‹ Le calendrier de VénusChapitre 16 sur 16 · VI

VI

Le baiser a laissé sa tradition dans l'histoire et la mythologie; Alain Chartier, le doux poète, l'homme le plus érudit mais aussi le plus laid de son temps, reçut pendant son sommeil un tendre baiser de Marguerite d'Écosse, femme de Louis XI; c'est ainsi que la chaste Diane, suivant la fable, descendait chaque nuit du ciel pour consteller de baisers ardents le corps du jeune et charmant Endimion.

Chaque femme cache un point sensible où se concentre le fluide nerveux de son organisme. Pour un amant fortuné, il s'agit de découvrir ce ganglion, cette clef des sens, ce ressort des félicités poignantes, ce défaut de la cuirasse que toutes maîtresses ont la science de ne pas découvrir et dont elles conservent mystérieusement le secret, sachant que la divulgation les livrerait à la merci du vainqueur.

Que de femmes prétendues froides et insensibles, ne paraissent telles qu'aux yeux des superficiels: Un homme paraît avec la philosophie de la volupté et la tactique de l'amour; il étudie, il cherche, il analyse les sensations qu'il procure; il fouille de ses baisers cette nuque, ce dos, ces bras avec la patience d'un inquisiteur de porte inconnue, dissimulée dans une boiserie, il ne néglige aucune saillie, aucune vallée corporelle, aucun repli de cet épiderme satiné, jusqu' ce qu'il sente un frissonnement spécial qui est l'_Eureka_ de ses recherches sensuelles. Heureux ceux-là qui ont la délicate persévérance d'arriver à leur but.

Connaître le point sensible d'une femme, cette partie solitaire de son être où le baiser frappe comme une balle ou éclate comme une grenade, c'est mieux que de la posséder, c'est l'isoler dans l'amour dont on l'environne, c'est couper la retraite à ses remords, à son inconstance, à ses faiblesses extérieures, c'est se l'attacher par un étrange mysticisme, c'est l'encloîtrer dans la dévotion libertine qu'on a su faire naître en elle.—Il est une force plus grande encore, c'est de connaître la recette des jouissances que l'on donne, et de feindre de l'ignorer pour ne pas mettre l'ennemi sur ses gardes.

Les baisers recevront toujours le culte des détrousseurs de coeurs et des cavalcadeurs à forte encollure; pour moi, je voudrais un jour traiter complètement un si brillant sujet parmi cette réunion d'études projetées dans un ensemble d'analyses voluptueuses; les poussifs toussotteraient avec indignation, les prudes se voileraient en brûlant de me lire, et les francs vivans, sans hypocrisie, reviendraient souvent ces dissertations, comme les femmes amoureuses reviennent à leur piano pour y jouer et rejouer les valses entraînantes.—Je ne saurais mieux conclure ici cette courte étude que sur cette pensée remarquable de Byron:

«J'aime les femmes et quelquefois je renverserais volontiers la conception de ce tyran qui désirait que le genre humain n'eût qu'une seule tête, afin de pouvoir la faire tomber d'un seul coup. Mon désir, pour être aussi vaste, est plus tendre et moins féroce: J'ai souvent désiré, aux jours heureux de mon célibat, que le sexe féminin n'eût qu'une bouche de rose, pour y pouvoir baiser toutes les femmes à la fois depuis l'Orient jusqu'à l'Occident.»

—Quel rêve!!!

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VOYAGE AUTOUR DE SA CHAMBRE

RÉMINISCENCE

Les souvenirs sont comme les échos des passions; et les sons qu'ils répètent prennent par l'éloignement quelque chose de vague et de mélancolique qui les rend plus séduisants que l'accent des passions mêmes. CHATEAUBRIAND.

Des sentiments deviennent frileux, quand le foyer reste vide. Ici même où une couvée de plaisirs était éclose, la tristesse seule sanglotte lentement dans le crépuscule des regrets superflus.—Une ancienne chanson d'amour voltige dans la solitude; dans ce nid charmant où l'on était si bien à deux, il ne reste que des rêves de volupté indécise et la sarabande enlaçante, mystérieuse et sinistre des souvenirs, ces revenants de l'âme qu'on évoque, qu'on chasse et qu'on appelle encore.

Les rideaux sont tirés; il règne dans la chambre un demi-jour, un silence où je me complais. La lumière a la crudité, l'effrayante clarté qui éblouit ou effarouche les yeux qui ont pleuré et qui ne veulent plus regarder ni voir; son éclat possède la brutalité et le frisson glacial des réveils subits; la pénombre plus douce, plus insinuante ne retire pas les bandages du coeur pour mettre la plaie à vif, elle frôle le doute, et, par gradations, comme une mère qui berce, elle assoupit la douleur et nous conduit avec des ménagements infinis au soleil de la réalité.

En pénétrant ici, j'ai senti dans l'air tiède un refrain du passé, quelque chose comme le parfum affadi des amples brassées de fleurs étincelantes que j'y avais jadis cueillies. Il m'a semblé voir onduler des lignes sur la dernière page du roman si tôt interrompu et un mirage trompeur a déroulé devant moi les sensations des caresses friponnes d'autrefois.

J'ai cru, ô farouche insenséisme de mon âme! J'ai cru qu'Elle se jouait devant moi ma maîtresse aimée avec son rire ambré, jaseur, exquis, tintant comme une argentine clochette à mon oreille charmée; j'ai cru entendre cette voix si fraîche vibrer d'amour aux échos de mon coeur. Dans le vague lugubre qui m'enveloppait, j'ai vu ma charmante amie se dresser debout mes côtés, dans de légers tissus transparents, de couleur neutre, dont les plis amoureux se collaient à son corps de nymphette étoffée. Ses lèvres souriantes, d'une morbidesse savorée, se tendaient, se plissaient en avant avec la suave appétence des baisers attendus, ses bras souples, roses, polis, agaçants par la grâce aimable des fossettes rieuses, ses beaux bras douillets formaient une ceinture à mon col, tandis que je dévorais ses yeux pleins d'azur où le bonheur s'épanouissait dans la dilatation phosphorescente de ses prunelles.

La moiteur de son haleine passait, comme un souffle attiédi, à travers mes cheveux frissonnants; mon coeur battait avec violence d'une épaule à l'autre, et, parmi les ténèbres plus épaisses, je pensais caresser, manier et affrioler ses formes rondes, charnues, veloutées que j'idolâtrai jusqu'au paganisme de la plus folle lubricité.

J'étais inquiet, agité, troublé de même que si j'eusse dû la posséder pour la première fois; la pauvre adorée!—Elle était là, devant moi, me regardant sous ses cils noirs plus longs qu'un _credo_, lisant dans mes sens l'hymne de mes désirs tandis qu'un vermillon très accentué passait sous ses joues pâles et porcelainées.

Hélas! fou, double fou!—Ixion croyant saisir la nue fut moins douloureusement surpris!—Alors que je croyais sentir le contact excitant de son épiderme, et que je m'élançais, éperdu, pour boire l'oubliance sur ses lèvres humides, la blanche vision a disparu. Je me suis agenouillé avec grand bruit à terre, mes mains crispées dans le vide ne saisissaient plus que le néant de mes fantômesques attouchements et la hideur de mon hallucination.

Pauvre moi!—Il fallait me ramentevoir: J'accomplissais un pèlerinage à l'abbaye des défuntes ivresses, et je dus inventorier le passé, en marquant de larmes amères les heureux jours d'autrefois sur le calendrier des souvenirs.

Dans la chambre intacte et silencieuse, tous ses chers petits bibelots étaient là; sur la cheminée de brocatelle, la pendule restait muette et mon coeur seul battait avec force dans cette solitude où le sien, tant de fois, avait bondi et éclaté d'allégresse.—Faiblesse étrange qui me gagnait, douleurs sourdes et caressantes dont je me croyais à jamais guéri, mignardes hantises de mes dix-huit ans, je pensais vous avoir égarées à jamais et vous apparaissiez de nouveau!

—O premières amours! délices profondes et vivaces! lorsque vous avez conquis la virginité de nos âmes, humé notre sang le plus vermeil, grisé nos sens vigoureux et naïfs, quand vous avez imprimé votre marque mordante et brûlante à la fois sur la fraîcheur de notre aurorale juvénilité, rien désormais ne vous peut effacer!

—Les illusions, sous le doigt brutal de la vie réelle, s'évanouissent au toucher comme le prisme et la poussière d'or des ailes de papillons, le dégoût survient, la lassitude arrive, le scepticisme s'impose à l'esprit blasé, et, aux relais de chaque nouvelle conquête, la passion, naguère si fringante, devient plus poussive et aussi efflanquée que ces maigres chevaux de poste dont le trot retentit quand même, sous un harnachement de grelots sonores et étourdissants.

—C'est en vain que le corps se brise et que le coeur se bronze; la statue se souvient d'avoir vécu dans un éclair de joie, et vous, sensations neuves, premières caresses de notre puberté, éclose sous un regard de femme, nous ne pouvons vous oublier!

Premières amours, rosée de jeunesse ensoleillée, vous anéantissez les rêveries trompeuses de notre adolescence; vous dévergognez notre vague idéalisme et nos sentiments puérils et mièvres, vous nous remettez le sceptre de notre puissance, en nous en inculquant gentiment l'usage, vous consacrez enfin notre royauté masculine en nous héroïfiant dans de valeureuses prouesses de virilité.

N'est-ce pas dans ce boudoir, où Vénus jamais ne bouda Cupidon, que je fis mes premières armes?—N'est-ce pas ici même que je devins homme? N'est-ce pas devant ces témoins inanimés, que la chérie, si follement dorlotée, me fit éprouver la mâleté de mes muscles?—O douce mignonne! quand je jetai mon coeur dans ton âme avec la furie des désirs qui se cabrent et l'impétuosité des prurits cuisants, quand je m'agenouillai pour la prime fois devant ta beauté absorbante, quand nos lèvres allangouries se donnèrent la becquée divine, alors, j'aurais dû cesser de vivre; j'étais Dieu dans la Création! En m'approchant de cette rouge fournaise du bonheur, je ne pouvais que rétrécir le cercle de mes sensations, et, avec l'instinctive philosophie du scorpion, il me fallait mourir de moi-même et par moi-même.

On ne contemple pas impunément les radieux levers du soleil sans que les tristesses du crépuscule n'en deviennent plus affligeantes.—Ah! que ne puis-je reconquérir aujourd'hui cette aurore et cette exubérance de mon être!

C'est ainsi que j'étais étendu sur ce siège, accoudé sur cette table chargée des riens qu'elle aimait; c'est ainsi que j'attendais sa venue du soir, avec des frissons d'espérance, mitonnant des caresses à offrir et des ébats à renouveler—: Elle arrivait toute envoilée, émue, souriante, presque craintive, et dès lors j'étais enveloppé dans une auréole de félicité; le bonheur tient si peu de place!—Déjà, avec ma force d'amoureux, je la prenais, la soulevais dans mes bras, la berçant comme un enfant avec des éclats de rire joyeux mêlés de baisers, je la pressais contre moi, rêvant de m'ouvrir la poitrine pour la loger toute entière dans mon coeur—folies suprêmes! Extases divines! pourquoi vous ai-je perdues? Avec quelle passion je dégantais ces petites mainettes exquises, dont je baisais chaque phalange; puis, dégrafant, délaçant, déchirant soie, dentelle ou batiste; avec quelle ivresse curieuse j'explorais les rondeurs embaumées de ce buste de déesse!—mes doigts ont encore conservé le tact voluptueux de sa peau de satin.

Elle luttait d'abord, se rebellait gentiment, puis se laissait faire, vaincue par ses désirs plus encore que par mes démonstrations passionnées; puis lorsqu'elle était assise, à genoux devant elle, déjà grisé par des ardeurs de faune, je déployais le verbiage de la chair et l'éloquence persuasive et enflammée des ambitions sensuelles.—Etais-je assez jeune! assez neuf d'expression, assez vibrant dans l'enthousiasme de mes croyances!—Je payais d'amour, argent comptant, en belles et bonnes pièces, frappées au bon coin de ma puissance de novice.

Et toutes ces mutineries ineffables, ces chuchottements de colombes au même nid, ces aveux à voix basse, ce bruissement de soupirs semblables à une confession, ces petits cris légers de bergeronnette effarouchée, ces spasmes, ces béatitudes, ces râles soudains, ces évanouissements et ce silence:—on eut dit d'un meurtre; ce n'était qu'un doux larcin prêt à se renouveler.

Pendant près de six mois, ainsi j'ai vécu, comme une torche qui flambe. Sa chambre maintenant est solitaire; la mort, en surprenant la pauvrette a fauché mon âme avec la sienne.

Dans ce cadre d'émail, voici son portrait, la douceur de son rire, l'éclat de ses yeux, le brillant de ses longues tresses blondes dont parfois dans sa nudité, elle se faisait un manteau d'or. Voici cette mignarde bouche humide et sensuelle, dont la friandise luxurieuse n'avait point de bornes, et, sous ses lèvres ardentes, j'entrevois encore la blancheur bleutée de ses dents de jeune chien qui marquèrent mes joues, mon col, mes bras et mon corps de ces empreintes enchanteresses qui sont espiègleries d'amour.

Portrait que je baise et rebaise, image trompeuse et sans expression, carton sans relief et sans vie, que n'ai-je la volonté de te détruire, alors que ma tant chère amante n'est plus?

Dans les panneaux de chêne, ce n'est qu'un hideux squelette que les larves ont décharné! Si mes sens pétillent sous la cendre encore chaude des éclatantes souvenances, la logique de ma raison me fait gratter la terre où elle est enclose, soulever le couvercle de sa bière et reculer d'effroi devant l'oeuvre immonde de la camarde et du temps.

De telles pensées m'entraînent dans des songes funèbres et hideux où la matière putrescible fermente et se liquéfie.—Visage aimé, yeux tendres et expressifs, beautés corporelles, je me serais fait poëte ou sorcier pour vous immortaliser... Ah! qu'êtes-vous devenus lorsqu'un réalisme impitoyable me contraint à vous contempler!

Elle s'est éteinte doucement un matin de mai, dans mes bras, au réveil, en parlant du printemps, des oiseaux et des fleurs; projetant de lentes promenades dans les bois reverdissants, souriante, dans sa pâleur, à l'idée des violettes cueillies sous la mousse et des baisers échangés pendant le gazouillis du rossignol.—Elle se faisait petite, gamine, caressante et capricieuse, m'enlaçant davantage et se renversant sur les guipures des oreillers—(ai-je souffert davantage dans ma vie qu'à cet instant où les larmes m'étouffaient comme une hémorragie interne?)—Sur la transparence de son visage le sang avait afflué, mettant du carmin sur la blancheur de sa chair avec le contact brutal du sang épandu sur un linge. Le soleil entrait dans la chambre et baignait les courtines du lit. L'oeil fixant le vague, les narines dilatées, belle déjà de la froide beauté des vierges expirantes, elle évoquait la nature à son renouveau, et, dans le mirage de ses esprits, elle revoyait nos plus douces heures de plaisir, nos fuites dans la campagne, nos dîners dans les fermes au milieu des basses-cours tumultueuses, le petit coq qui sautait sur la nappe, ou le joli chat craintif qu'elle mettait à l'abri du despotisme d'un gros terre-neuve:—«Nous irons, dis moi, nous irons encore..., tu sais dans la vallée aux moulins, où nous nous arrêtions pour boire du lait, près du ruisseau bordé de saules où les _mamans canards_ ont de si jolis poussins jaunes... et puis..., n'est-ce pas, nous ferons de grands bouquets; la main dans la main, nous retournerons, bien seuls, dans les sentiers... ne dis pas non,... oh! je suis si heureuse... si heureuse!...»

Elle parlait, parlait toujours, avec la poëtique éloquence des choses qu'on doit quitter et des sensations qu'on va perdre, sans en avoir conscience.—Elle s'épuisait peu à peu, et dans une douloureuse quinte de toux elle s'évanouit pour toujours, me serrant la main plus fort et murmurant encore faiblement comme un enfant qui s'endort:... _l'amour_... _avec toi_,... _c'est si bon_!—».

Pauvre adorée! Certes, dans la fraîcheur de notre adolescence, l'amour c'était si bon, si plein de croyances, si rayonnant de clarté, si intime et si vrai—tu as aimé avec toutes les forces de ta candeur, et tu es sortie palpitante de plaisir, avant de goûter à la lie des désillusions et des infamies, avant les tristes lendemains de la vie heureuse.

Je suis resté Moi et je t'aime encore, car tu es ma jeunesse, la franchise de mon âme et le miroir de mes premiers sentiments.—J'ai vu, depuis, que l'amour tel qu'on le comprend ou qu'on le fait dans le monde, et tel aussi que la société l'a créé, était un guet apens et je me suis armé contre les soupçons, les trahisons, les perfidies, les ruses et astuces de la femme, car sur la carte de tendre, on égorge les agneaux et la force indépendante de l'amant prime le droit d'esclavage du mari.

Dans cette petite chambre j'aime à revivre mon passé, je retrouve un calme langoureux et bienfaisant au sortir des orgies de la chair ou des lassitudes de l'esprit.—L'hiver j'allume de grands feux dans l'âtre, comme si elle allait revenir, gelée, avec cette toux profonde qui me faisait si mal, et qu'elle dissimulait dans un sourire morbide. L'été j'y viens donner audience au soleil, aux effluves printannières, je place près de moi son fauteuil vide, aux coussins de soie, ses petites babouches de velours blanc traînent à terre, et, sur le piano ouvert, je place sa chanson favorite: alors je parcours quelque vieux poète, les yeux demi-fermés, le coeur engourdi, et il me semble qu'au milieu d'accords confus j'entends sa voix exquise murmurer comme autrefois ces stances Ronsardiennes, sur un rhythme enchanteur:

Quand au temple nous serons Agenouillez, nous ferons Les dévôts, selon la guise De ceux, qui, pour louer Dieu, Humbles, se courbent au lieu Le plus secret de l'église.

Mais, quand au lict nous serons Entrelacés, nous ferons Les lascifs, selon les guises Des amans, qui librement Pratiquent folastrement, Dans les draps cent mignardises.

Je crois sentir le frisson de ses doigts sur l'ivoire des touches, tandis que, comme une berceuse, la mignonne poursuit son chant avec une langueur plus accentuée, plus émue et plus chaude.

Pourquoi doncque, quand je veux Ou mordre tes beaux cheveux Ou baiser ta bouche aimée, Ou toucher à ton beau sein, Contrefais-tu la nonnain Dans un cloistre enfermée?

Pour qui gardes-tu tes yeux Et ton sein délicieux, Ta joue et ta bouche belle? En veux tu baiser Pluton, Là-bas, après que Charon T'aura mise en sa nacelle?

Sa voix dans ma pensée devient plus faible à l'approche de ces stances funèbres que nous répétâmes si souvent, sans songer à la réalité; cependant la vibration de ses paroles tinte encore à mon oreille semblables à ces ballades allemandes qui s'affaiblissent en prenant fin:

Après ton dernier trépas, Gresle, tu n'auras là-bas Q'une bouchelette blesmie, Et quand, morte, je te verrois, Aux ombres, je n'avou'rois Que jadis tu fus m'amie.

Ton test n'aura plus de peau, Ni ton visage si beau N'aura veines ni artères; Tu n'auras plus que des dents Telles qu'on les voit dedans Les testes des cimetières.

Doncques, tandis que tu vis, Change, maîtresse, d'avis, Et ne m'espargne ta bouche; Incontinent tu mourras: Lors tu te repentiras De m'avoir été farouche.

Hélas! sa douce jouvence est passée, mais elle ne peut se repentir!

Lorsqu'elle avait terminé cette suave mélopée, elle se levait brusquement et m'enlaçant par derrière, m'étreignant comme un être qu'on peut perdre, me renversant sur sa gorge, elle m'embrassait avec avidité, elle se donnait à moi, elle était affolée comme si elle eut compté ses jours et ses nuits, et juré de ne rien regretter selon les présages du poète vendômois.

En ouvrant ce tiroir je trouve ses lettres et les miennes: tout un roman qu'il faut laisser inédit, à l'abri du vulgaire. Une une, je les relis sans y trouver de quoi brutaliser la délicatesse de mes souvenirs; ces tendres billets parfumés ont une candeur de passion, une verve d'amour, un brillant d'expression qui me transportent. Le coeur a son style et son éloquence, l'un et l'autre sont simples et touchants, ils frappent plutôt l'âme qu'ils n'éblouissent l'esprit; ils ont le pathétique de la foi et la grande beauté des paroles soudainement issues des sensations mêmes qui les ont fait proférer.—A quelle école autre que l'amour, une femme pourrait-elle apprendre un art si fin d'analyse? Sur quelle palette d'adjectifs, dans quels dictionnaires des passions puiserait-elle ces nuances expressives, à la fois sobres et alambiquées?

Le cerveau livre hâtivement ses trésors quand l'incendie est allumé dans le coeur et que la raison en s'enfuyant laisse tout au pillage des sentiments majeurs.—Il est des pages qui me feraient pleurer et rougir de plaisir au même instant, il en est d'autres que je déguste savoureusement dans ma tête, comme ces sucreries quintessenciées qu'on laisse fondre en gourmet sur les muqueuses les plus sensuelles. Jolies pattes de mouches, coquetteries féminines, petits mots doucereux, locutions adorables, néologismes venus de l'âme, à quelle littérature peut-on vous comparer! Comme Mme de Sévigné est froide et minaudière auprès des vivantes amoureuses et des brûlants épistoliers.

Près de ses lettres, dans une vaste cassette de Lapis-lazuli enchâssé d'or, sa longue chevelure blonde est étendue plusieurs fois roulée sur elle-même. Elle me l'avait promise maintes fois, et lorsqu'elle resta blémie sur l'oreiller, froide et presque violacée, j'eus l'héroïque volonté de couper moi-même cette toison superbe, je fis crier les ciseaux dans cette chevelure ruisselante, à la racine, et je me pris à sanglotter puérilement, quand je vis cette chère petite tête de morte, rase, mignonne et garçonnière, comme ces visages étranges de babys des peintures anglaises.—N'ai-je pas eu depuis souvent la faiblesse de sortir ces nattes de leur écrin, de les baiser avec passion, de les manier, de les tresser, de me complaire à les enlacer autour de mes bras, de mon cou et quelquefois de m'endormir avec elles.—On a dit avec vérité: En amour plus on est délicat, plus on s'amuse aux bagatelles. Mais ces bagatelles des amours défuntes, de quel nom peut-on les nommer?

Ici, dans un coffret étroit de bois de rose, je retrouve une branche de lilas fanée, cueillie, au printemps de l'année, dans l'Eldorado des jouissances complètes, à la campagne, pendant une nuit étoilée et sereine où j'éprouvai, en sa possession, des sensations si fraîches et si entières que je fus heureux jusques aux larmes. Nulle page de mon existence galante n'a pu et ne pourra jamais effacer la félicité immense, l'épanouissement de joie intime qui me ravit alors en faisant tressaillir jusqu'aux fibres les plus tenues de mon être.

Rien ne nuit tant au temps que le temps, disait Machiavel. Il en est ainsi des regrets qui sont tués par les souvenirs, ceux-ci demeurent plus doux que ceux-là, moins violents et plus flatteurs; l'imagination rétablit l'harmonie après le fracas des premières douleurs, et je reviens ici, dans ta chambre, ma mignonne, plus calme, plus amoureux du passé que jamais. Je me plais à cohabiter dans ce milieu avec tout ce qui fut à toi et tout ce qui fut sur toi; bijoux, soieries et toilettes, bonbonnières et éventails, jusqu'à ces tissus intimes qui emprisonnèrent tes grâces ondoyantes et tes beautés secrètes.

Et vous objets qu'elle aimait, livres d'amour que nous lisions ensemble, gravures friponnes, statuettes légères de Saxe, petits miroirs qui doubliez sa beauté; glaces qui reflétiez nos plaisirs, je vous contemple avec ivresse et ne puis vous quitter. Larges divans, coussins moelleux, tapis d'Orient, tête à tête évocateur de caresses, toi surtout lit babillard; vous tous, Meubles, champs de bataille de nos tournois d'amour, vous qui me vîtes tour à tour Hercule et Adonis, amant vainqueur et amoureux vaincu, vous resterez toujours mon bien, ma possession, car avec elle et dans votre confort j'ai oublié la vie, car sur vous j'ai sablé le bonheur dans le hanap des voluptés, sur vous aussi j'ai semé avec insouciance, ma jeunesse et mon sang, ma cervelle et mon âme, le meilleur de mon moi, ma sensibilité du coeur et ma virilité des sens.

O la seule amante aimée, je reviens chaque jour faire ce tendre voyage autour de ta chambre, me rappeller ta grâce et tes fructicoseux baisers, car ne pouvant sentir tes palpables réalités, je pense avec Brantôme, ce cavalcadour des _Dames galantes_ qui t'égayait si fort, que, si le plaisir amoureux ne peut toujours durer, pour le moins la souvenance du passé contente encore.

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ÉPHÉMÉRIDES DES SENS

Vénus sauve toujours l'amant qu'elle conduit. H. DELATOUCHE.

A MADAME ***, A PARIS,

otre lettre, mon amie, avant de me parvenir, a couru le monde comme une folle aventurière. Je l'ai reçue seulement il y a quelques jours, dans ma mystérieuse retraite. La poste encore l'avait-elle marquée d'estampilles plus nombreuses que celles que nous vîmes, s'il vous en souvient, certain soir, sur le passe-port d'un envoyé chinois. Vous me mandez qu'absent de Paris depuis près de dix-huit mois, on daigne s'inquiéter fort de ma disparition dans le milieu élégant et féminin où j'avais coutume de me laisser vivre. Les gageures sont ouvertes, dites-vous, et, tandis que l'envahissante comtesse de C*** professe, avec des sous-entendus, l'opinion que je suis retiré dans quelque Chartreuse chanter matines sur les dalles froides d'un prieuré, la jolie petite baronne de P*** tient pour un mariage, en due forme, avec voyage circulaire à prix réduit autour de la lune de miel.—La plupart de vos belles amies protestent cependant, et affirment avec raison qu'un misogame aussi entêté que je le suis, ne saurait contracter des liens si légitimement contraires à ses opinions. La tendre et vaporeuse madame de L***, concluez-vous, ajoute en soupirant qu'une douce et enlaçante passion m'enclôt dans les roses du plaisir et des délices partagées; seule, la vieille douairière hoche la tête dans son fauteuil et déclame sentencieusement contre les équipées inconséquentes de la jeunesse.

Le tableau est bien en place, et je le vois d'ici, avec la mise en scène de votre salon délicieux, au milieu des allées et venues de votre jour de réception.—Eh bien! mon adorable petite reine, toutes ces caillettes, dans ce gentil jeu de _cache-cache_ et de _devine-devinotte_, brûlent peut-être, mais ne découvriront pas assurément le but réel de mon exil volontaire et les causes dominantes de mon séjour aux champs.

Laissez-moi vous dire que je vous soupçonne tout particulièrement d'une haute dose de curiosité à mon endroit, et peut-être, par esprit tracassier, devrais-je laisser languir votre attention pour donner plus longtemps carrière aux broderies ravissantes de votre imagination. La vérité tue le rêve que le mystère nourrit; je veux bien croire cependant que l'intérêt que vous n'avez, en toute occasion, cessé de me témoigner, vous donne quelques droits à mes confidences; mais aujourd'hui, il ne s'agit pas seulement d'un petit conte saupoudré de sel grivois, d'une anecdote scandaleuse, ni même d'un récit purement galant; les faits que j'ai à vous exposer rentrent dans le domaine de la confession intime et complète, je vous fais donc mieux qu'une confidence, et, pour bien écouter les variations fantastiques et mélo-dramatiques de cette aventure, je réclame votre recueillement. Ordonnez donc à Rosine de vous laisser seule et de condamner votre porte, puis daignez me donner audience, à huis-clos, comme autrefois, dans ce galant oratoire tendu de crêpe de chine bleu pâle, sur le moëlleux confessionnal de votre causeuse, où pendant d'heureux jours, l'amour—qui sait, peut-être le caprice—fut entier entre nous.

Ma lettre vous semblera sans doute longue, à moins que la curiosité féminine ne vous donne du courage; quoiqu'il en soit, comme accessoires des sensations où des sentiments, qu'elle peut provoquer, munissez-vous d'un mouchoir de fine batiste, d'un flacon de sels anglais, d'une boîte de pastilles ambrées, de votre mignon éventail, paravent de la pudeur, et maintenant écoutez-moi. Vous me connaissez assez pour ne pas mal interpréter la brusquerie de certaines locutions; j'ai appris pour ma part à apprécier votre bonne camaraderie qui ne s'effarouche pas trop des façons garçonnières, et je vous détaillerai mon cas avec la familiarité d'une causerie d'homme à homme.

Il vous souvient sans doute que, la dernière fois que j'eus l'honneur de vous voir, je vous fis part d'une grande résolution qui paraissait devoir être inébranlable. Je m'étais décidé—dois-je vous le rappeler,—ne posséder, quoiqu'il advint, mes maîtresses _qu'une seule fois_. Cette détermination vous fit rire aux larmes, et vous vous moquâtes de moi comme un joli petit démon, croyant à une nouvelle boutade de mon esprit inquiet, lorsque ce n'était que la résultante de raisonnements basés sur la logique la plus galante.

Je mis donc ma volonté au service de mon jugement; je me pris la main et me fis le serment de ne pas faillir aux engagements que je m'étais imposés. Je rompis tout d'abord avec madame de N***, que j'avais prise par un instinct curieux; on disait tant de petites calomnies sur ses goûts et l'étrangeté de son être, que je me devais à moi-même de constater la vérité, et je dois à celle-ci de proclamer hautement l'exagération du bruit public. Madame de N*** se montrait, j'en conviens, un peu excessive dans la manifestation de ses désirs, mais aussi elle était tendre à l'extrême, attentive à tous les raffinements du bonheur, servile dans le plaisir et incitante au possible. Je la quittai presque avec regret, cependant, comme il faut se méfier des feux qui durent trop et qui dessèchent ceux qui en sont l'objet, je me retirai brusquement de ce corps en combustion dont quelques journées de larmes eurent probablement raison.

C'est alors mon amie, que je déployai ma devise en liberté.—_Never more_, disais-je, et tous les échos de mes esprits répétaient _never more_. Je saluai une légion de maîtresses de cet axiome sans espoir; je les avais eues toutes selon mes principes, et aucune ne voulait s'élever à la hauteur sublime de ce: _jamais plus_. Ce fut une chasse à travers les taillis de Paphos. Les Nymphes cette fois couraient après le faune, et le pauvre satyre, acculé par ces diables roses, toujours volontaire et toujours répondant: _jamais plus_, luttait encore davantage au-dedans de lui-même que contre l'enlaçante et inexorable poursuite de ces démoniaques.

Je pus m'apercevoir, en cet instant, que les femmes sont semblables aux enfants qui balbutient: _encore_, et je vis que dans une existence de célibataire, on doit craindre plutôt l'excès de l'amour que la créance du plaisir. Mes mutines créancières se rebellaient, toujours vaillantes, jamais lasses, elles suivaient pas à pas mon ombre, comme ces louves ardentes qui rôdent aux alentours des fermes, dans la campagne, à la piste d'un vigoureux mâtin. Ce fut un orage déchaîné sur ma tête pendant de longs mois; chaque jour en totalisant ma dette à l'éternel féminin, je l'augmentais davantage.—Lettres, visites de toute heure, imprécations, supplications, menaces, pâmoisons, sanglots étouffés, rien ne me fit défaut; dans ce siège en règle autour de ma puissance virile, et de ma passive résistance, la rivalité des assaillantes paraissait en outre exciter leur ardeur.

Souvent, au milieu de ces longues plaidoiries du désespoir, j'étais sur le point de m'attendrir; je contemplais des visages amaigris, des yeux brûlés par les larmes, des chevelures défaites et des corsages entr'ouverts qui avaient l'éloquence de la chair, j'écoutais des voix câlines, harmonieuses, frissonnantes d'émotion, mais, sur le point de céder, je me redressais, dans toute mon intégrité, et reprenais ma force et l'énergie romaine et pontificale de mon: _non possumus_.

Auprès de mon apparente froideur, la sensualité brûlait comme un encens, m'apportant au cerveau une griserie de luxure, et il me semblait parfois, que, semblable un dieu sculpté dans du marbre, je devais regarder d'un oeil indifférent la flamme de ces âmes aimantes qui se consumaient vainement comme autant de longs cierges de cire devant ma majesté souveraine. Ces passions incandescentes m'avaient déifié; aussi, pour conserver le culte de ma volonté et rester fidèle à ma foi jurée, je demeurai impassible et sourd aux prières comme toutes les divinités.—Sur mon front marmoréen, n'avais-je pas opiniâtrement gravé: _never more_?

Si j'osais, mon amie aimée, vous conter plus d'un détail, et vous montrer comment ces femelles éperdues s'offraient moi, s'agriffaient à ma tête, à mon coeur, à mes sens surtout, vous ne voudriez point me donner un démenti, mais je gage, qu'en vous-même vous seriez incrédule, et songeriez que l'humanité est plus digne, plus altière, et que la créature faite de limon est moins bestiale dans ses appétences charnelles ou plus retenue dans l'expression de ses désirs.

Afin de calmer un peu ces agitations, de me donner un léger repos en me _désennamourant_ tout-à-fait,—sans toutefois renoncer à une pratique dont la théorie était si chère à mon jugement et par suite à ma vanité,—je pris un biais et mis du sentiment dans du Marivaudage; c'était doser la sottise en pralines, direz-vous, mais la sentimentalité, ainsi qu'un masque de satin, devait me préserver du hâle que causent toujours les ardeurs de la passion trop militante. Je jetai, à cet effet les yeux sur madame V***, douce et langoureuse comme une tourterelle blessée; je me présentai à elle sobrement, comme converti par sa candeur extrême, et la mystifiai au point qu'elle crut voir en moi le plus dévot des disciples de Platon.

Madame V*** n'était pas encore un de ces fruits mûrs, duveteux, provocants, aoûtés dans l'exubérance de leur carnation superbe, c'était une petite fleur fine et délicate, qui devait s'épanouir aux baisers de l'amour et s'effeuiller aux premières froidures de la galanterie. Elle accusait par sa beauté fluette tout au plus vingt-deux printemps, et toutes ses manières révélaient un sentiment candide, comme une virginité ouatée d'idéal. Son mari, un petit vieux sec et à voix fêlée, était pareil à ces saules brisés, rabougris, trapus, difformes, où ne nichent plus que les hibous et semblables encore à ces cloches ébréchées dont manque le battant.—Madame V*** était mariée devant le monde et sacrifiée devant l'hymen.—Une telle conquête devait me tenter, mais j'étais si las de libertinage que je songeais plutôt à surprendre son coeur qu'à posséder ses charmes. Avec mon but immuable de ne jamais renouveller ma reconnaissance à la banque de l'amour, vous pensez bien, mon amie, que, eussé-je dû l'avoir (puisque la nature même conduit à la possession en dépit du sentiment) rien ne me hâtait absolument, bien au contraire. Je pouvais donc tirer les cartes avec la mine désintéressée d'un homme qui ne tient point à gagner la partie.

Je fis ma cour assidûment à madame V***, parlant d'amour avec l'expression d'une âme dépêtrée de la matière, toujours réservé, ponctuel, Tartuffe en diable, demandant à baiser une mitaine et ne paraissant jamais troublé par des sensations corporelles; un anglais, élève de Brummel, eût envié mes procédés corrects; je poussais bien quelques soupirs, mais ne les soulignais point, dans l'espérance qu'ils arrivaient affranchis à leur adresse. On ne quitte guère les voluptés que par lassitude, disait Saint-Evremont, c'était mon cas, et malgré mon nouvel itinéraire d'amoureux, je me considérais comme en villégiature au milieu des puérilités de mon comédisme de jeune premier. Je traitais madame V*** en flâneur; la promenade pour moi avait l'agrément des lentes démarches à travers champs, sans avoir l'attrait d'un rendez-vous des sens ou l'intérêt d'un but immédiat à atteindre.

Hélas! le croiriez-vous, ma sentimentale et innocente amante progressait en sens contraire à mes idées; chaque jour le feu s'allumait davantage sur ses joues, dans ses yeux et sur l'incarnat de ses lèvres; elle devenait craintive et semblait se défier d'elle-même; quelquefois elle me fuyait et je la laissais faire, mais aussitôt elle revenait avec une lueur de tristesse, comme si elle se fut trouvée toute esseulée loin de moi. Déjà ses mains touchaient les miennes avec plus de fièvre et de moiteur, déjà aussi je crus entrevoir ces petits mouvements brefs, saccadés, inquiets, qui indiquent des affections névritiques chez la femme troublée. Ces constatations me causaient à la fois un plaisir mystérieux et un désespoir étrange; l'école buissonnière avec elle m'était agréable, et je songeais qu'en entr'ouvrant la porte d'un bonheur fugitif, elle allait créer à jamais entre nous l'abîme des paradis perdus. Il me faudrait la sacrifier, après une initiation incomplète aux joies terrestres, pour ne pas mentir à la manifestation de mes opinions volontaires, et cette situation ambiguë de mon esprit,—qui semblera ridicule aux âmes faibles,—me plongeait dans l'inquiétude et la crainte de faillir plusieurs fois, après le plaisir unique à la jouissance duquel je devais m'astreindre.

Vous qui connaissez les luttes de mes sentiments dans l'arène de ma cervelle, vous comprendrez les conséquences de ma lubie, ô ma charmante amie; le despotisme de mes caprices vous a laissé d'assez nombreux souvenirs pour que vous puissiez vous mettre à la portée de mes querelles intérieures en cet instant, sans me taxer de folie. Tel ce petit savoyard qui n'avait qu'un pauvre sou à dépenser, s'en allait, hésitant s'il achèterait l'orange que convoitaient ses désirs ou s'il conserverait son joli sou pour ne pas mordre à la gourmandise de ces pommes d'or; tel j'étais, et j'avais bien envie de conserver mon pauvre petit sou de savoyard têtu, pour le jeter aux mains d'une femme moins sincère et plus friponne que madame V***.—Celle-ci me prit mon sou, cependant, et voici comment, sans trop de détails inutiles ou d'analyses oiseuses.

Un soir d'été qu'elle était «_veuve_,» à la campagne, nous nous trouvions ensemble, après diner, dans un pavillon désert auprès d'un grand parc; c'était l'heure douce et attristante du crépuscule, quand le soleil rouge descend à l'horizon et que la mélancolie, comme un fluide magnétique, plane sur la nature qui s'endort. La journée avait été chaude, et tous deux, dans la pénombre, nous semblions bercer des rêves vagues sans songer à nous parler. Dans l'air tiède, montaient lentement avec une harmonie pénétrante, le cri monotone des grillons sous l'herbe, et le coassement inégal, plaintif et lointain des grenouilles, dans les marais voisins; quelques oiseaux attardés battaient encore de l'aile sur le sommet des grands chênes, et dans la vallée, des jeunes filles et des gars à voix mâle chantaient une ancienne ronde du pays singulièrement rhythmée, dont le refrain nous arrivait affaibli mais distinct:

L'amour carillonne, Et j'entends qu'il sonne Du haut du clocher, L'heure du berger.

Je dois avouer, qu'en cet instant, j'éprouvai et sentais renaître en moi toute la poésie amoureuse et toutes les amours poétiques de mes dix-huit ans; un sentiment profond m'envahissait; je me croyais frôlé par de singuliers frissons dans le dos et mes yeux étaient humides de bonheur. J'entendis deux longs soupirs auxquels je répondis; nos mains se rencontrèrent, se pressèrent avec force, je m'agenouillai près d'elle, et la renversant audacieusement dans mes bras, je dévorai gloutonnement le plaisir sur ses lèvres.—Ah! mon amie, j'étais perdu!

Quelle prostration j'éprouvai en sortant de mon ivresse, en me rappelant mes engagements et en pensant à ceux qu'on allait exiger de moi. Je ne proférai pas une parole, mais je pleurai presque comme un enfant, bêtement, sans savoir pourquoi. J'eus honte en ce moment de ces larmes bienheureuses qu'elle entendait couler, je voulus les excuser pour me redresser à mes propres yeux, et comme elle me demandait timidement, avec ce ton adorable de Chloé à Daphnis: «_Pourquoi pleures-tu_?» J'eus une réponse horrible, folle, pleine de mépris pour l'humanité, pour l'amour, pour les femmes et pour moi-même, je fis cette réponse cynique.—... Pardonnez-moi..., mon amie, dois-je oser?—Je répondis,—ma foi, j'aurai la crânerie de vous le répéter.—Je répondis avec une sorte de férocité et de rage insensée:

«_Quand on pense que les chiens font cela_!»

En proférant ces paroles, je devais avoir un air farouche, car l'impression qui me les avait dictées était sombre et cruelle. C'était donc là où cette sentimentalité si trompeuse m'avait mené insensiblement? C'était donc là le corollaire inévitable des passions sacrées entre sexes différents? Je m'étais accoutumé avec elle à vivre si entièrement en dehors de mes sens que cette rebellion de la chair inassouvie m'écoeurait comme si, en voulant planer dans les airs, je fusse tombé dans la boue avec un cri indigné contre ma pesanteur individuelle.

La pauvre femme était altérée; la gracieuseté de sa chute s'effaçait devant la flétrissure imposée à la mienne, ses remords se taisaient pour ne pas surexciter les miens davantage. Vous jugez bien cependant que je n'étais pas homme à ne point profiter de ma cruelle réplique, et je mis à profit cet éclair de démence, puisque mon petit sou d'auvergnat m'était si irrémissiblement dérobé.

Je devins un cabotin infâme, je parlai de nos devoirs, des souillures du péché, du vide que le plaisir laisse toujours après lui; je fis appel à sa raison, à ses souvenirs d'enfance, à ses joies de fillette, j'invoquai même la loyauté de l'époux qui lui avait donné son nom et l'honorabilité des liens qu'elle avait contractés. Pour moi, dans ce sermon attendri, je me frappais la poitrine et me désespérais avec une émotion communicative, tour à tour m'indignant contre ma propre faiblesse et les insinuations de Satan, et tour à tour aussi, projetant de m'imposer de dures pénitences, et de vivre à l'avenir dans une sagesse continente et une austérité claustrale.

Tout ce fatras jésuitique fit un grand effet sur madame V***; elle sanglotait silencieusement et me contemplait comme un pontife en mission divine. Elle aussi s'accusait avec un fanatisme de dévotion très sincère. Peu à peu, je la calmai, battant en retraite, et, élargissant le cercle de la clémence céleste, je devins biblique; si bien que quand je pris congé d'elle, nous nous étions promis de demeurer unis dans une affection intime et toute spirituelle. «Merci, ô merci, soupira-t-elle en me quittant, que vous êtes bon et grand, je suis tombée pour vous, mon ami, je me relève par vous; je ne l'oublierai point, votre grandeur d'âme vous place au-dessus de votre amour; merci.»

Pauvre petite créature, moi non plus je ne l'oublierai point, j'avais si bien joué mon rôle avec elle, que je l'aime avec ce sentiment à part que doivent éprouver les comédiens lorsqu'ils songent, avec l'ivresse du triomphe, aux glorieuses soirées où ils se surpassèrent. Je la revis depuis toujours douce et pudique et toute confite en religion.—Mon Dieu! aurai-je sauvé une âme après en avoir tant égarées!

Nous voici tout au plus, ma lectrice, curieuse, aux deux tiers de mon histoire, et je ne répondrai pas d'être aussi bref que je le voudrais dans le récit qui va suivre et qui vous révélera les motifs honorables de mon incognito.—Pour peu que vous affectionniez l'esprit des paraboles et la morale mise en actions, vous ne manquerez pas de faire ressortir, en ce qui me concerne, la vérité reconnue de cet axiome vulgaire: on est toujours puni par où l'on a péché.—Prenez cependant un temps de repos, éventez-vous légèrement, croquez une de vos pastilles à l'ambre, renversez vos grâces avec plus d'abandon sur votre causeuse, et enfin écoutez les faits lamentables qui m'ont conduit dans la chaumière rustique d'où je vous adresse ces lignes.

Pour ménager tout retour offensif de madame V***, je me mis à voyager.

Pendant deux mois je courus la Belgique, la Hollande, la Suisse, pratiquant avec une aisance merveilleuse mon procédé d'amour. En voyage on aime à la nuit, ceci rentre dans les convenances, on ouvre tout au plus sa valise et l'on entr'ouvre à peine son coeur.—Entre deux trains on embrasse une femme, avec la notion du temps qui s'écoule, en se disant qu'on dégustera en wagon ses sensations par le souvenir.

Il me faudrait ouvrir mon carnet pour vous narrer mes innombrables échappades amoureuses, et la liste détaillée de ces plaisirs sur le pouce risquerait peut-être de vous affadir. Revenons donc au point qui vous intéresse réellement pour ne plus le quitter.

A Genève, pendant un trajet sur un des petits vapeurs du lac, dans un milieu cosmopolite de touristes, mon attention fut attirée par la remarquable beauté d'une femme assise à l'écart, qui regardait avec une attention vague et blasée les sites pittoresques qui sont reproduits avec tant de profusion banale sur tous les presse-papiers bourgeois ou les tabatières musique.

Je pourrais, mon amie, vous en dresser un portrait saisissant, vous la montrer accoudée et rêveuse à l'avant du paquebot, vous décrire tous les brimborions de sa toilette de passagère et vous faire un délicieux petit pastel ou une eau-forte très mordue, très fouillée et burinée avec des ombres profondes, des méplats larges et bien en lumière; je pourrais, de ma plume, tracer l'ébène de ses sourcils, l'abondance fauve de sa chevelure, busquer son nez aux narines fières et voluptueuses, arquer ses lèvres dans l'indifférence et le dédain de leur expression, faire jaillir le feu de son regard, arrondir ce menton dans sa proéminence volontaire et contourner la petite conque adorable de son oreille sans bijoux, mais ces peintures nous égareraient bien loin. Les romanciers qui se livrent à cette chromo-lithographie littéraire ont d'excellentes raisons pour remplir les trois cents pages de leurs oeuvres de petits traits qui trompent l'oeil; ici, rien de cela, vous trouverez tous ces clichés de gravure en relief parmi le fatras des bas bleus ou des imitateurs de Châteaubriand; les meilleurs romans peuvent tenir dans un conte de cinquante pages, le reste est accordé à la badauderie des détails et je vous sais trop pratique, trop _Lady like_ pour ne pas en user brièvement avec vous.

Cette inconnue m'attirait, me fascinait par l'étrangeté de son allure et le charme exotique de sa beauté nettement originale; vous savez ces vers du classique Corneille:

Il est des noeuds secrets, il est des sympathies Dont, par un doux rapport, les âmes assorties, S'attachent l'une à l'autre et se laissent piquer Par ce je ne sais quoi qu'on ne peut expliquer.

Il y avait sûrement une parenté entre nous, moins parenté des coeurs que parenté des sens et des caractères. Platon comparait les sexes à des moitiés de poire qui cherchent leur seconde moitié; c'était presque mon autre moitié; les pépins, ces yeux du fruit, recherchaient les pépins saillants des deux sections. Tels, en dehors de tout esthétique, des tronçons de ver de terre coupé rampent instinctivement vers le même point pour se souder l'un l'autre.

Je la suivis à Vevey, à Divonne, Lausanne, je me fis son ombre muette, me profilant sur sa route pour mieux m'insinuer dans sa vie; dans les hôtels, aux tables d'hôte, au _Reading room_, dans les couloirs, jusque dans les ascenseurs elle me trouvait à ses côtés; je ne dormais que d'un oeil afin d'épier ses fuites matinales; nos valises se heurtaient dans les gares, nos coudes se frôlaient en wagon, mais à part des politesses d'usage et des paroles timidement échangées, j'éprouvais comme une jouissance particulière à sentir battre mon coeur à l'unisson du sien, sans que j'éveillasse sa délicatesse féminine par une sotte déclaration. L'expérience m'a toujours prouvé que plus les amours paraissent languir dans la crainte d'un aveu, plus vite ils se fusionnent d'après la loi de la nature. La prise de possession ne m'inquiétait guère et je laissais flamber mes désirs autour d'elle comme autour d'un _pudding_ la flamme d'un punch qu'on attise et agite avec insouciance. Mes théories ne mettaient qu'une corde à mon arc et je songeai qu'il me faudrait débander trop tôt cet attribut de Cupidon...—vous n'oubliez pas... mon petit sou d'auvergnat?

Ah! petit prêtre! ainsi que jurait le bon roi Louis, pouvais-je me douter que le hasard, avec son esprit du diable, allait se charger de nous accointer forcément, de la manière la plus incroyable et cependant la plus simple, puisque déjà, du moins je le sentais, nos coeurs ardaient et nos corps se voulaient entièrement.

Un soir, après une journée de diligence, pendant laquelle notre taciturnité ne s'était point donnée le moindre démenti, mais aussi au cours de laquelle, dans l'encaissement d'un coupé, nos épaules et nos mains s'étaient pressées jusqu'à la courbature et la fièvre des voluptés contenues, nous descendîmes côte à côte dans une auberge où un dieu malin nous attendait sous l'apparence d'un suisse hospitalier et de belle mine.

S'il me fallait vous dialoguer l'aventure, cela vous paraîtrait assurément plus pittoresque, mieux exposé, mais peut-être aussi peu vraisemblable. L'auberge était isolée et si hautement bondée d'Anglais et de _Cook's travellers_ qu'il ne restait qu'une chambre, une honnête chambre à deux lits.—L'obséquieux majordome, d'un coup d'oeil expert, nous prit assurément pour deux jeunes époux très désireux de passer la nuit sous le même plafond; nos colis furent hissés de concert dans un Eden de troisième étage;—je me gardai bien de protester, mais elle..., jetez de grands cris d'incrédulité, belle parisienne..., mais elle, avec une surdité aussi forte que la mienne, laissa tout aménager pour deux et ne proféra pas une parole contradictoire.—Je croyais rêver, mon coeur battait à se rompre, mais d'une voix aussi impérative que possible, j'ordonnai qu'on montât le souper dans notre appartement.

Quel souper ce fut là!—A l'époque de nos amours, ma charmante souveraine, nous n'eûmes jamais d'ambigus aussi relevés, dans le boudoir même où vous lisez cette lettre.—Sous le regard glacial mais inquisiteur de notre officier de bouche cravaté de blanc, nous fûmes absolument corrects, parlant peu, avec ce flegme et cette indifférence d'américains à table; les plats défilaient comme au théâtre pour la parade, c'est à peine si nous effleurions de la fourchette les truites roses ou les sanglants roastbeefs. Lorsque les compotes et autres variantes d'entre-mets furent enlevées, quand nous fûmes seul à seul, je retirai la clef de la porte que je fermai à l'intérieur, et m'élançant audacieusement à ses genoux avec un bonheur véritable, je m'écriai simplement: _Enfin!_ et _Merci!_—La première exclamation était pour moi, la seconde était pour elle.

Vous direz peut-être que tout ce récit est d'un fol qui frise l'impertinence et que tout auteur qui se respecte n'oserait jamais concevoir même un roman sur une donnée aussi improbable. Vous avez foi en ma véracité cependant, et vous me permettrez de ne pas trop argumenter sur ce sujet. La fin de cette lettre vous fera comprendre davantage pourquoi je ne puis m'étendre plus amplement dans cette description sous peine de me fatiguer. Au printemps tout est tendre dans la nature et le règne végétal ne peut subir de trop grandes pressions barométriques; ainsi, dans mon renouveau, avec un doux bégaiement de convalescence, l'écrivain se cherche encore et ne se retrouve qu'à moitié dans ma cervelle engourdie.—Plus tard! ah! plus tard, je vous donnerai des détails qui ne vous laisseront aucun doute sur la parfaite authenticité de mes assertions.

Ne vous imaginez pas néanmoins que les choses se passèrent à la dragonne entre nous; je fus très respectueux, très décent, très loyal avec mon étrange camarade de chambre. Cette nuit-là, vous me croirez si bon vous semble, mais les deux lits furent absolument défaits et solitairement foulés; ils se rapprochèrent peut-être, mais ils ne se confondirent pas; nos soupirs faisaient un pont entre nos coeurs et je parus oublier tout-à-fait les galanteries hatives du dix-huitième siècle pour ne me souvenir que des continences de l'école de Salerne.

Pouvais-je changer en centimes ou en liards ma petite pièce unique?—Certes non, il faut laisser vieillir l'amour comme le vin pour le boire, s'il est de bon crû, et j'attendais le moment psychologique.—Un caprice qu'on néglige de satisfaire aussitôt, tout en l'excitant, se nourrit d'espoir, prend du ventre et devient passion. Or, je n'aime point que les feux que j'allume s'éteignent trop vite, et si je m'éloigne impitoyablement des brasiers avivés par mon machiavélisme, il me plaît de les sentir flamber derrière moi, gigantesques, rouges et superbes comme l'incendie d'une Sodome où les vices rôtissent et se tordent dans les cuissons du désir, en vains appels mon libertinage.

En me jetant à ses genoux, en lui criant: _Merci_, je rendais grâce à l'honneur qu'elle m'accordait, à la confiance qu'elle me témoignait, mais je me méfiais de moi-même, car dans son regard souriant et trop éloquent je lisais ma damnation.

Elle se nommait Ilka, et je prévoyais dans sa possession la sauvagerie magyaresque de sa race, plus volontaire que fantasieuse; il se dégageait de son corps svelte une énergie et comme une bravoure d'écuyère bottée; ses mains de patricienne longues et tissées de nerfs délicats mais tenaces et tendues comme des cordes de mandoline, accusaient dans l'activité fébrile des doigts une inquiétude persistante.—Tandis que je parlais ou plutôt que je murmurais près d'elle des déclarations brèves plus crânes et moins niaises que des fadaises amoureuses, elle me contemplait, se renversant, analysant tout en moi, trahissant à peine par l'oscillation de ses narines ses sentiments intérieurs. La prunelle fixe de son oeil excitait ma verve et je l'enveloppais toute entière de l'expression de mon individualité pour faire pénétrer mon âme par ses oreilles pendant que ses yeux buvant lentement les jeux de ma physionomie et les accents de mon caractère, épiaient la mobilité de mes traits. A un moment, presque brusquement, elle me demanda: «Votre main,» et à peine lui avais-je livré ma gauche que redressant la paume en l'air, curieuse comme une Gipsy, elle semblait y lire aussi aisément que dans un livre, se montrant d'abord perplexe, puis se déridant, enfin joyeuse s'élançant à mon cou, m'embrassant sur le front et disant: «Je ne m'étais pas trompée, vous êtes un homme dans toute la puissance du mot, vous avez la volonté, la force, vous me dominez, hélas! je sens votre influence et ne puis m'y soustraire,—je suis vous.»

Je souriais en moi même, alors les confidences commencèrent, les baisers, ce sceau des âmes, nous unirent moralement et l'étrange et exquise créature se révéla à moi plus extravagante, mais aussi plus grande et plus noble par l'esprit qu'elle était belle au physique.

Pour moi, tout me séduisait en elle, sa profonde distinction qui ressortait de son maintien et de la petitesse de ses attaches, sa mine hautaine voilée de dédain vis-à-vis du vulgaire, sa souplesse de panthère dans l'intimité et l'accent de son langage francisé, dépourvu de tout parisianisme, mais dicté selon les règles de l'orthologie. Cette femme vraiment femme me reposait un peu de toutes les poupées à ressort qui tombent en disant: _maman;_ j'adorais ses farouches caresses avant même qu'elle fut à moi; si elle parlait de l'avenir de nos amours, elle y faisait briller comme l'éclair du poignard dans l'ombre d'un drame; il y avait, en un mot, du diable dans sa personne, et je sentais qu'en me donnant à elle j'allais signer un pacte avec mon sang. Le danger me tentait, la jeunesse aime à le braver, même et surtout en amour, j'allais trop tôt hélas! y céder, tout le romantisme de ma bonne fortune m'y poussait, et je voulais connaître par la réalité, si Belzébuth se mêle parfois comme on le prétend, aux hasards de la vie.

Pendant plus de trois jours nous demeurâmes ensemble sans que je me décidasse à faire fondre mon pauvre petit sou dans cette fournaise pétillante; ma volonté devenait un entêtement dont je souffrais cruellement:—je n'ai jamais si bien saisi les cuissons ardentes de la vertu. Ilka ne comprenait rien à ce platonisme ridicule, elle se tordait par instants à mes pieds comme soumise à mes désirs, mais vaincue par les siens; un matin qu'elle était plus pâle et plus agitée, elle fit quelques pas vers moi comme pour éclater dans un aveu brutal de ses faiblesses, puis se reprenant, comme honteuse, elle prit son petit pencil d'or armorié et écrivit sur un billet ces deux mots que je conserve et conserverai toujours:—«_Je t'aime et je te veux: tue-moi ou prends-moi, mais que je ne voie plus ton indifférence dont je languis et meurs trop lentement_.»

Ah! ma belle amie, il faut cueillir les fruits dans leur maturité et prendre les femmes au midi de leur concupiscence; je devins Jupiter par le plaisir et Titan par mes exploits; ma volonté fit banqueroute, je dois en convenir; avec Ilka j'oubliai mes théories de fat et l'énergie de ma règle de conduite; je fus aveuglé par l'ivresse et après en avoir reçu d'elle cent baisers, j'eusse encore payé de ma vie une seule de ses caresses.

Cette fauve créature me brûlait de son amour à ce point que je ne pouvais me désacointer d'avec elle ni par la pensée, ni par les sens, ni par l'âme; je sombrai tout entier dans cette orgie de ma chair: cette indifférence de coeur, cette indépendance d'esprit, ce scepticisme des égoïsmes à deux, ces paradoxes sur les unions brûlantes, ce culte de mes conceptions personnelles, cette fierté et ce despotisme inflexibles que vous me connaissez, je perdis tout dans les bras de mon idole.

Nous revînmes ensemble à Paris, et dans une villa des environs, ni trop loin ni trop près de la ville, elle prit plaisir se construire un nid selon mes goûts. Je la quittais à peine, car toute à ses amours elle se recueillait dans son intérieur, bornant son horizon à nos terribles jouissances. Je vous expliquerai bientôt de vive voix, à mon retour auprès de vous, les étrangetés, les caprices soudains de cette tigresse charmante, qui, aux légendes et au fatalisme de son pays, joignait une dépravation d'esprit inouïe.—Pour me lier, pour me fixer à elle, dans la crainte constante de me perdre, elle ne savait qu'imaginer; chaque jour, c'était un nouveau ragoût libertin fortement pimenté par l'ardeur de sa sensualité; chaque jour aussi, c'était des exigences volontaires qui prenaient l'accent puéril des mutineries amoureuses. Sa croyance au vampirisme la poussa un soir à m'ouvrir follement une veine afin d'y boire mon sang à petites gorgées comme un filtre immanquable pour me posséder à jamais.

Le temps s'écoulait vite dans cette absorption de mon être; habile à l'extrême, tour à tour spirituelle ou sagace, apte tout concevoir et à tout exprimer, j'avais, à côté de la maîtresse, un camarade génial et nos conversations prenaient quelquefois l'allure de graves dissertations sur les convenances sociales dont nous nous étions affranchis, sur la sottise humaine, sur les sciences surnaturelles ou sur les folies de la politique des peuples. Quelquefois, quand la fatigue brisait mes membres, elle se levait légère et sans bruit, m'embrassait au front, m'enveloppait de confort et se mettant au piano, comme pour me bercer; elle jouait alors avec son instinct de tzigane des valses exquises de Strauss, de Csardas de Patikarius, ou des danses hongroises bizarres, endiablées, qui me faisaient sauter sur la chaise longue et ranimaient ma verve endormie.

Après six mois de cette existence qui me montait à la tête comme les parfums trop capiteux de la tubéreuse, je devins exsangue, comateux, presque acéphale. Ce succube magyar avait vidé ma moëlle et épuisé mes sources vitales, je me sentais atteint de vertiges, de cardialgie et mon amour encore dansait à la kermesse de mes sens. Il ne fallait pas parler à Ilka de la quitter, elle se serait tuée avec un dédain superbe; je ménageais une transition pleine de ménagements, lorsque je fus atteint d'une fièvre cérébrale qui fit désespérer de mes jours.

Pendant les premiers symptômes de ma convalescence, ma famille, de concert avec mes amis, m'emmena au loin, pour me soustraire à des retours de moi-même vers ma tendre maîtresse.—La pauvre chère âme affolée, partit, me dit-on, en Bohême où elle mourut, sans que j'aie pu obtenir le moindre renseignement sur cette fin dramatique; des lettres mensongères lui avaient annoncé ma guérison et ma haine ou mieux encore mon indifférence pour celle qui avait été la cause de mon mal.—Ah! les pavés de l'ours, ils brisent les coeurs sans pitié et assomment froidement les plus belles amours, avec la sottise pesante des niais qui invoquent la gibbeuse morale.

Un moment abalourdi, hébété par ces nouvelles terribles, qu'on tâcha de m'empapilloter sous des phrases de rhétorique et des insinuations d'un catholicisme ardent, je pensai moi-même à égarer ma vie sur tous les chemins hantés par la mort; le dégoût me serrait à la gorge, l'humanité m'effrayait; à vingt-huit ans j'éprouvais déjà une lassitude de vivre, comme un centenaire qui aurait vu foudroyer toutes ses affections autour de lui...—Peu à peu cependant mon esprit se calma, mon coeur devint plus calme, les souvenirs se firent plus doux, et le temps, avec un tact extrême pansait mes béantes blessures.

Ma santé si éprouvée ne reprenait aucune force, au contraire; le docteur tant pis et le docteur tant mieux provoquaient en vain de nouvelles consultations, et j'avais déjà usé sans succès de tous les quinas et ferrugineux de la pharmacopée moderne, lorsque, me mettant en dehors de tout ce charlatanisme, je résolus, aidé de ma mémoire et du bon sens, de me traiter moi-même d'après une méthode ancienne.

Le maréchal duc de Richelieu, souffrant d'un épuisement analogue au mien, et désespérant de ranimer sa virilité de cavalier galant, s'en fut, paraît-il, à Leyde, consulter le savant Boërhave, le Gallien du XVIIIe siècle, dont la réputation était si grande qu'on lui adressait ses lettres: _à M. Boërhave, en Europe_.—Cet homme célèbre, après avoir contemplé le libertin de qualité, lui dit avec simplicité et douceur: «Le médecin est l'esclave de la nature, il n'a autre chose à faire qu'à lui obéir et à suivre exactement ses indications. Je m'aperçois que ce sont les dames qui ont surtout délabré votre santé, c'est elles à la réparer; trouvez-moi une bonne nourrice, et oubliez auprès d'elle que vous êtes homme, pour vous faire enfant.»

Je me souvins de ce fait peu connu, et n'allez pas rire, mon amie, je fis comme Richelieu; je trouvai en Bourgogne une vigoureuse luronne qui voulut bien m'agréer pour son nourrisson. Je me mis à la diète laiteuse, buvant du lait régulièrement le matin, le midi et le soir.

C'est ici que je vis depuis près d'un mois, dans une ferme isolée, me laissant aller à tous les enfantillages, à tous les bégaiements où m'ont conduit mon ramollissement;—le matin à six heures, au milieu du chant des oiseaux et du bruit de la métairie, je vois arriver ma bonne nounou, comme une mamoseuse providence: elle m'enlève dans ses bras comme un bébé, m'habille servilement, et entr'ouvrant son corsage avec résignation, elle me présente sa puissante mamelle nourricière que j'épuise à longues embrassées. Dans les premiers temps, le breuvage me parut un peu fade, je vous l'avoue, et j'eus comme des nausées; il me fallut toute la patience de la brave Bourguignonne, toutes ses petites claques amicales et ses gros rires de villageoise qu'on lutine, pour m'y faire prendre goût.

Aujourd'hui, je commence à redevenir grand garçon, et quand la nounou regarde l'heure sur l'horloge à grande gaine de noyer, je n'attends plus qu'elle me dise: «_Monsieur veut-il têter_?» Je vais vivement délacer la robe et mettre en liberté les prisonniers; ce n'est pas sans volupté alors que je hume avec un petit bruit de déglutition cette liqueur séreuse qui me ranime et me conduit à la virilité; souvent dans ma précipitation, je me comporte en vilain baby, je bavoche et inonde les lainages de ma mère nourricière, qui coquettement se secoue ou s'essuie en criant à belle gorge comme une ironie à mon impuissance: «fi, le polisson _qui salit sa bobonne_!»

Mes journées se passent dans la basse-cour, sur un banc rustique, quelquefois presque vautré, auprès du fumier, ce grand aphrodisiaque de la terre. Je taquine les poulettes et regarde curieusement les exploits du coq, qui me font mourir de honte; je ne lis pas d'autre livre que celui de la nature, toujours varié et sincère; enfin, mon amie, cette lettre, dans son décousu et le déshabillé de son style, est la première que j'écris depuis près de deux mois; j'y remue délicatement les cendres du passé pour ne pas faire saigner mes blessures mal fermées; serrer mon coeur et tyranniser mon cerveau; ma nounou très inquiète me regarde _travailler_, et ne saisit pas bien la portée de ces lignes manuscrites écrites en si grande hâte: «Si Monsieur se fatigue, je ne pourrai pas le sevrer dans quinze jours, me dit-elle d'un gros air grondeur.»

Ah! quand je serai sevré!!!—que toutes les caillettes de votre salon prennent garde; le loup rentrera en affamé dans la bergerie, avec ses théories anciennes et son petit sou d'auvergnat, qu'il fera sauter et passer de mains en mains.—Je sens déjà auprès de ma nourrice des distractions charnelles, qui sont d'heureux symptômes. Ah! quand je serai sevré!... vous serez appelée la première, si vous le voulez bien, mon adorable amie, à prononcer votre jugement si la méthode du docte Boërhave est exquise pour apprendre aux hommes à faire et contrefaire les enfants, et aux femmes à supporter les hommes qui sortent de nourrice.—Adieu, au revoir, à bientôt.

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_LE SOTTISIER D'AMOUR_

ÉPIGRAMMES TIRÉES DU CARQUOIS DE CUPIDON

J'ai remarqué que ce sont les plus tendres et ceux qui avaient le plus le sentiment de la femme, qui les traitaient plus mal que tous les autres. THÉOPHILE GAUTIER.

En amour, tout est vrai, tout est faux, et c'est la seule chose sur laquelle on ne puisse dire une absurdité. CHAMFORT.

'amour est utile à la vie, comme la rosée est indispensable à la terre, mais l'orage du soir provient trop souvent de la rosée du matin. Il faut profiter des premiers rayons solaires du bonheur, se hâter de boire au plaisir et quitter la partie avant les ardeurs de midi.—Les plus belles aurores produisent parfois de sanglants crépuscules.

A Paris on dit: _une femme honnête_; Vienne, pour exprimer la même opinion, on dit: _une femme pratique_.—Comme l'adjectif viennois est plus profond et plus correct que le dénominatif parisien!

La langueur est à la nonchalance ce que la mélancolie est à la tristesse.—La langueur est une jaunisse de l'âme dont l'amour même a raison.—La nonchalance est une apathie corporelle qui donne tous les torts à la volupté qu'elle fait naître.

Les chevaliers anciens arboraient galamment cette noble devise française: _Les servir toutes, n'en aimer qu'une_.—Les philosophes cavaliers modernes, moins puritains et moins braves surtout au tournois d'amour, proclament cet axiome:_ Les aimer toutes, n'en servir qu'une_.—Ceci, pour être moins élevé, est peut-être tout aussi logique.

La femme souffre toujours pour deux, dit Balzac.—C'est fort bien pensé, mais le mari, doit-on ajouter, pâtit souvent pour trois.

Il est infiniment moins aisé de satisfaire une femme que d'en contenter plusieurs. (_Les hommes mariés seront de cet avis_). Pour une femme, par opposition, il est certes plus facile et plus agréable, de satisfaire plusieurs amants que d'en contenter un seul.—La résultante nous conduit à ce mot charmant de Montaigne: _la femme est l'ennemie naturelle de l'homme_.

C'est lorsqu'une femme mendie franchement et sans paraphrases l'amour d'un homme, qu'elle démontre sa passion; car alors elle lui sacrifie à la fois son orgueil, sa coquetterie, son amour-propre et la pudeur de ses préjugés; c'est-à-dire plus qu'elle-même mais, aussi, beaucoup moins que ses sens.

La sentimentalité: un oeuf à la coque à... pain mollet; le libertinage: une omelette aux fines herbes.

Certaines femmes naissent belles; d'autres deviennent jolies; on a tout à gagner à s'accointer avec celles-ci plus douces et plus charitables que les premières, la façon des Gagne-Petit qui se vengent des abstinences de leur jeunesse par les libéralités de leur âge mur.

Les véritables coquettes se gardent bien de prendre un amant dans la crainte de perdre un seul de leurs galants.—Une coquette tire vanité du nombre de ses amoureux, comme un aventurier qui s'enorgueillit de la variété de fausses décorations par lui arborées en brochette devant la sottise humaine.

Les dévotes ou les vieilles filles de haute vertu permettent à leur esprit toutes les jouissances qu'elles refusent à leur chair. Elles déjeunent le matin avec appétit du scandale de la veille, dînent des calomnies ramassées dans le jour, et couchent chaque nuit, par la pensée, avec tous les amants qu'elles ont prêtés si gratuitement aux autres femmes.

Que d'infortunés nouveaux mariés ont appris, le soir, à leur dépens, que le flambeau de l'hymen est un cierge de cire... qui n'est pas toujours vierge et sur lequel d'infâmes sacristains ont déjà posé l'éteignoir de l'hypocrisie et du vice!

Il y a la même différence entre une femme constante et une femme fidèle, qu'entre un homme têtu et un homme volontaire.

Si je portais deux pucelles en sautoir, disait Esope, je ne répondrais pas de celle qui serait derrière.—Quel esprit de bossu! Quelle bosse d'esprit! Quelle sagesse de fabuliste!!

Ce qu'une femme pardonne le moins aisément à un homme qu'elle aime ou qu'elle a aimé, c'est de n'avoir rien à lui pardonner.

La continence _congestionne_; le plaisir grise; la jouissance saoule; la passion tue:—Grisez-vous quelquefois, ne vous saoulez jamais, gardez-vous de vous suicider. A l'auberge de l'amour, le jeu n'en vaut pas la chandelle.

Le caprice passionné vit aux antipodes de l'estime et de la sympathie morale: les femmes qui nous ressemblent le plus sont celles que nous aimons le moins.

La princesse B*** s'écriait l'autre jour, avec ennui et par mégarde: «Je voudrais pouvoir embrasser à la fois, mon mari, mon amant et mon chien;»—Comme c'est bien femme en tous points, par l'expression et la pensée.

Pour une femme mariée, la beauté de son amant est en proportion de la laideur de son mari.

Une maîtresse qui s'ennuie est déjà infidèle.

Tuer l'amour à son apogée, au risque de se briser l'âme, c'est un acte de haute philosophie, de virilité volontaire chez un homme. Lorsque le bonheur est constaté, on ne doit point s'y endormir, la troupe légère et funèbre des désillusions guette la porte de l'amoureux; il vaut toujours mieux déloger que de s'arc-bouter contre l'envie, le soupçon et l'inconstance réunis pour forcer l'huis de l'amant fortuné. Les femmes ne comprennent jamais ce génial égoïsme du penseur qui brusque toujours les dénouements d'amour, et cependant elles poursuivent le fugitif, car les curieuses veulent toujours demeurer les dernières au spectacle ou quitter la scène d'elles-mêmes les premières. Si une maîtresse nous donne le fil de son âme, il faut en profiter, pour en sortir, avant que le fil ne soit coupé par les mains de l'infidèle, et imiter Thésée en abandonnant la belle Ariane dans l'Ile de Naxos. Les horizons de Cythère sont, hélas! très bornés, et, quand on arrive aux confins de la félicité parfaite, il n'y a plus qu'un précipice descendre ou un calvaire à gravir douloureusement.

Les plus grandes passions satisfaites finissent sottement, elles s'atténuent dans l'estime ou bien s'éteignent dans l'indifférence. Si elles se transforment en haine, la logique des sentiments est sauvée et l'amour-propre sauvegardé.

Les délicats ne vident jamais que les deux-tiers des flacons de vins exquis dont ils s'enivrent. Ils n'attendent jamais, pour en changer, que leurs gants se salissent, que leurs habits se déforment ou que leurs bonnes fortunes montrent la corde; aussi l'amour ne devrait-il être le plaisir que des âmes délicates: «Quand je vois des hommes grossiers se mêler d'amour, s'écrie Chamfort, je suis tenté de dire: «De quoi vous mêlez-vous? du jeu, de la table, de l'ambition à cette canaille!»

Je me suis souvent demandé pourquoi certaines femmes recherchent si avidement la société des hommes d'esprit qu'elles comprennent _peu_ ou _prou_, lorsqu'elles sont si idéalement heureuses avec des imbéciles?

A un époux qui déplorait devant lui ses infortunes conjugales, Santeuil, le latiniste et spirituel poète, répondait ainsi: «Vous êtes cocu... n'est-ce que cela? Ah! mon ami, ne prenez peine, le cocuage, croyez-moi, n'est qu'un mal d'imagination: peu de maris en meurent, mais il y en a tant qui en vivent!»

Dans une réconciliation d'amoureux, il est peu de femmes qui n'aient pas la sottise de prendre les marques de virilité de leur amant pour des preuves de fidélité.

Passé quarante ans, la plupart des hommes mettent tout en oeuvre pour surexciter leurs sens, sans même concevoir le désir de les satisfaire.

Les grands vicieux sont timides et craintifs, au premier abord, avec une femme qu'ils convoitent; les écoliers au contraire sont hardis et inconséquents; l'audace de ceux-ci s'évanouit avec le premier désir, la timidité de ceux-là, au contraire, prend une hautaine revanche au lendemain de la victoire.

Un mari qui invoque ses droits, est bien près de les perdre.

Une _fille_ qui aime redevient enfant, espiègle et gamine; une veuve, dans le même cas, retourne aux pudeurs et aux timidités de la jeune fille.—_L'enfant est préférable_. Une veuve ne cherche à faire oublier qu'un seul homme, qui fut son mari,—la courtisane amoureuse, pour se reconquérir elle-même et apaiser les jalousies rétrospectives de son amant, voudrait biffer de son passé une portion de l'humanité qui l'outrage par le souvenir même de sa possession.

L'inconstance des femelles est si active, si tourmentée, si inassouvie, que je me suis quelquefois demandé si Protée eut pu trouver une femme fidèle.

Tout est amour-propre chez la femme, même l'amour qui ne l'est pas; plus on y songe, plus on étudie la théorie, plus on observe la pratique de l'amour, plus on se confirme davantage que, somme toute, c'est par l'amour-propre que commencent et finissent les plus majestueuses passions aussi bien que les plus légers caprices.

Que d'hommes n'ont-ils pas perdu, par trop de discrétion délicate, des caresses intimes et variées, que des goujats grossiers ont su récolter cyniquement aussitôt après leur départ.—Les femmes ont l'imagination si libertine et nourrie de tant de monstruosités voluptueuses et antiphysiques, qu'on est tout étonné, après l'impertinence des demandes audacieuses, de trouver des complaisances et des facilités de moeurs qui émerveillent la dépravation de l'amoureux. Platon disait que les femmes avaient été des garçons débauchés autrefois.—Au lendemain de sa virginité perdue, si ce n'est peut-être la veille, une initiée aux plaisirs de Vénus a d'ore et déjà conçu dans sa tête un tableau de luxure comparée qui ferait pâlir toutes les peintures tracées par Arétin.

L'imagination des femmes conçoit, c'est l'audace et aussi au tempérament des hommes vigoureux d'exécuter les devis. Ils n'iront jamais trop loin.

Lord Byron disait: «Une maîtresse est aussi embarrassante qu'une femme... quand on n'en a qu'une.»—L'embarras cesse par la multiplication qui cause les divisions, lesquelles conduisent aux soustractions; après quoi on se complaît à aligner des additions don-Juanesques d'une légèreté totale exquise. C'est la vanité alors qui règne en maîtresse heureuse.

Les femmes n'aiment que ce qu'on ne leur donne pas.

Les jeunes filles mordent aux fruits verts; les vieilles filles ébrèchent leurs dernières dents sur des fruits secs: _Les quatre mendiants de l'amour_.

Aimer sa maîtresse, c'est encore s'aimer soi-même; aimer son épouse, c'est abdiquer son individualité au mécanisme banal de la société et dédoubler son effigie.—Un célibataire, qui était un _tout_, devient en se mariant, une _moitié_ influencée par une autre moitié.

«Il faut vous distraire, disait-on à un veuf attristé; vous êtes jeune, redevenez joyeux et bon vivant; tenez, soupons ce soir en partie fine?»

«Eh! mon cher, vous avez raison, j'accepte, répond notre inconsolé; d'autant plus que... croyez-moi si bon vous semble, j'ai renoncé à toutes mes maîtresses depuis la mort de ma pauvre femme.»

Un homme trompé ne doit pas se résigner, encore moins se désespérer. Il y a un milieu plus digne. C'est à sa grandeur d'âme à le découvrir.

On possède les femmes par leurs défauts rarement par leurs qualités.

Une chambrière, qui avait beaucoup vu, s'écria devant moi, un jour, avec un geste superbe de grande comédienne:

«La vertu, puis-je y croire, dans l'exercice de ma profession?—La vertu! Mais, Monsieur, _les lits parlent contre_.»

Quelle réponse sublime, dans le réalisme de sa forme, et quel argument!—_Les lits parlent_.

Il n'y a rien de plus compliqué, de plus trompeur, de plus artificieux que la naïveté. Telle demoiselle candide et pudique, qui, par ses dehors, ne reflète qu'une innocence réelle, sera, dans un imbroglio d'amour, plus fine et plus rouée que des vétérantes de la galanterie. C'est que la femme est née pour l'astuce et que chez elle la naïveté n'est que le masque ou le pléonasme de la ruse. Cette vérité est tout entière dans ce mot de Salomon: «Les femmes font apostasier les anges.»

La propreté des femmes,—_c'est si sale_, disait une dévote, en se signant.

Un poète inconnu du XVIIe siècle, le sieur J. Magnon, nous a laissé dans un poème ce vers étonnant:

La corne la plus noble incommode le front.

Noble ou non, je crois bien.

Une femme tient tout de l'opinion; _Le qu'en dira-t-on_ la retient plus sur le moment de faillir que le _qu'en penserai-je_.—_Qui peut sauver une femme de la honte_? a-t-on dit, et l'écho a répondu: _La honte_.

N'est-ce pas Chamfort ou un de ses disciples qui a proféré cette exclamation: «Que de filles aujourd'hui cessent d'être pucelles avant d'être vierges!»—Que de femmes aussi dirons-nous bien au contraire, demeurent pucelles en cessant d'être vierges!

Pour régner sur un peuple, il faut le plus souvent passer sur des ruines. Pour étendre son empire sur les femmes, on doit marcher sans commisération sur bien des coeurs.—Les conquérants doivent fermer une oreille à la pitié et ouvrir l'autre à l'ambition, et les talons rouges ne se colorent que dans le sang qui jaillit des coeurs savamment piétinés.

Les délicats n'apprécient que les friandes en amour;—les gourmandes composent le lot des grossiers ou des porte-faix.

Après la possession d'une coquette qui nous a fait languir, c'est avec un raffinement de vengeance qu'on lui plonge dédaigneusement des _Tu_ dans l'oreille.—Le tutoiement après la victoire, devient au gré du vainqueur, ou une apothéose de sensualité heureuse ou une flétrissure brutale et cruelle.

Selon Casanova, l'amour n'est qu'une curiosité plus ou moins vive, jointe au penchant que la nature a mis en nous de veiller à la conservation de l'espèce.—Cette définition, par ce païen charmant, est assez ingénieuse; mais voici celle plus complète qu'il donne du plaisir:

«Le plaisir est la jouissance actuelle des sens; c'est une satisfaction entière qu'on leur accorde dans tout ce qu'ils appètent, et, lorsque les sens épuisés veulent du repos, ou pour reprendre haleine, ou pour se refaire, le plaisir devient de l'imagination, elle se plaît à réfléchir au plaisir que sa tranquillité lui procure.—Or, le philosophe est celui qui ne se refuse aucun plaisir qui ne produit pas de peines plus grandes et qui sait s'en créer.»

Ceci est moins net et plus quintessencié, mais bien réel, lorsqu'on s'y retrouve.

Les hommes fermes, volontaires, opiniâtres, inflexibles sont principalement aimés des femmes, qui dans leur faiblesse admirent la force:—Peut-être aussi n'est-ce que le mâle que la femme recherche chez l'homme. Elle le rencontre si rarement dans son intégrité!

Que de revolvers se transforment en simples pistolets dans les liaisons qui durent trop!

Un sportman distingué professait cette opinion, à savoir qu'un gentleman de bon ton doit toujours entretenir plusieurs amours au ratelier de son coeur, de même qu'il nourrit plusieurs chevaux dans ses écuries.—C'est Rivarol palfrenier! c'est aussi la morale traînée dans le crottin.

C'est alors qu'on croit dénouer la ceinture d'une femme vertueuse, qu'on ne dégrafe souvent qu'un pauvre ceinturon de Messaline impudique.

Un homme d'étude, sans être un fat, aura toujours, à un trop haut degré le culte de lui-même, pour comprendre la servilité nécessaire, selon la société, aux convenances féminines.

Un homme de lettres, qui croit aux lettres, et qui éprouve l'enthousiasme de sa profession, est quelque peu un Narcisse au moral; il se mire dans toutes les sources de ses pensées, et, si une femme veut être de moitié dans cette extase égoïste, elle trouble la limpidité du miroir. Il faut donc au penseur de belles bêtes, qui se croient telles, de bonnes créatures impassibles et peu bavardes, qui font le gros dos sur les divans comme les chats, qui attendent les caresses ou qui les provoquent doucement, et non pas des bas-bleus babillards ou des précieuses minaudières qui mettent tout à sac dans une cervelle d'artiste, semblables à des guenons quittant leur perchoir pour bouleverser des paperasses, ouvrir des livres et renverser des écritoires.

Un travailleur a besoin d'une créature faite d'amour, toujours prête à le délasser par l'amour, à laquelle il donne juste le temps de ses entr'actes laborieux: un être qui l'aime comme un chien, avec une admiration muette et recueillie, qui se couche à ses pieds, s'éloigne et se retire sur un geste du maître, assez sage pour trouver tout son bonheur dans l'esclavage, et assez bornée pour ne pas concevoir d'autre horizon.—Les sots diront en riant que c'est impossible en ce XIXe siècle, mais les sots qui sont les laquais des femmes, ne peuvent savoir que celles-ci se dressent à l'exemple des pies et des pierrots qu'on met en cage d'abord fermée, puis en cage à porte assez largement entr'ouverte, sans aucunement s'inquiéter s'ils s'envolent ou s'ils restent.

Si l'on parvenait à détruire la pudeur et à satisfaire plus effrontément ses désirs, la société serait, à mon avis, moins folle et plus reposée sur la logique.—«Il s'est trouvé nation, écrit Montaigne, où, pour endormir la concupiscence de ceux qui venaient à la dévotion, on tenait aux temples des garses à jouÿr, et était un acte de cérémonie de s'en servir avant de venir à l'office.»—_Nimirum propter continentiam, incontinentia, necesseria est. Incendium ignibus extinguitur_.

Il est des ours mal léchés qui allèchent la concupiscence des femmes. Cette sauvagerie de caractère hérissé sent le mâle; pour elles, la toison des fauves et des boucs est un plus grand aphrodisiaque que l'odeur affadie du musc ou de la verveine, dont se servent les débiles petits maîtres.

L'idéal n'est peut-être que la beauté du vrai!

Beaucoup d'Anglaises lisent la Bible, bien peu la vivent.

Une femme à tempérament ne se donne pas le temps d'être coquette. Aussi bien, un affamé ne songe-t-il pas à faire des grâces sentimentales à table—comme l'estomac les sens ont leur fringale.

Le caprice chuchotte; la passion parle.

Une revue mondaine a fait paraître dernièrement sous ce titre: _Comment ces dames mangent les asperges_, une curieuse étude qui devait avoir pour pendant un second article: _Comment ces messieurs mangent les moules_.—La censure, en interdisant ces dissertations métaphoriques, a mis à nu la dépravation publique. Si les femmes honnêtes n'avaient pas dû comprendre les sous-entendus, en quoi la morale eût-elle été froissée? Le salon de Mme de Rambouillet eut écouté sérieusement, sans y concevoir de malice, ces petites oeuvres littéraires. Les pointes d'asperges sont-elles donc des pointes d'esprit bien grivoises? Il faut croire que les nidoreuses manifestations du naturalisme nous ont rendus bien pudibonds en matière de préciosité raffinée.

Allez donc parler d'amour à un médecin, il vous dira: «Bah! mais ce n'est que l'attraction de deux muqueuses.»

La vertu ne résisterait jamais aux circonstances, si les hommes savaient les deviner.—Une femme est seule, sur sa chaise longue, toute frémissante encore de la lecture d'un roman d'amour, vous vous présentez, selon les règles du monde, et par une conversation correcte et banale, vous ramenez cette pauvre âme émue aux réalités de la vie.

Oh! si vous aviez pu surprendre son rêve, vous identifier avec le héros de ses songes, et peu à peu, avec une nuance très fine de brutalité, donner un corps à ses fantaisies d'imagination, vous n'eussiez trouvé que docilité et abandon, là où vous n'avez su permettre que la rigidité des convenances.

Il faut si peu de chose pour être aimé d'une femme langoureuse qui laisse une libre carrière aux arabesques de ses rêveries.—Un sylphe ne rencontrerait pas de cruelles, le genre féminin serait sa chose, car par ses caresses, ses attouchements invisibles, par ses paroles douces comme le zéphir, par le mystère même qui l'envelopperait, il posséderait grandes et petites faveurs dans les couvents, dans les salons, dans les chaumières, entre mari et femme, amant et maîtresse, aussi bien que dans la solitude, la clarté ou l'obscurité. L'adultère, d'après Napoléon, n'est qu'une question de canapé.—L'amour, mieux encore, n'est qu'une question de discrétion et de délicatesse mystérieuse: arrachez les trompettes à la Renommée, soyez muet, feignez de devenir aveugle; fermez le verrou: les femmes vertueuses se donneront toutes à vous, comme au Dieu du silence et des plaisirs discrets.

On a dit: «Bien des femmes en peine de se purger n'ont qu'à dire une sottise: elles se portent bien.» On n'a pas vu de cures complètes cependant.

_L'aujourd'hui_ est si beau quand on s'aime, que la sagesse condamne absolument le lendemain. Avec des maîtresses nouvelles, c'est toujours _aujourd'hui_. Avec une femme légitime, ce n'est qu'un long lendemain, qui fait regretter la veille, sans qu'on y puisse revenir.

Il est difficile de trouver une phrase plus concluante pour le divorce que celle de Chamfort: «Le divorce est si naturel, que dans beaucoup de maisons il couche toutes les nuits entre les deux époux.»—Le divorce est l'unique juge de paix de Cythère; il dénoue ceux que la sottise et l'ambition ont unis sans amour.

J'ai connu des hommes mariés doux, charmants, pleins de cordialité, d'esprit et de talents, entièrement soumis à d'affreuses petites femmes laides, ignorantes, bêtes et prétentieuses, lesquelles tranchaient sur toutes les questions d'art sans que l'infortuné mari osât prendre la parole et porter son jugement. De telles femmes se mettent à califourchon comme de vilains lorgnons de verre fumé, sur le nez de leurs époux qui verraient si bien et si loin sans cet obstacle qui les domine, mais qu'ils finissent par accepter avec une béatitude d'idiot. La bonté rend souvent imbécile en dehors de l'esprit.

_Se laisser faire un petit doigt de cour_: cette locution laisse rêveuse bien des jeunes filles au couvent. C'est le _Digitus infamis_ de l'imagination.

Il n'y a que les amours cachées qui soient réelles! Les passions qui s'affichent ne sont que des vanités qui paradent. Un amoureux à tempérament entier dérobera sa maîtresse aux yeux de tout l'univers et la vue de son plus intime ami.—Le regard d'autrui souille le bonheur, et l'homme délicat confine ses amours à huis-clos, sans jamais promener son concubinage au dehors. La femme qui aime ne sent pas son internement, c'est au plaisir d'embellir la prison; la volupté a des horizons infinis à côté des sensations qu'elle procure aux heureux. Il n'y a que les petits cerveaux qui recherchent la compagnie; les tourterelles vivent isolées; les dindons ou les pintades meurent loin des basses-cours nombreuses, quand ils ne peuvent, par leurs ébats, provoquer l'attention des poules indolentes ou des coqs superbes.

Que de dindons dans le monde! que de pintades se montrent glorieusement accouplés dans l'orgie enrubannée des dimanches ou la houle des promenades élégantes!—pauvres bêtes!—pauvres gens!

Un anonyme du dernier siècle nous a légué ce trait charmant: «_une prude a tant d'honneur qu'elle le laisse partout_.» Est-ce assez spirituellement juste et merveilleusement trouvé!

Un célibataire qui se marie par ambition de fortune raisonne à contre sens. Un économiste a fait ce curieux calcul que dans le célibat les petits besoins augmentent et que les grands besoins diminuent; que dans le mariage, au contraire, les petits diminuent et les grands augmentent.

Donnerais-je des chiffres... cela ne convaincrait personne, sauf les convaincus.

La franchise et la vérité loyalement affichées étonnent les femmes qui ne comprennent rien à la droiture de conscience et lui préfèrent la rouerie d'une diplomatie méticuleuse. Un homme sincère et véridique est le plus grand des fourbes à leurs yeux. La vérité qui jaillit soudainement les éblouit et les écrase dans la mesquinerie de leurs petites trames mensongères. Qu'un amant, sur l'interrogation de sa maîtresse, réponde mâlement à celle-ci qu'il l'a trompée, il la verra tressaillir plutôt par la grande simplicité de la réponse que par la nature même de l'acte commis.—Le chacal qui ruse et qui biaise, ne conçoit pas le lion qui poitrine au danger.

De même que la crainte de rougir fait rougir les faibles; la préoccupation de témoigner sa virilité fait échouer un amant dans le plaisir des sens. C'est qu'en amour il faut plutôt oser que vouloir: la volonté use et concentre l'électricité cérébrale, l'audace fait jouer les fils conducteurs et regaillardit la verve corporelle. Un libertin ne s'expose que rarement à de cruels pas de clercs en pareille occurrence, il connaît l'art de lutiner une femme avec tant d'astuce qu'il se taquine lui-même par l'imaginative, en donnant à sa partenaire l'occasion de se débattre.—Dans le jeu de Vénus, on doit amuser l'ennemi et laisser le temps aux forces de réserves d'arriver toutes fraîches pour emporter la victoire, sans coup-férir. La tactique ne manque jamais aux vrais conquérants.

Un amour sérieux ne peut se transformer qu'en haine.—La haine a plus d'un travestissement; elle met des loups de velours, mais l'ardeur des yeux brille au travers.

Un homme _parle_.—Les mâles _causent_ et s'écoutent.

Il y a des yeux de femme qui signent des promesses à courte échéance: les uns disent: _pour ce soir_, d'autres, _pour demain_; la plupart diraient bien: _tout de suite_, mais il faut du temps à l'amour pour digérer ses espérances.

Ce qui cause le bonheur d'un amant, quelquefois fait le désespoir d'un mari.

J'ai trouvé, par hasard, cette observation sur une feuille volante, détachée sans doute du carnet d'un philologue: «C'est bizarre les mots! ainsi en Irlande, le mot Mac est un signe de noblesse, et à Paris....»

Pascal a bien raison, vanté en deçà des Alpes, erreur au delà.

En voyant deux amoureux serrés étroitement, passer dans un éclair de bonheur, Madame Z, qui était à mon bras, a _diagnostiqué_ en soupirant: «Deux jeunes mariés, ou bien deux anciens amants.»

Joli distique du XVIe siècle:

Bien on a peint Vénus et ses amours, tout nuds, Car ceux qui s'y sont plûs, tels en sont revenus.

Sénac de Meilhan a écrit: les grandes passions sont aussi rares que les grands hommes. Est-ce bien sûr? Cette petite pensée est sujette à grande controverse.

Il est des femmes laides et bégueules qui prennent un soin ridicule pour afficher leur vertu et annoncer au monde qu'elles sont inaccessibles à la galanterie.—Pareille vanité grotesque me rappelle les portes de prison sur lesquelles on a peint en grosses lettres: _le public n'entre pas ici_.—«_Plus souvent_,» s'écrie Gavroche dans un argot qui dit tout.

On ne pratique réellement l'amour qu'en France, et à Paris surtout; j'entends l'amour avec toutes ses mignardises, toutes ses délicatesses, toutes ses ruses polissonnes et tout le luxe intime des femmes. Une parisienne semble plutôt créée pour l'amour que pour la maternité; de toutes les femmes du globe, elle seule sait être gracieuse, se lever, s'habiller, marcher, se baisser, se relever et surtout se coucher, avec des poses d'un art exquis, des lenteurs savantes, des enjouements qui ravissent et des calineries spéciales dans le moindre geste. S'il est des hommes qui ont pu regretter au loin les charmes de la parisienne habillée, il n'est pas un raffiné qui n'ait conservé le plus adorable et le plus frais souvenir d'une parisienne qui va se mettre au lit. Cette manière à la fois chaste et impudique de se défaire des derniers voiles comme d'un fardeau importun, cette grâce dans la draperie harmonieuse des toiles fines et blanches, cette mutinerie dans la dentelle, ces parfums pénétrants qui se dégagent d'elle sont bien faits pour marquer une empreinte ineffaçable dans la mémoire de ceux qui s'intéressent à la femme par l'enveloppe et les détails.—Ailleurs qu'en France peut-on se disposer à l'amour avec un attirail de préparatifs aussi ravissant? Une anglaise en robe de chambre est vêtue en dessous—et par pudeur, d'une _riding dress_. L'une d'elles disait un jour avec ennui: «L'amour... il faut bien le faire, les hommes y tiennent.»—Une française n'eut jamais dit cette phrase typique.

Ah! si le cerveau des parisiennes n'était pas une éponge à préjugés, si ces roses poupées avaient plus de sang et moins de son dans les entrailles, si leur coeur, moins chiffonné par le caprice, était plus sensible aux intimités d'amour, elles deviendraient les créatures les plus propres à satisfaire la passion des artistes et des voluptueux. Mais faut-il tant demander aux filles de Satan?—C'est le jouir et non le posséder qui rend heureux, disait Montaigne: Dès que les femmes sont à nous, nous ne sommes déjà plus à elles.—Quelle immense compensation pour ceux qui analysent et qui pensent sur les sentiments respectifs des sexes.

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_ARRIÈRE-PROPOS_

_ ceux qui quémanderaient l'explication de ce titre_: Le Calendrier de Vénus, _inscrit sur un ouvrage composé de feuilles éparses et de notes diverses, je pourrais démontrer, avec grand étalage et luxe d'érudition, la signification primitive et réelle du mot:_ Calendrier.—_On y verrait que le_ Calendarium _n'était autre qu'un curieux petit livre où se trouvaient mentionnés les jours_ fériés _et_ néfastes, _les souvenirs et anniversaires, ainsi que des écrits interlignés, en un mot, une manière de carnet semblable à ceux, qu'un terme horriblement vulgaire, et qui sent le comptoir, nomme aujourd'hui_: Agendas.

_Mais à propos de Vénus et d'opuscules qui sont miens, et qui ont été imprimés bien davantage pour ma propre satisfaction que pour l'intérêt du lecteur, il ne me convient pas de remuer le volumineux_ Richelet _ou le pesant_ Ménage, indignes d'être ouverts pour une si petite justification.—Au surplus, dois-je rendre compte au public du baptême de mes productions? Point ne crois, car ma vanité y contredit et mon esprit s'y oppose.—Ceci m'est affaire personnelle et privée.

Aussi, selon mes principes, je n'ai convié pour cette cérémonie faite au baptistère de ma chapelle cérébrale que mon honorable conseiller et ami le jugement, comme parrain, et gentille et très familière dame la fantaisie, comme marraine; lesquels ont signé sur le registre de mon bon plaisir, en foi de quoi j'ai jeté mes dragées sans nul soucy dans ce drageoir à boutades.

Que le _Calendrier de Vénus_ devienne l'_Annuaire des Grâces,_ ou qu'il s'en aille sur les quais de la Seine, tenir compagnie aux charmants _Almanachs des Muses_—peu m'importe!—je n'y mets point de coquetterie d'auteur. Ces pages m'ont causé plus de bonheur intime à concevoir et à écrire que les délicats eux-mêmes n'éprouveront jamais de contentement passager à les lire.—Ceux qui, comme moi, ont produit dans l'amour et avec l'enthousiasme des lettres, me comprendront. Il ne reste aux autres qu'à me porter envie.—C'est peut-être déjà fait.—Je les plains.

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_TABLE DES MATIÈRES_

Epitre dédicatoire à Betzy

A l'Académie des Beaux-Esprits et des Raffinés du Langage

Mémorandum d'un Epicurien

Les Fastes du Baiser

Voyage autour de sa Chambre

Éphémérides des Sens

Le Sottisier d'Amour

Arrière-Propos.

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