XXV
Geneviève, vêtue d'une jolie robe grisaille et coiffée à la grecque avec une résille de velours cerise, était complètement transformée; et, comme elle se sentait belle et admirée, ses gestes mêmes étaient devenus plus dégagés, plus coquets; son regard avait plus d'assurance. Elle s'exprimait avec moins de timidité et plus d'à-propos. Mais que d'ennemies lui fit dans l'atelier cette métamorphose! Il n'était pas jusqu'à la demoiselle à repentirs, bien sûre de ses charmes pourtant, qui ne se sentît écrasée par la beauté de la jeune Lilloise.
Aussi, pendant plusieurs jours, Geneviève fut-elle le point de mire de toutes leurs malices. La première elle-même commençait à s'inquiéter de la faveur dont la nouvelle jouissait auprès de madame.
«Il faut avouer que cette mijaurée, qui le premier jour n'osait lever les yeux, a eu vite fait son éducation, dit l'une de ces demoiselles. Maintenant elle a l'air de se moquer de nous.
--Et ça ne sait pas même tenir proprement une aiguille! reprit une autre. Il est vrai que pour le commerce qu'elle fait....
--Mademoiselle, repartit Geneviève avec dignité, je ne fais aucun commerce; et, si vous continuez à me tourmenter, je me plaindrai à madame.
--Rapporteuse et moucharde! il ne vous manquait plus que ça, ma mie. Si nous disions, nous, qu'il vous faut une demi-heure pour coudre un lé!
--C'est une ouvrière amateur, quoi! Vous avez donc quelqu'un qui paye pension à madame?»
Geneviève ne répondit plus, mais elle rougit d'indignation.
«Mesdemoiselles, elle a rougi; preuve qu'on a tapé juste.»
Une ouvrière belle parleuse, se croyant un peu de littérature (par rapport, disait-elle, à un jeune homme de lettres qui lui adressait des vers), prit à son tour la parole:
«Voyons, jeune mystérieuse, raconte-nous ton roman. Ton héros est-il brun ou blond? est-il sentimental ou badin? T'écrit-il des épîtres passionnées? Chacune, en entrant à l'atelier, raconte sa biographie, et après on la laisse tranquille. Mais toi, tu ne veux rien dire, tu fais la pimbêche, c'est vexant.
--Que voulez-vous savoir? reprit Geneviève les larmes aux yeux.
--Eh bien! qui t'a donné cette robe? car enfin une ouvrière ne peut pas, avec ses quarante sous par jour, se nourrir, payer son loyer et son blanchissage, et s'acheter, pour tous les jours, une robe de quatre francs le mètre.
--C'est une dame,» répondit Geneviève.
On se récria de tous les coins de l'atelier.
«À qui croit-elle en conter? dit l'une.
--C'est du dernier rigolo, exclama une autre, dans ce jargon d'atelier que nous reproduisons comme caractéristique.
--Une bienfaitrice? Touchant! touchant! Passe-moi ton mouchoir.
--De quelle couleur est sa barbe, à cette dame?
--Je retiens celle-là!
--Voudrais-tu nous faire poser, ma fille? reprit la littératrice. Tes révélations sont par trop saugrenues. Parbleu! nous savons toutes ce que c'est, va! On passe sur le boulevard; on s'aperçoit qu'un monsieur bien mis, portant des gants et des breloques, vous suit. On s'arrête devant un magasin de nouveautés. On a l'air de faire un choix, puis on soupire. Le monsieur bien mis offre la robe et son cœur. On minaude un peu, on accepte, et tout est dit.
--Avouez donc, fit à son tour la demoiselle à repentirs, et on vous laissera tranquille.
--Je ne puis avouer ce qui n'est pas. Je vous répète que c'est une dame qui....»
Ce fut un effroyable vacarme dans l'atelier. On trépignait. Quelques-unes tirèrent leurs clefs et se mirent à siffler.
«Silence, mesdemoiselles! s'écria la première. Madame va venir.
--Parole d'honneur! reprit la demoiselle à repentirs, elle voudrait se faire passer pour une rosière.
--À Nanterre ça se voit, et encore!... Mais à Paris.... zut!
--Ma fille, reprit l'ouvrière orateur, tu fais fausse route; tu t'égares dans un système qui n'aura pas de succès; ce que tu nous dis n'a pas le sens commun; cependant nous userons de condescendance pour tes drôleries. Mais dis-nous du moins quelle est la position de cette dame phénomène? où demeure-t-elle? quels sont ses moyens d'existence?
--Je n'en sais rien,» répondit naïvement Geneviève.
Le tapage recommença plus fort.
«Bravo! bravo!
--Bis! bis!
--Elle est d'un cocasse splendide!
--Mesdemoiselles, il faut la porter en triomphe.
--Moi, je vais écrire au maire de Nanterre.
--Oui, c'est cela, reprit la littératrice. Adressons toutes une pétition au maire:
«Monsieur,
«Une jeune personne, dont la vertu et la candeur sont dignes de Nanterre, se trouve égarée dans un atelier de modes rue Neuve Saint-Augustin. Il est de votre devoir, respectable patriarche, de venir réclamer cette infante, qui ne peut sortir que de votre village, célèbre par ses vertus, ses brioches et sa bêtise.»
En cet instant, la porte de l'atelier s'entrouvrit discrètement, et l'on vit apparaître une espèce d'Hercule à large figure blafarde, avec un grand tablier et un bonnet blanc sur l'oreille.
«Voilà M. Édouard. Monsieur Édouard! crièrent toutes les ouvrières.
--Ah çà! les petites chattes, dit M. Édouard d'une voix de basse-taille, vous faites un tapage infernal. Le patron menace de déménager.»
Les ouvrières parisiennes se nourrissent fort mal; aussi, à l'occasion, se montrent-elles fort gourmandes; souvent même c'est la gourmandise qui les perd.
M. Édouard était garçon pâtissier, et, à ce titre, avait gagné toutes les sympathies de ces demoiselles.
«Oh! mon bon monsieur Édouard, une brioche!
--Un savarin!
--Une génoise! supplièrent en chœur plusieurs voix.
--On m'embrassera? dit Édouard.
--Oui, toutes nous vous embrasserons, même les vieilles à lunettes, qui raffolent de vous, ô Édouard, répondit l'ouvrière bas bleu.
--Tiens! tiens! je n'avais pas encore vu cette jolie blonde, s'écria-t-il en désignant Geneviève.
--C'est la nouvelle qui demeure au sixième; seulement elle a fait peau neuve, répondit Joséphine.
--Diable! rien que ça de chic! Et elle m'embrassera aussi?
--Oui, oui! Elle vous embrassera.
--Non! repartit Geneviève, je n'embrasserai pas monsieur.
--Alors pas de gâteaux,» dit Édouard.
Un nouvel ouragan se déchaîna contre Geneviève.
«Combien vos gâteaux, monsieur? demanda-t-elle.
--Je ne vends pas mes gâteaux aux petites chattes, je les donne.
--Je n'ai pas encore payé ma bienvenue, insista Geneviève, en tirant son porte-monnaie. J'ai cinq francs dix sous.
--Cinq francs cinquante, ce n'est guère pour porter des robes comme celle-là. Mais enfin, voyons, monsieur Édouard, que pouvez-vous nous donner pour cette somme?» demanda la demoiselle à repentirs.
Ici un débat s'engagea.
Pour trancher la question, il fut résolu qu'on apporterait des gâteaux assortis et deux bouteilles de sirop.
Ces cinq francs cinquante centimes étaient tout ce que possédait Geneviève; mais ce n'était pas acheter trop cher un peu de tranquillité.
Certes, Geneviève, comme ouvrière de fabrique, n'était pas habituée à une grande délicatesse de langage. Cependant un pareil cynisme la révoltait.
Sans doute, pour la fille du peuple, il n'y a pas d'innocence possible. Elle vit dans un milieu qui ne respecte ni ses oreilles ni ses yeux. Et la chute, considérée par les classes élevées comme un déshonneur irrémédiable, est à peine regardée, dans la classe laborieuse, comme une faute grave. Souvent même l'ouvrière, au lieu d'en rougir, s'en fait gloire et s'enorgueillit de la générosité de ses amants.
À Paris, les ouvrières se divisent en deux camps: celles qui se cachent et celles qui font parade de leurs désordres. Ces dernières appellent les autres des mijaurées. Quant à l'ouvrière jeune et belle, restée entièrement honnête, si elle se rencontre encore, c'est malheureusement une exception.
Est-ce à dire qu'il faille renoncer à moraliser ces pauvres créatures privées d'enseignement, entourées de mauvais exemples et de séductions de toutes sortes? Non, sans doute; mais la moralisation doit entrer dans une tout autre voie.
Aujourd'hui les moralistes comme les économistes se sont gravement émus de la situation de l'ouvrière, de sa dépravation précoce et anormale. Aujourd'hui l'opinion admet, en morale, comme en législation, le bénéfice des circonstances atténuantes. On ne se borne plus à prêcher ou à anathématiser les pauvres femmes qui tombent dans le vice. Des recherches consciencieuses ont constaté que, le plus souvent, elles succombent parce qu'elles manquent de pain, et aussi parce que leur travail ingrat et pénible ne peut leur procurer aucun luxe, aucune satisfaction. Or, on commence à reconnaître que chaque être a droit, non-seulement à la subsistance, mais à une part de bonheur. Ce n'est donc plus avec des sermons qu'on doit chercher à moraliser, c'est en découvrant et en appliquant les moyens d'augmenter l'instruction et le bien-être.
Il y a loin cependant d'une jeune fille que l'amour entraîne à celle qui se vend. Sans doute un premier désordre conduit souvent à de plus graves; mais la femme qui aime réellement n'a pas perdu tout sentiment de dignité. Chez Geneviève, ce sentiment était encore élevé; elle était douée d'un caractère réservé et d'un esprit délicat. Capable d'affections profondes, la frivolité dans l'amour la révoltait. Et depuis huit jours, malgré les propos licencieux dont on l'ahurissait, malgré les épigrammes dont on l'accablait, sa tenue était restée la même, sérieuse et digne.
Mais combien de temps, exposée à ce contact continuel avec la corruption, pourrait-elle lutter contre l'entraînement de l'exemple! Ce qui la soutenait alors, c'était l'espoir que lui avait donné Mme de Courcy d'épouser M. de Lomas. Mais une fois certaine de son abandon, ne chercherait-elle pas dans le désordre l'oubli de son chagrin et de son abaissement? Car la débauche est pour les femmes ce que l'ivrognerie est pour les hommes. Afin de s'étourdir, l'homme boit, la femme se donne ou se vend.
Le bon Édouard fit bien les choses. Il apporta une pleine corbeille de gâteaux de la veille et deux bouteilles de sirop.
Plusieurs des plus gourmandes lui sautèrent au cou.
«Mes petites chattes, vous voyez que je suis bon prince et pas cruel. Ne vous gênez pas; que celles qui ont envie de m'embrasser se présentent, je ne les repousserai pas.
--Est-il fat et pacha, ce M. Édouard! fit, en grignotant une madeleine, une fille très-brune, habituée de Mabille. Il est capable de croire que c'est lui qu'on embrasse. Amour de pâtissier, va!
--Les pachas, hein! En voilà-t-il des hommes heureux! exclama le bon Édouard. Supposons que je sois, un pacha. Je m'assieds sur un divan, là, au beau milieu de vous, à la façon d'un tailleur. Je fume une grande pipe. Derrière moi, se tient une esclave en pantalon de zouave, avec un éventail pour me donner de l'air et pour chasser les mouches de mon auguste nez. C'est pas des contes, ce que je vous dis là. J'ai vu jouer ça à l'Opéra-Comique, une fois que j'ai paru sur la scène, habillé en mamelouk. J'ai été un peu pacha, tel que vous me voyez.
--Moi, mon rêve, ce serait d'entrer comme comparse dans quelque théâtre, car je raffole du spectacle, dit une jeune fille très-laide qu'on appelait la liseuse, parce qu'elle avait toujours ses poches bourrées de vaudevilles ou de petits journaux.
--Et tous les soirs on a la chance de rencontrer un avenir parmi les spectateurs, ajouta la demoiselle à repentirs.
--Quel est votre idéal comme avenir, mademoiselle Léocadie? demanda Édouard; est-ce le bois de rose ou le palissandre?
--Pour commencer, je me contenterais du noyer.
--Monsieur Édouard, continuez donc votre histoire de l'Opéra-Comique.... Il était assis sur un divan?...
--C'est moi qui suis le pacha. Et vous êtes toutes, comme moi, assises sur des divans, dans des poses plus ou moins gracieuses et nonchalantes. Tableau. Hein! ce serait-il gentil! Alors, avisant du regard cette princesse blonde qui ne daigne pas même goûter à mes brioches, je lui jette le mouchoir en l'appelant Fatmé, Haydé, Azora. Ce sont tous des noms comme ça dans ce beau pays. Aussitôt, au lieu de me regarder avec ses yeux farouches, elle sourit.
--Monsieur Édouard, monsieur Édouard, cria une de ces demoiselles, on vous rappelle à l'ordre! Vous corrompez nos âmes candides avec vos discours immoraux.
--Immoraux! ce sont les mœurs les plus pures du pays. C'est leur bon Dieu qui veut ça.
--Où donc est-il ce pays? est-ce en Cochinchine?
--Je ne sais pas, mais pour sûr il existe, puisque je l'ai vu à l'Opéra-Comique. Et même qu'on appelle un sérail l'endroit où le pacha enferme toutes ses femmes.
--Et y a-t-il aussi un pays où les femmes ont des sérails d'hommes? demanda l'habituée de Mabille.
--Ça, ma petite chatte, je crois que ça ne se voit qu'à Paris; vous ferez donc bien d'y rester. J'ai toujours entendu dire que, pour les femmes comme pour les chevaux, Paris était un vrai paradis. J'entends les beaux chevaux et les jolies femmes, car pour tout ce qui est vieux et laid, Paris, c'est l'enfer.»
En cet instant, le petit Joseph entra, et dit:
«Mademoiselle Geneviève, on vous demande au salon.»
Comme la première fois, la curiosité et la jalousie de ces demoiselles furent vivement excitées.
«Joseph! Joseph! qui donc la demande encore?
--Un vieux monsieur.
--De quoi a-t-il l'air, ce vieux?
--Il a du chic.
--Comment, mesdemoiselles, fit Édouard, vous n'avez pu savoir encore ce qu'est cette jolie blondine et ce qui se mijote par là-bas?
--Dame! répondit une ancienne, je suppose, moi, qu'elle est bien recommandée et qu'on veut lui faire un sort. Vous vous rappelez Zoé, Lucile, Amélie et tant d'autres qui ont travaillé ici, et qui sont aujourd'hui des princesses pour qui nous travaillons.
--Voilà ce qui est souverainement injuste. Pourquoi ne nous ferait-on pas un sort, à nous aussi? Ne valons-nous pas cette campagnarde, qui dans son pays cardait du coton, et qui ne sait pas seulement dire un mot sans rougir?
--Mes petites chattes, voilà sans doute ce qui plaît à ce vieux, c'est qu'elle rougit; tandis que vous, il y a longtemps que vous ne rougissez plus....
--Monsieur Édouard, fit la littératrice, si vous n'étiez pas un généreux pâtissier, nous ne souffririons pas cette insulte. On vous la pardonne en considération de vos brioches.
--C'est vexant de la voir préférée à nous, ajouta Joséphine; il faut la forcer à quitter l'atelier. Tous les jours nous lui monterons une nouvelle, jusqu'à ce qu'elle parte.
--Pas besoin, pas besoin, mes petites minettes. Elle est trop jolie pour rester longtemps à la paye de quarante sous par jour.
--Eh bien! voilà encore un fameux compliment que nous adresse M. Édouard, fit observer aigrement la demoiselle à repentirs. Et nous, vous nous trouvez donc laides?»
L'ouvrière placée près de la porte entendit le frôlement d'une robe de soie dans l'escalier et dit à demi-voix:
«Voilà madame!»
Édouard s'esquiva prestement avec sa corbeille et ses deux bouteilles vides.
Toutes ces demoiselles baissèrent les yeux et semblèrent profondément absorbées par leur couture.
Quand madame entra, on eût entendu voler une mouche.
On sait que madame ne plaisante pas, et que l'ouvrière surprise en flagrant délit de paresse est bientôt congédiée. Et, de fait, pourquoi Mme Thomassin serait-elle indulgente? Elle paye généreusement quarante sous. C'est l'élite des ouvrières qui gagne pareille somme, et il y a sur le pavé tant de pauvres filles qui, en cousant même une partie de la nuit, arrivent à grand'peine à en gagner vingt-cinq.