractère doux, opposé à la chicane, fort avides d’honneurs qu’ils préfèrent à tout le reste ; la pauvreté est fréquente chez eux, sans être en aucune façon déshonorante, bien qu’ils la supportent avec peine ».
Revenons à Madame Chrysanthème.
Qui n’a souri à cette phrase de la dédicace : « Bien que le rôle le plus long soit à Madame Chrysanthème, il est bien certain que les trois principaux personnages sont Moi, le Japon et l’Effet, que ce pays m’a produit ».
Cette déclaration n’a pas seulement le don d’égayer quiconque est le moins du monde au courant de la question — artiste, marchand, touriste vulgaire ou simple matelot, j’en appelle à « mon frère Yves » lui-même — il en est plus d’un parmi ceux-là
qui aurait souhaité voir le mot de Montaigne : « Ceci est un livre de bonne foi » inscrit, le sens retourné, en tête de l’œuvre ; cela n’aurait pas été de trop pour le lecteur ignorant du Japon, et puis ç’eût été plus franc. Car enfin, que voyons-nous encore dans cet ouvrage ? Des noms propres détournés intentionnellement de leur véritable sens par la traduction.
Les noms de personnes que les Japonais empruntent parfois aux différents règnes de la nature, ne sont pas composés seulement des mots qui servent à désigner les objets ; ces mots ne forment pas à eux seuls des appellations. Ils sont généralement additionnés d’une particule qui, en quelque sorte, les anoblit, ou d’un autre nom qui les complète.
Ainsi pour les jeunes filles portant le nom de la neige, la lune, on ne dit pas simplement : Yuki ou Isuki, mais O-Yuki, O-Isuki ; il en sera de même pour mesdemoiselles Jasmin, Campanule, Jonquille, qui seront O-Sen, O-Kio, O-Yoshi, et madame Prune ne sera pas Me mais On-Mè. Voici encore la traduction des noms masculins : M. Sucre, Sâto ; Cerisier, Sakura-Marou ; Pigeon, Hato-horo ; Liseron, Sen-Ka ; Or, Kin-no-ské ; Bambou, Taki-sabouro ; s’il s’agissait d’une fille on dirait O-Také. Quant à Kangourou, c’est une bien autre affaire, le correspondant japonais n’existe pas, l’animal étant inconnu au Nippon.
M. Loti a sans doute été amusé par une consonance dont il a tiré parti pour ridiculiser son personnage. Il y a, en effet, un nom propre, sans signification : Kan-Kou-rô, dont il a pu faire Kangourou, en nous laissant croire à une honnête traduction, comme pour les noms de certains autres de ses personnages.
Des gens s’évanouissent au parfum des fleurs ; d’autres ont en horreur la musique, dédaignent les beaux vers et méprisent la peinture ; au moins ceux-là, généralement, ont conscience de leur infériorité, et ne se livrent pas à la pure diffamation pour démontrer que seuls ils ont raison contre tout le monde.
Paul Bourget a écrit ces lignes sur Corfou : « … Île verdoyante et que je ne reverrai peut-être jamais, quand tu ne m’aurais donné que cette volupté de quelques matinées passées de la sorte sur ton rivage, ton nom me resterait sacré pour toujours, et quand je me souviens de toi une phrase du noble et triste Flaubert me chante dans la mémoire : Même il y a des endroits de la terre si beaux qu’on a envie de la serrer contre son cœur »
Ces lignes, je voudrais les avoir écrites — pour parler comme M. Loti — elles s’appliquent si bien à « Moi, au Japon et à l’Effet qu’il m’a produit »
Vous étiez indulgente et bonne pour votre petite Chrysanthème, et si douce, au temps mille fois béni où, toute jeune, elle était votre humble servante.
Par votre exemple, autant que par vos leçons, vous m’avez appris la docilité, premier devoir de la femme, le plus apprécié de ses charmes.
Hélas, je ne suis plus une enfant, j’ai vingt ans, et mon expérience de la vie est déjà très rude.
Avec la sincérité que vous me connaissez, j’ai retracé pour vous seule, au jour le jour, les évènements qui ont rempli une phase poignante de mon existence et je vous dédie sans crainte ce petit cahier que j’ai arrosé souvent de mes larmes.
Je n’ai pas un instant essayé de lutter contre le destin, contre l’entraînement de mon cœur. J’ai voulu bien faire ; si je n’ai pas réussi, vous au moins ne me tiendrez pas rigueur, j’en suis certaine.
J’ai sous mon oreiller, dans le tiroir du makoura, une photographie, c’est un instantané pris à la dérobée par cette petite folle de Oyouki. Un homme, devant un miroir, vu de dos, absorbé dans sa propre contemplation.
Il ne me reste pas autre chose de celui qui, pendant tout un été, à tenu mon cœur dans ses dures mains — ô combien dures !
Àla fin, mes amies l’avaient surnommé : Rhinocéros parfumé. C’était trop. Mais comment cet étranger a-t-il pu prendre un tel empire sur mon âme, qu’il semble n’avoir jamais eu la curiosité de pénétrer et qu’il n’a jamais su comprendre ? C’est ce que je ne saurais dire.
D’ailleurs je ne cherche plus à comprendre, moi non plus.
Les Chinois ont peut-être raison de traiter ces hommes, venus de l’Occident, de barbares et de diables rouges — lui pourtant était brun — et nous avons peut-être tort de les accueillir et de vouloir les imiter ?
N’était-ce pas un peu ce que vous me disiez jadis ?
Vous devez être plus à même d’en juger aujourd’hui que vous les voyez de plus près.
Mais que m’importe maintenant ? Il y a quelque chose de brisé en moi ; j’avais fait un trop beau rêve, contre toute raison ; il eût fallu un miracle pour qu’il se réalisât, et j’en étais bien indigne.
J’ai lu dans le « Tokio-Chimboum » que la mission du comte Matsoukata en Europe allait sans doute prendre fin bientôt. Quel bonheur ce serait pour moi de vous revoir ! Cet espoir, seul, peut me consoler dans ma détresse.
Avec grand respect, ma chère Marraine, je suis votre reconnaissante et dévouée servante jusqu’à la mort.
CHRYSANTHÈME