‹ Le Cantique de l'AileChapitre 38 sur 69 · III

III

«Je sais, moi, vieux mot farouche, Qui ne suis pas né d’hier, Que c’est en vain que l’on touche Au mot vivant, libre, et fier.

«Parole écoutée ou lue, Sur la feuille ou dans le vent, Le mot, qui vit, évolue Ainsi qu’un être vivant.

«Une âme nous est éclose. Divin parvenu, le mot Descend du premier doigt rose Que tend le premier marmot.

«Mais aujourd’hui, puissants, riches, Sur les terres tout en fleurs Du cerveau jadis en friches Nous vivons en grands seigneurs.

«Chacun de nous a son âge, Sa famille, son aïeul, Son cœur, sa voix, son visage, Et le droit de changer seul.

«Nous avons nos gais sosies Et nos graves substituts, Notre humeur, nos fantaisies, Nos jeux, nos goûts, nos vertus.

«Il nous plaît d’être, à la rime, Le lys ou le péridot; Nous aimons qu’on nous imprime En caractères Didot;

«Parfois notre voix trop haute Refuse de se baisser: Car nous nous vengeons de l’hôte Qui ne sait pas nous placer.

«Nous n’acceptons, dans nos fêtes, Loin des pouvoirs existants, D’ordres que des grands poètes Et de leçons que du temps!

«Nous savons, sans que personne Nous vienne avertir tout bas, Éliminer la consonne Qui ne nous réussit pas.

«Sans qu’une loi se paraphe, Nous adoptons un matin Une faute d’orthographe Qui va bien à notre teint!

--«Ce discours a du panache! Dit un mot jeune et moqueur, Mais quelqu’un m’a pris mon _h_! --Hélas! sanglota le Chœur,

«L’_h_ est très persécutée! Et la mienne aura son tour! Et la tienne, ô Prométhée, Sera livrée au vautour!...»