Troisième phase. - Déception.
Je revins en France vers le commencement de l’année 1836 : mon drame du Capitaine Paul était complètement achevé et prêt à être lu.
Avant que je fusse à Paris, Harel savait que je ne revenais pas seul.
La dernière pièce que j’avais donnée au théâtre de la Porte-Saint-Martin était Don Juan el Marana, que l’on s’est obstiné à appeler Don Juan de Marana.
Don Juan avait réussi ; mais Don Juan portait avec lui, pour Harel du moins, la tache du péché originel.
Don Juan n’avait pas de rôle pour mademoiselle George.
Harel, sous ce rapport, était non pas l’aveuglement, mais le dévouement incarné ; – pendant tout le temps qu’il fut directeur, son théâtre demeura un piédestal pour la grande artiste, à laquelle il avait voué un culte.
Auteurs, acteurs, tout lui était sacrifié ; si la divinité splendide qu’il adorait eût eu pour ses prêtres les exigences de la mère Cybèle, Harel eût rendu un décret pareil à celui qui régissait les corybantes.
Heureusement que George était une bonne déesse dans toute la force du terme, et qu’il ne lui passa jamais par l’esprit d’user de son pouvoir dans toute sa rigueur.
À peine Harel sut-il donc que je revenais avec un drame et que, dans ce drame, il y avait un rôle pour George, qu’il accourut à la maison.
— Eh bien, me dit-il, tout en découvrant la Méditerranée, – c’est de lui le mot, rendons à César ce qui appartient à César ! – nous avons donc pensé à notre grande artiste ?
— Vous voulez parler du Capitaine Paul ?
— Je veux parler de la pièce que vous avez faite... Vous avez fait une pièce, n’est-ce pas ?
— Oui, j’ai fait une pièce, c’est vrai.
— Eh bien, voilà tout... Vous avez fait une pièce : jouons-la.
— Bon !... pour qu’il lui arrive ce qui est arrivé à Don Juan.
Harel prit une énorme prise : c’était son moyen d’attente, chaque fois qu’un moment d’embarras l’empêchait de répondre à l’instant même.
— Don Juan, dit-il, Don Juan… certainement, c’était un bel ouvrage ; mais, mon cher, voyez-vous, il y avait des vers.
— Pas beaucoup.
— C’est vrai… Eh bien, si peu qu’il y en avait, ils ont fait du tort à l’ouvrage… Le Capitaine Paul n’est pas en vers, n’est-ce pas ?
— Non ; tranquillisez-vous.
— Il y a un rôle… pour George… m’a-t-on…
— Oui ; mais probablement qu’elle n’en voudra pas.
— De vous, mon ami, elle le prendra les yeux fermés. Et pourquoi n’en voudrait-elle pas ?
— Pour deux raisons.
— Dites.
— La première, parce que c’est un rôle de mère.
— Elle ne joue que cela ! Voyons la seconde raison.
— La seconde, parce qu’elle a un fils.
— Après ?
— Et qu’elle ne voudra jamais être la mère de Bocage.
— Bah ! elle a bien été la mère de Frédérick.
— Oui ; mais le rôle de Gennaro n’avait pas l’importance du rôle du Capitaine Paul ; elle dira que la pièce n’est point à elle.
— Bon ! et la Tour de Nesle ! la pièce était à elle peut-être ! elle l’a jouée hier pour la quatre cent vingtième fois. À quand la lecture ?
— Vous le voulez, Harel ?
— Je vous apporte un traité : mille francs de prime, dix pour cent de droits, soixante francs de billets ; tenez, vous n’avez plus qu’à signer.
— Merci. Harel : nous lisons demain, mais sans traité.
— Nous lisons demain ?
— Oui.
— Qui voulez-vous à la lecture ?
— Mais vous, George et Bocage, voilà tout.
— À quelle heure ?
— À une heure.
— Est-ce long ?
— Trois heures de représentation.
— C’est la bonne mesure, on peut jouer trois actes avec cela.
— Et même cinq.
— Hum ! hum !
— Vous en avez bien joué sept avec la Tour de Nesle.
— C’était dans les jours néfastes ; mais ces jours-là sont passés, Dieu merci !
— Vous êtes toujours chef de bataillon dans la garde nationale ?
— Toujours.
— Je ne m’étonne plus de la tranquillité de Paris. À demain.
— À demain.
Le lendemain, à une heure, nous étions dans le boudoir de George ; George toujours belle et couchée dans ses fourrures, Bocage toujours blagueur, Harel toujours spirituel.
— Eh bien, me dit Bocage, vous voilà donc, vous ?
— Oui, me voilà.
— Qu’est-ce qu’on me dit ? on me dit que vous avez découvert la Méditerranée ?
— On a bien fait de vous le dire, mon ami ; vous n’auriez pas trouvé cela tout seul.
— Et, à ce qu’il paraît, vous avez fait un rôle pour George ?
— J’ai fait une pièce pour moi.
— Comment, pour vous ?
— Ce qui veut dire qu’elle ne sera probablement pas du goût de tout le monde.
— Pourvu qu’elle soit du goût du public.
— Vous savez que ce n’est pas toujours une raison pour qu’elle soit bonne.
— Enfin, nous allons voir.
— Lisons, lisons, dit Harel.
La place me portait malheur. C’était à la même place que j’avais lu Antony à Crosnier.
Après le premier acte, qui est assez brillant et tout entier au capitaine Paul, Bocage s’était frotté les mains et s’était écrié :
— Eh bien, le voyageur, il n’est donc pas encore si usé qu’on le dit ?
Ainsi, voyez, chers lecteurs, en 1836, il y a juste vingt-cinq ans de cela, on disait déjà que j’étais usé.
Mais, dès ce premier acte, tout au contraire, George avait commencé de s’assombrir.
— Mon cher Harel, dis-je en souriant, je crois que le baromètre est à la pluie.
— Il faudra voir, dit Harel, il faudra voir. On ne peut pas juger d’après un premier acte.
Comme je l’avais prévu, le baromètre passa de la pluie à l’averse, de l’averse à l’orage, et de l’orage à la tempête.
Le pauvre Harel était au supplice : il entassait prises sur prises.
Au troisième acte, il sonna pour qu’on lui remplît sa tabatière.
George ne soufflait pas le mot.
Bocage commença à me trouver plus usé que le public n’avait dit.
La lecture finit au milieu de la consternation générale.
— Eh bien, fis-je à Harel, je vous l’avais bien dit.
— Le fait est, mon cher, dit Harel en se bourrant le nez de tabac, le fait est que, cette fois, là, franchement, il faut vous dire ces choses-là en ami, je crois que vous vous êtes trompé.
— C’est l’avis de George surtout ; n’est-ce pas, George ?
— Moi… vous savez bien que je n’ai pas d’avis. Je suis engagée au théâtre de M. Harel ; je joue les rôles qu’on me distribue.
— Pauvre victime ! Eh bien, rassurez-vous, ma chère George, vous ne jouerez pas celui-là.
— Cependant je ne dis pas qu’en faisant quelques corrections…
— En coupant le rôle du capitaine Paul, par exemple ?
— Allons, bien, voilà que vous pensez que je ne veux pas jouer le rôle à cause de M. Bocage.
— Vous ne voulez pas jouer le rôle parce qu’il ne vous convient pas, chère amie, voilà tout. J’ai prévenu Harel ; c’est lui qui s’est entêté, prenez-vous-en à lui. Seulement vous savez, Harel…
— Quoi, cher ami ?
— Notre lecture reste entre nous ; la pièce ne vous convient pas, elle peut convenir à un voisin.
— Comment donc ! c’est faire…
Et, tout en portant son pouce et son index à son nez pour absorber une dernière prise de tabac, Harel appuya la main sur son cœur.
Je roulai mon manuscrit, j’embrassai George.
— Sans rancune, chère, lui dis-je.
— Oh ! me répondit George, vous savez bien que ce n’est point de cela que je vous en veux.
— Je m’en vais avec vous, dit Bocage.
— Non, non, restez, cher ami ; je crois que vous êtes en froid avec votre directeur et votre directrice, c’est une occasion de vous raccommoder.
Et je sortis.
Le lendemain, la première personne que je rencontrai me dit :
— Vous voilà donc revenu, vous ?
— Sans doute.
— Oui, oui, oui, j’ai lu cela ce matin dans le journal.
— Comment ! le journal a eu la bonté d’annoncer mon retour en France ?
— Indirectement.
— Ah !
— Oui… à propos d’une pièce que vous avez lue à la Porte-Saint-Martin.
— Et qui a été refusée ?
— Le journal a dit cela ; mais je suppose que ce n’est pas vrai ?
— Hélas ! mon cher, c’est la vérité pure.
— Mais qui donc a fait mettre cela dans les journaux ?
— Personne.
— Comment, personne ?
— Mon cher, ces choses-là se trouvent toutes composées ; le metteur en pages les rencontre sur le marbre et les insère par erreur. L’erreur faite, il en est désespéré ; mais que voulez-vous ?
— Ah ! n’importe, c’est bien malveillant.
— Ah ! cher ami, que vous avez d’ennemis !
Et la première personne s’éloigna en levant les bras au ciel.
Pendant huit jours, ce fut la même gamme.
Il va sans dire qu’après ce concert de plaintes funèbres, qu’après tous ces discours prononcés sur la tombe de l’auteur d’Henri III et d’Antony, aucun directeur n’eut l’idée de demander à jouer le Capitaine Paul.
Pauvre Capitaine Paul ! il était regardé comme un posthume !
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