‹ Le Calvaire des FemmesChapitre 23 sur 33 · XXIII

XXIII

M. de Barnolf habitait la rue d'Isly. Son appartement était à la fois élégant et sévère. Les meubles étaient de chêne sculpté, et les tentures de velours bleu clair, avec des bandes à fond noir, recouvert d'arabesques d'or. Des panoplies d'armes anciennes ou étrangères, des tableaux, appartenant à l'école espagnole ou hollandaise, achevaient de donner à cet appartement un cachet artistique.

M. de Barnolf s'harmonisait avec ce cadre un peu sombre.

Il était Hongrois par son père et avait le type énergique de la race magyare. Son teint était bronzé; sa barbe et ses cheveux, épais et noirs, se roulaient sur eux-mêmes en boucles serrées et vigoureuses. Ses yeux bleus éclairaient d'une expression douce et tendre cette figure un peu farouche, presque dure. Souvent même son regard avait de la finesse; mais quand la colère l'animait, il devenait terrible: la prunelle pâlissait.

M. de Barnolf était petit, maigre et nerveux. Il tenait de son père un caractère violent et passionné; de sa mère, qui était Française, un esprit vif, sceptique et mobile. On le disait fort riche. Sa beauté étrange, son éducation soignée, ses manières très-aristocratiques, sa générosité, son esprit, lui avaient valu de nombreuses bonnes fortunes. Il avait acquis le titre d'homme à la mode, aussi bien dans le faubourg Saint-Germain que dans le demi-monde.

C'était un jeudi. Il attendait Fossette, et Fossette était en retard.

Il parcourait sa chambre avec une agitation singulière. À chaque minute il jetait les yeux sur la pendule.

Pourtant il n'était que onze heures un quart, et Fossette n'arrivait jamais avant onze heures. Quelquefois même elle avait tardé davantage.

Pour se calmer, Léopold prit un livre, essaya de lire; mais les mots dansaient sous ses yeux et n'avaient pas de sens.

«Pourquoi ne vient-elle pas? Cette lettre.... serait-elle vraie?»

Et le sang lui montait au visage, et ses mains brûlantes et moites se crispaient d'impatience.

Puis tout à coup il se mettait à rire.

«Ah çà! voyons, j'aime à ce point-là, qui? Une petite ouvrière sans éducation, sans manières, une grisette enfin, qui me fait attendre, qui me fait souffrir ainsi. Tu es fou, mon pauvre Barnolf.»

Midi sonna.

L'angoisse lui tordit les nerfs. Il alluma un cigare, le mâcha entre ses dents, puis le lança au feu avec colère.

«Si elle vient maintenant, je la jette à la porte.»

Au même instant la sonnette retentit dans l'antichambre.

Son émotion fut si violente qu'il se laissa tomber dans un fauteuil, et, renversant la tête, il ferma les yeux.

Mais dès qu'il entendit la voix fraîche de Fossette, il courut à elle, l'enlaça et tomba à ses pieds.

Fossette, elle aussi, en entrant chez M. de Barnolf était grave et émue.

«Tu m'aimes donc, mon Léo? dit-elle.

--Fossette! ma Fossette, pourquoi viens-tu si tard? Un quart d'heure de plus, je serais mort.»

Deux petits trous moqueurs se dessinèrent dans les joues de la jeune fille.

«Tu ne me crois pas, méchante? J'ai bien souffert, je te le jure. Je croyais ne plus te voir. Je sais maintenant combien je t'aime, combien je suis lié à toi.»

Fossette regardait Barnolf avec un sourire sceptique et un regard scrutateur.

Elle se demandait: «Est-il sincère? Soupçonne-t-il que j'ai pu savoir?... Joue-t-il la comédie? Mais pourquoi me tromperait-il? Cependant, cette lettre....»

«Je le vois dans votre regard, s'écria Léopold, vous ne m'aimez plus.

--Vous avez bien douté de moi tout à l'heure, monsieur de Barnolf, repartit Fossette avec dignité. Au surplus, ajouta-t-elle avec son sourire mutin, nous violons notre contrat. Il me semble que nous sommes bien près de nous faire une scène. Voyons, reprit-elle en se débarrassant de son chapeau et de son manteau, revenons à la confiance et à la gaieté.»

M. de Barnolf ne riait point. Il continuait à se promener dans sa chambre, et sa lèvre frémissait.

Fossette se rapprocha, et, tendant son visage aux lèvres de Léopold:

«Léo, ne boude pas. Une autre fois je viendrai plus tôt. Comment! tu aurais un vilain caractère? Avec quels yeux méchants tu me regardes, moi, ta Fossette qui t'aime, qui t'aime tant qu'elle ne peut plus rire. Autrefois, quand j'étais insouciante, je riais toujours, je riais follement; et maintenant, quand je pense à vous, quand je vous vois, Léo, mon cœur est si plein qu'il étouffe, et je comprends qu'on puisse pleurer par excès de bonheur. Je vous aime bien, Léo!»

Et, en parlant ainsi, elle attachait sur lui un regard extatique. Sa voix avait des vibrations émues qu'on n'aurait pu feindre, et sa bouche sérieuse exprimait une si véritable tendresse que Barnolf vaincu rejeta tout soupçon.

Il la fit asseoir, et s'assit à côté d'elle. Il prenait sa petite main dans les siennes et la baisait respectueusement, comme un amoureux qui ne s'est pas encore déclaré.

La fièvre était calmée.

«Voyez un peu, disait Fossette, ce que produit la liberté. Nous nous aimons d'autant plus que nous sommes moins engagés vis-à-vis l'un de l'autre.»

Barnolf soupira.

«Soyez sincère, Léo; vous n'êtes donc pas heureux? vous me cachez quelque chose? C'est bien mal d'avoir des secrets à vous tout seul.

--Non, mon amie, je ne suis pas heureux. J'ai quelque chose sur le cœur. Je suis un grand coupable. Si je te dis ma faute, me la pardonneras-tu?

--Je vous pardonne d'avance.

--Je n'ose pas, devine.

--Auriez-vous laissé faner mon dernier bouquet?

--Non.

--Ah! j'y suis! vous avez oublié, monsieur, dépenser à moi tous les soirs, à l'heure convenue.

--Non.

--Vous ne vous êtes pas informé de ce beau géranium rose, comme je vous en avais prié?

--C'est plus grave encore.

--Alors vous avez....»

Elle voulut sourire, mais ses lèvres tremblèrent, son gosier se serra.

«Vous ne m'avez pas trompée, puisque vous ne m'avez rien promis. Mais c'est donc vrai, vous aimez une autre femme?»

Elle était maintenant toute pâle, et ses mains étaient froides, comme si soudain la vie l'abandonnait.

«Non, non, ma Fossette, ce n'est pas cela; c'est encore plus mal. Je doute de toi, je suis jaloux.

--Vrai? bien vrai? Alors, nous sommes quittes; car moi aussi je suis jalouse, et je n'osais pas vous le dire.»

Ils essayaient de rire; ils ne le pouvaient pas.

«Fossette, dit M. de Barnolf avec gravité en lui présentant un papier, j'ai une lettre pour vous.

--Pour moi? et moi une pour vous. Comme c'est étrange!» s'écria-t-elle en tirant de sa poche une lettre décachetée.

Ils regardèrent les deux suscriptions. Elles étaient de la même écriture, une écriture inconnue.

«C'est évident, fit observer Léopold, on s'est trompé d'enveloppe.»

Voici la lettre écrite pour Fossette, et qu'avait reçue Barnolf:

«Mademoiselle,

«Un ami qui s'intéresse à votre bonheur croit devoir vous prévenir qu'on s'occupe actuellement beaucoup de vous dans une certaine société où M. de Barnolf est très-connu. On y donne pour rival au noble Hongrois, qui? un ouvrier chapelier portant le nom grotesque de Robiquet, et dont la mansarde n'est séparée de la vôtre que par une mince cloison.... Faites attention!»

La lettre écrite pour M. de Barnolf, mais adressée à Fossette, était ainsi conçue:

«Un ami inconnu qui s'intéresse à votre bonheur, croit devoir vous prévenir que vos assiduités auprès de Mme de Beausire font jaser beaucoup. Hier, aux courses, on a remarqué votre présence dans sa voiture et l'absence du duc. Que deviendrait Mlle Fossette, qui vous aime si tendrement, si elle apprenait votre infidélité? Une femme a beau être sceptique, voire même un peu philosophe, il est de ces blessures de cœur ou d'amour-propre qu'elle ne saurait pardonner. Si vous ne mettez pas plus de prudence dans vos relations avec Mme de Beausire, vous pourriez non-seulement vous attirer une affaire avec le duc, mais encore compromettre votre bonheur intime, et désespérer une charmante fille qui ne le mérite pas.

«Vous avez, je vous en préviens, des ennemis acharnés qui pourraient fort bien vous jouer un mauvais tour. «Prudence et mystère!» comme on dit dans les mélodrames.»

«Ce changement d'enveloppe a-t-il été volontaire ou involontaire? Ces lettres nous viennent-elles d'un ami ou d'un ennemi? se demandait M. de Barnolf. Si c'était un ennemi, pourquoi ce subterfuge? Une lettre anonyme adressée directement eût suffi pour nous inspirer des doutes l'un sur l'autre.

--Oh! non, c'est beaucoup plus adroit; c'est diabolique,» fit observer Fossette qui cherchait à deviner l'auteur des lettres.

Un instant elle soupçonna Geneviève, puis Claudine, et Robiquet lui-même.

«Tenez, reprit-elle tout à coup, si vous m'en croyez, brûlons ces lettres et n'y pensons plus. Nous arriverions à douter de tous nos amis et à douter l'un de l'autre.»

Elle prit les deux lettres, et, sans attendre l'assentiment de Barnolf, les jeta au feu.

M. de Barnolf regardait brûler les lettres d'un air songeur et défiant.

«Comment! s'écria Fossette en riant d'un franc rire, vous seriez jaloux? Que ne pouvez-vous voir ce pauvre Robiquet avec son nez qui menace le ciel et ses grands chapeaux qui touchent le bout de son nez! Si je l'aimais, chanterait-il du matin au soir en fausset:

Pour tant d'amour ne soyez pas ingrate!

Pauvre Robiquet! quel excellent domestique! et attentif et désintéressé surtout! Avec quelle joie il dégringole mes cinq étages pour aller me chercher un sucre d'orge ou un pot d'eau fraîche! C'est lui qui tous les matins descend ma chaufferette et m'apporte mon lait; et souvent c'est lui encore qui arrose les fleurs que vous m'envoyez. Et pourtant il se doute de qui elles me viennent; mais il sait aussi que j'aurais tant de chagrin si je les voyais languir! Il les soigne en maugréant.»

Barnolf, peu rassuré par les explications de Fossette, restait sombre et froid.

«Comment, vous doutez encore, reprit l'ouvrière. Venez donc voir Robiquet, et vous ne douterez plus.

--Fossette, dit M. de Barnolf avec un tremblement dans la voix, je vous aime plus, je vous le jure, que je n'ai jamais aimé aucune autre femme. Je ne sais: vous avez plus de noblesse, plus de distinction réelle, plus d'esprit, plus de charme, plus de cœur surtout. Et si gaie, si espiègle, si douce! Vous vous amusez aux dépens de ce Robiquet, soit! Mais aussi vous êtes trop bonne pour le faire souffrir. Enfin je suis malheureux depuis que j'ai reçu cette lettre. J'ai la fièvre. Sans doute, puisque vous me le dites, je vous crois, vous ne m'avez fait aucune infidélité. Mais Robiquet va chez vous à toutes les heures du jour. Ces mille services que vous en recevez vous rendent son affection précieuse. Et moi je ne vous vois qu'une fois par semaine. Je vous veux à moi tout entière, à moi toujours! Voulez-vous habiter ici? Dites, le voulez-vous? Et puis vous êtes pauvre, malheureuse, vous souffrez peut-être. Cette chaufferette, ce sucre d'orge, ce lait dont vous parliez tout à l'heure m'ont révélé une situation à laquelle je n'avais jamais songé. Et encore ces heures que vous me donnez, c'est votre pain, tandis que moi qui vous aime et qui devrais confondre mon existence avec la vôtre, je vis dans un luxe égoïste; je dépense en bagatelles des sommes qui vous feraient riche pendant plusieurs années. Je vous en supplie, essayons de vivre ensemble. Vous me quitterez quand vous le voudrez. Ne serez-vous pas libre toujours?»

Il s'était mis à genoux et baisait ardemment les mains de l'ouvrière.

Fossette l'avait écouté sans l'interrompre.

«Mon ami, c'est impossible, dit-elle avec résolution. Je ne veux plus de cette vie-là. Oh! j'ai trop souffert, voyez-vous, trop souffert dans ma fierté pour recommencer jamais.

--Alors vous ne m'aimez pas! s'écria Barnolf blessé, puisque vous ne faites aucune différence entre moi et un rapin ou un serrurier. Vous refusez parce que vous me préférez Robiquet.

--Vous n'avez donc pas, monsieur de Barnolf, la générosité que je vous supposais?

--Pour le moment, je n'ai que de l'amour, et je suis jaloux. Ou venez habiter avec moi, ou quittez Robiquet.

--Non, je veux que vous ayez confiance en moi comme j'ai foi en vous.

--Je vous croyais bonne, reprit le Hongrois avec colère; mais non, vous n'avez pas de cœur; autrement vous ne me feriez pas souffrir.

--Je vous l'ai dit dès le premier jour de notre rencontre, repartit Fossette avec fermeté, jamais je ne consentirai à retomber sous la dépendance d'un homme. Croyez-vous qu'il ne m'ait pas fallu un grand courage pour en sortir et renoncer à l'oisiveté? Sans parents, abandonnée dans la rue dès l'âge de quatorze ans, j'ignorais ce que c'était que l'honneur. Seulement, j'avais ma fierté qui se révoltait contre cette ignoble exploitation de l'amour et contre la brutalité de l'homme. Je me sentais avilie et j'ai voulu me relever. Je me suis relevée seule, par le travail. Mais les commencements ont été durs; je n'avais pas toujours du pain; le travail me répugnait et me fatiguait; j'avais des crampes dans tous les membres. Vous ne pouvez savoir ce que c'est que travailler tout le jour, sans relâche, pour qui n'y est point habitué. J'ai lutté, je me suis roidie, et j'ai vaincu ma paresse. Maintenant j'y suis faite. Ce travail, toujours le même, est pénible sans doute, mais il ne me paraît plus un supplice. Enfin, et surtout, je suis libre, libre! je ne dois à personne ma subsistance. Et puis, savez-vous, Barnolf, maintenant je m'estime. Ce sentiment que je n'avais pas connu jusqu'alors, je ne pourrais plus y renoncer. Sans doute j'ai eu beaucoup de chance, puisque depuis six mois je n'ai jamais manqué d'ouvrage, que j'ai mangé à peu près à ma faim. Je n'espère pas être aussi heureuse toujours; mais j'y ai bien réfléchi, car l'ouvrage peut me manquer d'un jour à l'autre; je me laisserais plutôt mourir que de retomber jamais dans cet avilissement.»

Barnolf ne se fût point attendu à cette vertueuse déclaration de principes chez une fille de mœurs aussi peu rigides. En tout autre moment, peut-être eût-il souri de cet alliage de dignité et de légèreté, de cette morale à la fois austère et par trop indépendante.

«Quelle importance attachez-vous donc à l'argent? lui dit-il. Accepter les présents d'un homme qu'on aime, ce n'est, pas s'avilir.

--Et vous, accepteriez-vous les présents d'une femme? Vous admettez donc deux règles de conduite, une pour les hommes et une autre pour les femmes? Moi, j'attache de l'importance, non pas à l'argent, mais à la liberté. Si j'acceptais vos bienfaits, je ne serais plus libre.

--Oui, oui, c'est cela! libre, dit Barnolf avec sarcasme, libre! Est-ce qu'on est libre, quand on aime? Mais je comprends: vous préférez votre liberté. Vous voulez être libre d'aimer M. Robiquet, ouvrier chapelier, et d'autres peut-être de même acabit?»

Fossette pâlit. Elle hésita; et M. de Barnolf la regardait en cet instant avec une expression si haineuse qu'elle crut de sa dignité de le braver.

«M. Robiquet, ouvrier chapelier, répondit-elle, a cent fois plus de cœur et de vraie noblesse que M. Léopold de Barnolf. Il n'insulterait pas une femme.»

Barnolf, offensé et terrible, s'avança vers Fossette et leva la main pour la frapper.

Mais Fossette le contint par un tel regard qu'il laissa retomber sa main.

«Vous croyez donc, monsieur de Barnolf, que, parce qu'une femme vous aime, vous avez le droit de l'insulter et de la battre? Adieu, vous ne me reverrez plus!»

Et elle se dirigea vers la porte.

Fou, désespéré, il s'élança vers elle, la saisit dans ses bras, implora son pardon et lui baisa les pieds.

Elle resta; mais au fond du cœur elle ne pardonnait pas.

En la quittant, il lui fit promettre de revenir.

Elle promit, mais faiblement.

«Si tu ne viens pas....» dit-il.... Il s'arrêta; la passion le suffoquait et le blanc de ses yeux rougit.

«Eh bien? demanda Fossette avec un rire forcé.

--J'irai te chercher, répondit-il en se dominant.

--Si je pardonnais aujourd'hui, se dit Fossette, demain il me battrait; et, de lâcheté en lâcheté, je deviendrais son esclave.»

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