VIII
Cette femme monta rapidement l'escalier.
C'était la Lucrèce qu'attendait M. de Lomas.
«Quelles jolies créatures je viens de rencontrer sous votre porte cochère! exclama-t-elle en entrant. Une blonde ravissante et une brune avec des yeux grands comme ça qui jettent des rayons. Je me suis dit tout de suite: Cela sort de chez de Lomas; mais où a-t-il déniché ces oiseaux rares?
--Vous vous trompez, ma chère enfant,» dit Lionel.
En raison de ses quarante-cinq printemps, Lucrèce aimait à s'entendre appeler «ma chère enfant.»
«Ah! attendez, reprit-il; cette blonde portait un paquet. Je viens en effet de rencontrer tout à l'heure, chez M. Daubré, une de ses anciennes ouvrières qui est maintenant à Paris, et à laquelle ma sœur porte quelque intérêt.
--Et à laquelle vous n'êtes pas non plus tout à fait indifférent, ajouta vivement Lucrèce.
--Que vous êtes sceptique et prompte à vous alarmer!
--Je vous assure, Lionel, que je ne m'alarme pas. Ah ça! voyons! Croyez-vous donc que je me fasse illusion? Je connais trop le cœur masculin en général et le cœur de mon Lionel en particulier pour m'abuser sur sa fidélité. Je ne suis plus une ingénue. Si je vous disais que j'ai vingt-neuf ans, vous souririez, n'est-ce pas? et dans votre for intérieur vous m'en donneriez au moins trente-neuf. J'ai donc encore du bénéfice à être sincère, puisque je n'en ai que trente-sept. Or, à trente-sept ans, on a quelque expérience, et l'on sait ce qu'il faut croire de toutes ces comédies sentimentales entre amants qui depuis trois ans déjà se jurent une fidélité éternelle.
--Où veut-elle en venir? se demandait Lionel avec perplexité. Ménage-t-elle une rupture? Non, puisqu'elle n'accuse que trente-sept ans. Voudrait-elle m'éprouver? Tenons-nous ferme.
--L'amour n'a pas d'âge, répliqua-t-il. C'est toujours un enfant. Mais c'est à tort qu'on le représente avec un bandeau sur les yeux. L'amour est très-clairvoyant au contraire, puisqu'il découvre dans l'être aimé des perfections inaperçues par le vulgaire.
--Tiens! c'est assez joli ce que vous dites là.
--À voir cette petite main potelée, reprit-il en la baisant, d'une blancheur nacrée et rose en dedans comme une coquille, à voir ces yeux toujours si lumineux et si tendres, et ces dents éclatantes, et vos lèvres vermeilles, qui peut songer à s'inquiéter de votre âge? Et celui qui a eu le bonheur d'être distingué par vous, peut-il se demander depuis combien de temps il vous aime? Auriez-vous donc découvert quelque langueur dans mon amour? Et tenez, tout à l'heure encore, j'éprouvais toutes les fièvres de l'attente. Avez-vous jamais eu un fervent plus soumis, plus respectueux? Car je vous respecte, Lucrèce.»
Lucrèce écoutait Lionel, le regard attaché sur les arabesques de la tapisserie. À ces mots: «Je vous respecte,» ses paupières eurent une légère contraction.
«Bon! je fais fausse route, elle ne tient pas au respect, pensa Lionel, qui aperçut le mouvement des yeux. Je respecte en vous, reprit-il, un esprit vraiment supérieur, mais j'adore la femme. Que parlez-vous de jeunes filles? Est-ce assez fade? assez ennuyeux? Une jeune fille peut-elle avoir la saveur d'une femme de trente ans, qui connaît tous les raffinements de la coquetterie, et qui possède, comme vous l'avez au suprême degré, le génie de l'amour?
--Ouf! s'écria Lucrèce en riant d'un rire juvénile, dites ouf! je le veux, vous l'avez bien gagné. En voilà une tartine! Lionel, regardez-moi en face. Vous avez reçu ce matin du papier timbré, n'est-ce pas? Vous avez, je le sais, le créancier très-sentimental. Mais, pour le moment, trêve de sentiment et parlons raison. Je rêve de ces deux charmantes filles que j'ai rencontrées tout à l'heure sous votre porte cochère. Il nous faudrait quelques belles femmes comme celles-là pour ramener dans mon salon la vogue qui s'en va, qui s'en va! Lionel, nous ne pouvons nous faire illusion. La baronne de Villarès retenait bien quelques habitués indécis; car elle avait de l'esprit comme un démon: un prince russe nous l'enlève. Ah! la Russie nous fait bien du mal. Elle ensevelit dans ses glaces nos plus jolies fleurs. Le boyard est à la hausse. Aujourd'hui une femme à la mode regarde l'existence comme incomplète, tant qu'elle n'a pas traversé la Bérésina. Si elle ne reste pas ensevelie dans les glaces, elle revient pauvre et fanée, sans compter qu'elle a couru le risque d'avoir le nez gelé. Tandis qu'à Paris, avec un peu de conduite, elle aurait pu amasser des lingots.
--Vous avez raison, dit Lionel; pour une jolie femme, il n'y a que Paris.
--La beauté, reprit Lucrèce, ne suffit pas pour réussir. Il faut avoir de l'esprit et rester maîtresse de son cœur. Moi, à dix-huit ans, après la mort de mon père, un vieux commandant de la vieille, au sortir d'un pensionnat où j'avais reçu une éducation brillante, peu en rapport avec mes moyens d'existence, je me trouvai sur le pavé de Paris sans un sou vaillant. J'aurais pu sans doute épouser vertueusement un employé à quinze cents francs qui m'adorait; j'aurais pu encore obtenir, dans le fond d'une province, un bureau de poste où je ne serais pas tout à fait morte de faim; mais, pourvue de quelque intelligence, je fis ce raisonnement: deux voies me sont ouvertes, celle du vice et celle de la vertu. Que me rapportera la vertu? quinze cents francs de rente, au maximum, c'est-à-dire la médiocrité, pire pour moi que la misère; une vie terne, effacée, douloureuse, pour moi pire que la mort; les petits tracas, les humiliations de la pauvreté, toutes mes aspirations refoulées. Il est vrai que je jouirais de l'estime du petit monde au milieu duquel je serais condamnée à vivre. Mais quel monde! j'aimais autant ses dédains. D'un autre côté, c'était le vice, c'est-à-dire l'aventure, l'inconnu, la possibilité d'épouser un prince et de gagner des millions; c'était la vie enfin, la vie brillante et joyeuse; c'était un monde élégant, artiste, spirituel. Ah! je savais bien que cette vie-là peut avoir aussi ses revers. Les moralistes nous montrent la courtisane vieillie avec une hotte et un crochet. Voilà ce que j'éviterai, me dis-je. J'étais ambitieuse. Étant données les exigences de mon organisation, je ne pouvais me résoudre à passer ma vie dans une condition inférieure. Il fallait un aliment à mon activité et à mon intelligence. Il me fallait une position élevée, la richesse surtout qui est aujourd'hui la seule puissance.
«Or, dites-moi, quelle carrière honnête notre société ouvre-t-elle à l'ambition d'une femme pauvre? Il n'y en a qu'une, absolument qu'une, le trafic de ses charmes, soit par contrat indissoluble, soit par engagement temporaire. De quel côté se trouve réellement la vertu, c'est-à-dire la sincérité dans la qualité de la marchandise? Bien habile serait celui qui pourrait résoudre ce problème.
«Je savais que j'allais divorcer avec une partie de la société; mais je m'appliquerais à gagner l'estime de l'autre. Je calculai qu'on ne peut vivre complètement à Paris dans ce monde-là à moins de cent mille francs de rente. Je gagnerais donc cent mille francs de rente; après quoi je me retirerais des affaires.»
Elle fit une pause.
«Eh bien! dit Lionel, qui ne comprenait pas où Lucrèce voulait en venir avec ce long préambule.
--Eh bien! ce but n'est pas encore atteint. J'ai éprouvé des pertes, j'ai eu des déboires. J'ai failli, vous le savez, épouser le prince Dorowski. J'ai consacré à gagner sa confiance et son affection une partie de ma jeunesse. C'eût été une grande position; mais le prince est mort au moment même où le mariage allait se conclure. Il m'a fallu recommencer le travail de ma fortune. C'est alors que j'ai ouvert un salon qui a obtenu une grande vogue et m'a donné une véritable notoriété. Mais aujourd'hui nos actions baissent, et je n'ai pas encore mes cent mille francs. Lionel, vous ne m'aimez plus. Vous jouez la comédie,» ajouta-t-elle en changeant brusquement de conversation.
Lionel, à cette apostrophe, fit un soubresaut, et, avec un air de dignité offensée:
«Madame, je ne vous comprends pas.
--Bon! tout à l'heure c'était le sentiment, maintenant c'est la révolte. Voilà le second acte. Mon pauvre Lionel, je les connais toutes, vos petites ficelles. Ne prenez donc pas tant de peine. Après cela, est-ce beaucoup de peine? Vous devez le savoir par cœur?
--Quoi?
--Le rôle. Eh bien! moi aussi. Causons donc là gentiment, en vieux camarades. Lionel, je trouve que vous vieillissez.»
M. de Lomas eut un haut-le-corps.
«Oui, mon cher, vous vieillissez: vous répétez vos mots, vous n'inventez plus rien. Autrefois les femmes raffolaient de vous; maintenant, ah! maintenant, je veux être sincère, elles vous.... recherchent un peu moins. Je crois, entre nous, que votre profession d'homme à la mode vous fatigue; enfin je ne m'étonnerais pas si l'on m'apprenait que vous songez à vous marier.
--Nous y voilà, pensa Lionel; elle aura su par Pouliche, à qui Maxime l'aura dit en confidence, que j'avais des vues sur Béatrix Borel.
--Eh bien! qu'avez-vous donc? reprit la courtisane, vous semblez interloqué.
--En effet, je suis ahuri. Je cherche à vous comprendre. Je vois bien qu'il y a dans vos regards, dans votre ton une animosité contre moi; mais je ne me l'explique pas.»
Ils s'observaient tous deux avec défiance.
Le visage de la courtisane avait en cet instant une expression sévère, presque vindicative.
Placée dans un autre milieu, avec son intelligence, ses passions ambitieuses, ses facultés complexes, Lucrèce de Courcy, autrement dite Catherine Lemoine, eût été vraiment une femme remarquable. Sur un trône, elle eût fait peut-être une Catherine de Russie ou une Élisabeth.
Sa beauté était incontestable. Un profil de camée, un menton sensuel et proéminent, de grands yeux fermes ou tendres, secs ou veloutés, sagaces ou naïfs, selon les sentiments qu'elle voulait exprimer, une bouche fine et caustique, des épaules superbes, un buste antique et une attitude pleine de noblesse, c'était plus qu'il n'en fallait pour lui faire parmi les plus belles une célébrité.
Son esprit sceptique, moqueur devenait au besoin sérieux ou sentimental. Il savait prendre, ainsi que son visage, tous les masques et tous les tons.
Positive comme un agent de change, elle était cependant susceptible d'enthousiasme et de générosité. Elle disait avoir eu quelques faiblesses et de réelles amours.
Dévoyée, cette femme devait produire autant de mal qu'elle eût pu produire de bien en se développant dans des circonstances favorables. Car souvent ces puissantes organisations destinées à agir dans une large sphère, quand elles sont resserrées dans d'étroits milieux, ne s'ouvrent des issues qu'en produisant d'effroyables malheurs.
Intrigante, véritable diplomate, possédant une grande connaissance du monde, elle avait entrepris de régner dans une certaine société. Son salon, en effet, avait acquis une notoriété artistique et même littéraire. Quelques-uns de ses admirateurs l'avaient appelée Ninon II. Les plus fanatiques l'acclamaient Lucrèce Ire.
Mais en vieillissant, elle avait vu diminuer le nombre de ses assidus. Alors, pour retenir son monde, elle avait fait jouer; et, ne comptant plus guère sur ses propres charmes, elle recourait aux attraits de plus jeunes. Elle avait produit de la sorte deux ou trois femmes qui obtinrent une renommée passagère dans ce monde interlope.
À quarante-deux ans, elle s'était liée avec M. de Lomas, un homme taré de cœur comme de conscience. Cette fange morale l'avait attirée. Quoique sans fortune, il était bien posé parmi l'aristocratie jeune et élégante. Elle espérait le faire servir à son ambition; car elle le tenait dans une véritable dépendance par des services que ses besoins de luxe et ses embarras d'argent le forçaient d'accepter.
«Songerait-il réellement à se marier? pensa Lucrèce. J'éclaircirai cela; mais ce n'est pas le moment. Voyons, cher, reprit-elle avec un accent de tendresse, vous dites que vous m'aimez; je veux bien vous croire, mais alors prouvez-le-moi en montrant un peu plus de ferveur dans mon service.
--Parlez; je suis, comme toujours, à vos ordres.
--Eh bien! Mme de Beausire a juré qu'elle ferait tomber mon salon. D'abord elle a pris mes jours. Elle est intrigante, adroite. Par haine contre moi, M. de Barnolf la soutient à outrance. M. de Saint-Julien, Mme de Saint-Ange m'ont déjà fait infidélité. Le duc de Cerny vient de lui acheter un magnifique hôtel rue de la Madeleine. Elle a des salons superbes. On y joue un jeu d'enfer.
--Reçoit-elle des artistes, des littérateurs?
--Ah bien oui! vous savez qu'elle est ignorante comme une grue. Ce sont ses cheveux rouges qui l'ont mise à la mode, et ses yeux brun clair qui l'ont fait surnommer, comme une héroïne de Balzac, la Fille aux yeux d'or. Mais elle n'a ni esprit ni distinction; ce n'est qu'une fille, et du plus mauvais genre. Sa mère, marchande à la toilette, rue Saint-Roch, a été autrefois écaillère à la halle. Sa bouche molle, son regard inexpressif et son teint blafard lui donnent en effet quelque chose du mollusque que sa mère a passé sa jeunesse à contempler. Comme elle est massive et sans grâce, ses admirateurs la comparent à une femme de Rubens. Comme elle a des pieds énormes, j'entendais dire l'autre jour à l'un de ses fervents que la beauté réside dans la proportion, et que rien n'est plus laid qu'un pied trop petit. Voilà ce que c'est que la vogue. Si elle était boiteuse, on la comparerait à Mlle de la Vallière. On prétend qu'elle reçoit les plus jolies femmes de Paris, et ne me laisse que les rebuts, les rossignols. À ce propos, M. de Barnolf disait hier que mon salon ressemble à une galerie de figures de cire, tellement les femmes sont badigeonnées; ou bien encore à une exposition de fossiles, et qu'il demanderait à l'Académie la permission de me présenter au prochain concours paléontologique. Eh bien! Lionel, cela ne vous indigne pas? Vous m'écoutez avec un calme....
Lionel prit un air de courroux concentré.
--Ce Barnolf!... soyez tranquille, j'en fais mon affaire.
--Vous battre avec lui ce serait bête; car il est très-fort à l'escrime. Mais il a dans quelque coin une femme qu'il cache, m'a-t-on dit. Je vous charge de me découvrir cela. Nous nous vengerons sur la belle mystérieuse. Enfin il me faut des femmes jeunes et des hommes jeunes. Ce que je veux surtout, c'est une femme plus jeune, plus belle que la Beausire, une femme enfin capable de l'éclipser. Je la désirerais blonde comme elle, avec plus de distinction et de tenue. J'ai un duc fort riche qui se chargerait de la lancer. Voyez donc; il me semble que cette petite Lilloise que je viens d'entrevoir et que vous connaissez ferait notre affaire. N'est-ce pas vous déjà qui avez inventé Fleur-de-Botte et Pouliche?
--Je les ai découvertes, c'est vrai; mais je les ai ramassées dans le ruisseau; c'était déjà gangrené jusqu'à la moelle; tandis que Geneviève Gendoux est une très-honnête fille.
--Vous aurait-elle résisté?
--Depuis que je vous connais, Lucrèce, les autres femmes n'existent pas pour moi.
--J'en suis persuadée, mon cher, fit Lucrèce avec un sourire ironique; cependant, s'il le fallait absolument, je vous permettrais.... un semblant d'infidélité.
--C'est difficile, vous dis-je. Elle a été élevée par des parents qui passent pour les plus braves gens de Lille.
--Mais elle est pauvre, seule à Paris, et ne m'avez-vous pas dit qu'elle cherche à s'occuper?
--Oui.
--Eh bien! envoyez-la chez ma couturière, Mme Thomassin, à qui je vais la recommander chaudement. Là, en un mois, au contact de toutes ces petites ouvrières, elle sera vite dégourdie.
--J'essayerai.
--Il faut réussir.
--Alors je réussirai,» répondit-il en baisant la main de la courtisane.
Elle se leva.
«À ce soir, dit-elle. Le lansquenet sera très-animé. Nous aurons des Brésiliens riches comme.... des Brésiliens. Je vous les recommande. M. de Vaumal sera là.»
S'arrêtant:
«Et comme homme, ne m'amènerez-vous personne?»
Lionel cherchant:
«Si! je tâcherai de vous amener le beau-frère de ma sœur, un jeune homme à former.
--Et vous n'y pensiez pas! Vous voyez bien que vous me négligez.
--C'est naïf, candide, sentimental.
--Vous ne connaissez plus que des gens comme cela. Je ne désespère pas de vous voir entrer à la Chartreuse. Ce jeune bipède a-t-il au moins des plumes?
--Albert sera plus riche que M. Daubré, car il héritera d'une tante allemande qui l'a élevé et qui raffole de lui.
--Oh! avec nous, les espérances.... Il nous faut du comptant, espèces sonnantes et ayant cours: Combien a-t-il à dépenser par an?
--Soixante mille.
--Il a de quoi vivre, voilà tout. Est-il rangé?
--C'est une demoiselle.
--On connaît cela: une eau dormante, des passions qui couvent sous la cendre. Est-il joli garçon?
--Joli comme une jolie femme: des yeux tendres et pensifs et le sourire d'un enfant qui rêve; une barbe et des cheveux châtains.
--Amenez-le-moi donc; c'est une trouvaille, ce garçon-là. Il amusera, ou peut-être fera-t-il des passions. À propos, que devient Maxime?
--Maxime est amoureux de ma sœur.
--Comment! vous êtes au cœur de la place et vous tolérez cela? Maxime amoureux en dehors de notre monde est un homme perdu pour nous. J'aimerais autant apprendre qu'il se marie. Vous savez bien que je tiens à Maxime. Il a de l'esprit, de l'entrain, il est beau joueur, il amuse enfin. Comment n'y avez-vous pas songé? Vous voyez bien que vous oubliez tout à fait mes intérêts, qui cependant sont un peu les vôtres. Adieu! rappelez-vous toutes mes instructions; ce soir, je compte sur vous pour un éreintement complet de la Beausire. Je rédige un petit bout d'article bien pimenté, que j'espère faire passer dans un petit journal. Il faut qu'avant l'hiver prochain elle ait quitté la place.
--Soyez tranquille, ma belle Lucrèce, nous écraserons votre ou plutôt notre rivale; car je ne saurais souffrir qu'on eût la prétention d'éclipser mon étoile.»
Au moment de sortir, Lucrèce se retourna.
«Sachez donc aussi à qui appartiennent les beaux yeux noirs que j'ai vus tout à l'heure. La blonde parlait à la brune: elles doivent se connaître.
--Je tâcherai.
--À propos, ajouta la courtisane, votre affaire avec Pinsard est-elle en règle?
--Pas encore.
--Ne vous en occupez pas, je chargerai mon homme d'affaires de terminer cela.»
Après le départ de Mme de Courcy, Lionel descendit chez sa sœur, et là il apprit la visite de Madeleine Bordier.
«C'est elle que Lucrèce a rencontrée, pensa-t-il. Le sort en est jeté: l'occasion est trop belle, je serai amoureux de cette fille-là.
Et il engagea fortement Mme Daubré à aller le soir même chez Mme Borel retenir Madeleine comme institutrice de sa fille.