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Chapitre 4 Les ruines d’Abensberg

Pendant que Napoléon donne à dix messagers différents les ordres dont nous verrons tout à l’heure le résultat ; pendant que les deux frères Paul et Louis Richard – qui ne s’étaient pas rencontrés depuis cinq ans et dont l’étonnante ressemblance avait amené le singulier quiproquo qui s’est produit sous nos yeux –. se jettent dans les bras l’un de l’autre avec la tendresse de deux frères qu’à chaque instant une balle ou un boulet peuvent séparer pour toujours, disons ce qui se passait dans la ville d’Abensberg, située à sept ou huit lieues de Ratisbonne.

Quatre jeunes gens de seize à dix-huit ans, appartenant, l’un à l’université d’Heidelberg, l’autre à l’université de Tubingue, le troisième à l’université de Leipzig, le quatrième à l’université de Göttingen, se promenaient en se tenant par-dessous le bras et en chantant la marche du major Schill, qui venait de lever à Berlin l’étendard de la révolte contre Napoléon.

Au bruit de ce chant, un autre jeune homme de vingt à vingt et un ans – assis près d’une jeune fille de seize ans qui brodait au tambour tandis que sa sœur, enfant de neuf ans, jouait dans un coin à la poupée –, tressaillit, se leva et alla à la fenêtre.

Au moment où les quatre chanteurs passaient, ils aperçurent son front, légèrement pâli depuis une seconde, collé à la vitre, et il lui firent un signe imperceptible auquel il répondit imperceptiblement.

La jeune fille, en le voyant se lever, l’avait suivi des yeux avec inquiétude et, si imperceptible que fût le signe par lequel il avait répondu, elle avait remarqué ce signe.

— Qu’avez-vous, Frédéric ? lui avait-elle demandé.

— Rien, ma chère Marguerite, avait répondu le jeune homme en venant se rasseoir à côté d’elle.

La jeune fille que nous venons de désigner sous le nom de Marguerite était, à tous égards, digne de porter ce nom, si nous lui donnons pour patronne la poétique création de Gœthe qui faisait alors fureur en Allemagne.

Elle était blonde comme une vraie fille d’Arminius, avec des yeux bleus couleur de ciel ; ses longs cheveux, lorsqu’elle les déroulait, tombaient jusqu’à terre, et, lorsqu’elle se penchait au bord de l’Absens pour se regarder comme une ondine dans l’eau transparente de la rivière, l’eau, qui en murmurant d’étonnement allait se jeter dans le Danube, croyait avoir reflété l’image de quelque femme changée en fleur ou de quelque fleur changée en femme.

Sa sœur n’était encore qu’une de ces charmantes enfants roses et blanches qui jouent sur le sable d’or que le destin sème à pleines mains sur le sentier délicieux par lequel on entre dans la vie.

Quant à l’étudiant qui, en entendant chanter la marche du major Schill, avait été coller sa tête aux carreaux et qui, sur l’appel de Marguerite, était venu se rasseoir auprès d’elle, c’était, comme nous l’avons dit, un jeune homme d’une vingtaine d’années, de taille moyenne, un peu amaigri, soit par la fatigue, soit par les veilles, soit par une de ces pensées terribles qui transpirent sur la figure des Cassius et des Jacques Clément ; de longs cheveux blonds, bouclés naturellement, tombaient sur ses épaules ; sa bouche était petite, mais ferme de contours, et laissait, en s’ouvrant, voir des dents blanches comme des perles ; une indéfinissable expression de mélancolie était répandue sur son visage.

« Rien ! » avait-il répondu en venant se rasseoir près de Marguerite ; mais cette réponse n’avait point rassuré la jeune fille ; et, quoiqu’elle n’eût pas répliqué, quoique, en apparence même, elle se fût remise à travailler avec plus d’attention, Frédéric, qui la couvrait de son regard ardent, avait pu voir deux larmes silencieuses s’amasser aux longs cils de ses paupières, trembler un instant à leur extrémité comme deux perles, et tomber sur la tapisserie.

La petite fille, qui avait quitté le coin où elle jouait pour venir demander à Marguerite un conseil sur l’habillement de sa poupée, vit aussi tomber ces larmes ; car, avec l’indiscrète et naïve curiosité des enfants, elle demanda :

— Pourquoi donc pleures-tu, sœur Marguerite ? Est-ce que Frédéric te fait encore du chagrin ?

Ces mots allèrent frapper l’étudiant au plus profond de son cœur.

Il se laissa glisser aux pieds de la jeune fille.

— Oh ! Marguerite ! chère Marguerite ! dit-il, pardonne-moi !

— Quoi ? demanda le jeune fille en levant sur son amant ses beaux yeux encore tout humides de cette rosée du cœur qu’on appelle les larmes.

— Pardonne-moi ma tristesse, ma préoccupation, ma folie même !

La jeune fille secoua la tête mais ne répondit point.

— Écoute, reprit Frédéric, il y a peut-être encore un moyen pour que nous soyons heureux.

— Oh ! lequel ? Dites ! répondit la jeune fille ; et, s’il est en mon pouvoir de vous aider à cette œuvre des anges qu’on appelle le bonheur, dussé-je y sacrifier ma vie, vous serez heureux, Staps !

— Eh bien, obtenons de votre père de nous marier sans retard et, une fois mariés, fuyons ! quittons l’Allemagne ; allons dans quelque coin du monde où le nom de cet homme ne soit point parvenu.

— Vous me demandez là deux choses impossibles, mon pauvre Frédéric, répondit la jeune fille. Quitter mon père ! vous savez bien – lorsque vous m’avez dit pour la première fois que vous m’aimiez, et que je vous ai répondu, dans la simplicité de mon cœur, que je vous aimais aussi –, vous savez bien qu’une condition sans réplique a été mise par moi à notre union.

— Oui, dit Fritz en se relevant et en serrant sa tête entre ses deux mains, – oui, de ne pas quitter votre père, c’est vrai.

Et, après avoir fait quelques pas dans la chambre, il alla tomber, près de la fenêtre, sur un fauteuil.

La jeune fille se leva à son tour et vint s’agenouiller devant lui.

— Voyons, dit-elle, soyez raisonnable, Fritz ! vous qui savez notre position, vous qui connaissez le peu de fortune de mon père ; ma mère, en mourant, l’a laissé avec un enfant presque au berceau, et moi, j’ai remplacé ma mère dans les soins du ménage et dans ceux qu’il s’agissait de rendre à Lieschen…

— Je sais, Marguerite, que vous êtes un ange, et vous ne m’apprenez rien de nouveau en me disant cela.

— J’aurais pu croire que vous l’aviez oublié, cependant, Frédéric, vous qui me proposez de nous marier pour fuir et pour abandonner mon père.

— Mais, si votre père y consent ?…

— Ô cœur égoïste ! dit la jeune fille. Sans doute il y consentira, parce que dans une main il mettra mon bonheur, dans l’autre son isolement, et qu’il aimera mieux vivre seul et que sa fille soit heureuse !

— Il ne vivra point seul, Marguerite, puisqu’il aura près de lui la petite Lieschen.

— Et quel service voulez-vous que lui rende une enfant de huit ans, si ce n’est de lui faire la vie impossible ? La cure de mon père lui rapporte quatre cents thalers ; eh bien ! grâce à mon économie, cette somme suffit à nos besoins à tous trois ; mais quand une autre femme que moi sera entrée ici, quatre cents thalers suffiront-ils seulement à l’existence de deux personnes ?

— Mes parents ont quelque fortune, Marguerite : ils feront un sacrifice et votre père ne manquera de rien.

— Que de sa fille, ingrat ! que de sa fille que vous lui aurez enlevée ! Ô Staps ! quand vous êtes entré par un beau soir de printemps dans cette maison ; que vous en avez salué les habitants, les meubles et jusqu’aux murailles de ces paroles amies : « Dieu et le bonheur soient avec les cœurs purs et les humbles fortunes ! » cela voulait-il dire : « Monsieur Stiller, vous recevez chez vous un homme qui se fera aimer de votre fille Marguerite et qui, lorsqu’il sera aimé d’elle, en récompense de votre paternel accueil, de votre cordiale hospitalité, fera tout ce qu’il pourra pour vous enlever votre fille, sous le prétexte qu’il ne peut vivre heureux que dans un pays où le nom de Napoléon ne soit point parvenu ? »

— Oh ! Marguerite ! Marguerite ! je ne puis cependant être heureux qu’à cette condition, je vous le jure !… En encore, murmura-t-il d’une voix presque inintelligible, ne serai-je heureux qu’en manquant aux serments les plus sacrés !

Soit que Marguerite n’eût point entendu cette seconde partie de la phrase que le jeune homme avait brisée entre ses dents, soit que, l’ayant entendue, elle ne l’eût point comprise, elle ne répondit qu’à la première.

— Vous ne pouvez être heureux que dans un pays où le nom du terrible empereur ne soit point parvenu, dites-vous ? Où est ce pays ? en quel lieu du monde est-il situé ? Vous avez sans doute un moyen, mon pauvre cher insensé, d’atteindre une des étoiles qui planent au-dessus de nous ; et encore, qui vous dit que les habitants de cette planète ne se penchent pas pour voir ce qui se passe dans notre monde ?

— Vous avez raison, répondit Frédéric en essayant de sourire ; et c’est moi qui suis fou !

— Non, Fritz, dit Marguerite avec une profonde tristesse ; non, vous n’êtes pas un fou. Je vais vous dire ce que vous êtes.

— Marguerite…

— Vous êtes un conspirateur, Fritz.

— On n’appelle pas conspirateur celui qui veut affranchir son pays ! s’écria le jeune homme.

Et, de ses yeux, jaillit un double éclair.

— On appelle conspirateur, mon ami, quiconque fait partie d’une société secrète, d’une affiliation mystérieuse. Voyons, regardez-moi en face et osez me dire que vous n’appartenez pas à la Burschenschaft 1 !

— Pourquoi le nierais-je ? Tout ce qu’il y a de cœurs loyaux en Allemagne n’est-il pas avec nous ?

— Osez dire, Frédéric, que ce chant du major Schill que vous venez d’entendre, qui vous a fait tressaillir, vous lever, aller à la fenêtre, n’est point un signal !

— Marguerite, répondit Fritz, voyez combien je vous aime et combien cet amour que j’ai pour vous est prêt à me faire commettre de honteuses choses. Oui, j’appartiens à l’Union de Vertu ; oui, je suis un des wissende2 ; oui, ce chant est un signal ; oui, ce que vous n’avez pas dit, l’Antéchrist est à huit lieues de nous. Eh bien ! si vous me disiez : « Frédéric, partons et soyons heureux ! vivons l’un pour l’autre et l’un par l’autre ! » j’oublierais mes amis, mes serments ; j’oublierais l’Allemagne et je partirais avec vous, Marguerite, quitte à ce que mon nom fût cloué avec un poignard au poteau infamant ! Osez dire maintenant que je ne vous aime pas.

— Eh bien, à votre tour, Frédéric, vous allez voir si je vous aime aussi, moi. Pourquoi ne prenez-vous pas un fusil ? pourquoi ne vous rangez-vous point parmi les défenseurs de l’Allemagne ? pourquoi ne combattez-vous pas au nom de votre pays ? Vous risqueriez votre vie, c’est vrai ; mais tout véritable Allemand doit sa vie à l’Allemagne.

— J’y ai pensé, Marguerite ; mais cet homme est enchanté : comme les anciens chevaliers de nos légendes, il passe au milieu du feu, des balles et des boulets, et le feu s’éteint, les balles dévient, les boulets s’écartent !

— Oui, n’est-ce pas, et le fer est plus sûr ?

— Marguerite…

— Fritz, voici mon père ! par grâce, cache-lui ce que tu n’as pas pu me cacher : il te maudirait et te chasserait !

— Est-il donc si mauvais Allemand et si bon Français ? dit Fritz avec un sourire d’amertume.

— Il n’est ni Allemand ni Français, Staps : il est chrétien ! il déplore toutes les guerres que les souverains appellent des rencontres glorieuses et que lui appelle de cruelles boucheries, et son bon cœur lui fait faire ce rêve impossible de voir les hommes s’aimer au lieu de se haïr !

Et, tandis que la petite Lieschen, quittant sa poupée et ses joujoux, courait au-devant du pasteur Stiller, Marguerite se remit à sa tapisserie où roulèrent deux nouvelles larmes qu’elle n’essaya pas même de cacher comme les premières.

Le pasteur rentrait, profondément triste, et tendit la main à Frédéric.

— Eh bien, demanda Staps, quelles nouvelles ?

— Tenez, dit le pasteur, écoutez.

Chacun prêta l’oreille et l’on entendit les trompettes autrichiennes qui sonnaient la Marche de Lutzow.

— Ah ! s’écria avec joie Frédéric, les voilà enfin, les vengeurs !

Et il s’élança hors de la maison pour être un des premiers à saluer ces soldats que l’archiduc Charles intitulait les sauveurs de l’Allemagne.

C’était le corps d’armée du général autrichien Thierry, qui allait prendre position à Arnhofen.

À l’instant même, des éclaireurs furent envoyés sur la route de Ratisbonne.

Le résultat des renseignements pris fut que Napoléon était arrivé le matin même à Donauwœrth.

Il serait difficile de dire l’impression que cette nouvelle fit sur les soldats autrichiens ; mais, à coup sûr, elle eut l’influence d’exalter la haine des étudiants des différentes universités qui, on ne savait pourquoi, depuis quelque temps, semblaient s’être donné rendez-vous dans la petite ville d’Abensberg.

Une seconde fois, quatre étudiants se tenant par-dessous le bras parcoururent la ville en chantant la chanson du major Schill comme s’ils eussent craint qu’elle n’eût point été entendue de tous la première fois.

À part cette arrivée de Napoléon à Donauwœrth, toutes les autres nouvelles étaient vagues ; les officiers autrichiens, et même le général en chef, n’avaient aucun détail certain sur la position de l’armée française ; ils savaient seulement que le gros de nos troupes était à Ratisbonne et à Augsbourg.

On fit une halte ; on hésitait à se hasarder sans des renseignements plus positifs dans ce pays boisé et coupé d’une foule de petites rivières.

La nuit vint ; les postes furent placés avec toutes les précautions de mot d’ordre et de gisement que l’on prend devant l’ennemi. Il y avait des sentinelles partout, et jusqu’au pont-levis du vieux château en ruine d’Abensberg.

Les sentinelles étaient relevées d’heure en heure. Celle qui veillait de minuit à une heure du matin à ce poste du vieux château vit, au moment où venait de sonner le dernier coup de minuit, s’approcher d’elle deux hommes enveloppés de manteaux.

Elle cria :

— Qui vive ?

— Amis ! répondit en allemand un des deux hommes.

Puis, s’approchant de la sentinelle et ouvrant son manteau pour prouver qu’il n’était porteur d’aucune arme ni offensive ni défensive, il lui donna le mot d’ordre avec une telle exactitude, que la sentinelle ne fit aucune difficulté de le laisser passer, lui et son compagnon.

Les deux hommes prirent le pont-levis et s’enfoncèrent dans les ruines.

Cinq minutes après, un autre apparut.

Le même cri de « Qui vive ? » se fit entendre, les mêmes précautions furent prises, le même mot d’ordre fut donné.

Quatorze personnes, également enveloppées de manteaux bruns, passèrent ainsi entre minuit et minuit un quart, marchant tantôt isolément, tantôt par groupes de deux et même de trois, – jamais davantage.

À peine passé, chacun des mystérieux adeptes tirait un masque noir de dessous son manteau et l’appliquait sur son visage.

Minuit un quart sonnait au moment où se présentaient les deux derniers, qui complétaient le nombre seize.

Ce sont ceux-là que nous suivrons.

Comme les autres, ils franchirent le pont-levis ; comme les autres, ils s’enfoncèrent dans les ruines ; mais, arrivé près d’un gigantesque pilier où semblait s’arc-bouter toute une voûte, celui des deux hommes qui marchait devant l’autre s’arrêta.

— Lieutenant, dit-il tout bas et en français, souvenez-vous que ce n’est point une escapade d’enfants que nous faisons : reconnus l’un ou l’autre, nous sommes morts !

— Je le sais, répondit le second ; mais croyez-vous qu’on puisse me reconnaître à mon accent ?

— Allons donc ! vous parlez allemand comme un Allemand, et si l’on vous reconnaît, ce ne sera point à vos paroles.

— Alors, à quoi veux-tu qu’on l’on me reconnaisse ? Ce n’est pas à mon visage, puisque nous sommes masqués !

— Il viendra un moment où il faudra ôter votre masque.

— C’est la première fois que je viens à Abensberg, et j’étais depuis hier seulement à Ratisbonne.

— Réfléchissez bien !

— J’ai réfléchi.

— Encore une fois, ce n’est point un jeu d’enfants qui se joue là-dedans, quoique ce soient des enfants qui le jouent ; il y va de la vie ; sur un soupçon, vous êtes poignardé !

— Tu parles de la vie comme d’une chose importante à un homme qui joue tous les jours la sienne sur un champ de bataille.

— Sur un champ de bataille, oui, très bien ; à la lumière du jour, pour gagner une seconde épaulette ou une croix ; mais ici, s’il vous arrive malheur, si vous êtes tué, c’est obscurément que la chose arrivera ; dans les ténèbres, au fond d’une cave ! Tout le monde ne se soucie pas d’être frappé dans le dos ou étranglé entre deux portes comme un tsar russe ou un vizir ottoman.

— Maître Schlick, dit d’une voix ferme celui à qui on essayait d’inspirer de pareilles craintes, j’ai reçu une mission et je l’accomplirai.

— Soit, dit l’espion ; j’ai dû vous avertir : libre à vous de faire selon votre fantaisie !

— Je suis averti.

— En cas de danger, ne comptez en rien sur mon aide ; je ne pourrais que me perdre avec vous, et cela sans vous sauver. Je tiens fort aux napoléons de Sa Majesté l’empereur des Français ; mais je tiens encore plus à ma tête.

— Je n’ai rien à réclamer de toi que la chose à laquelle tu t’es engagé : m’introduire parmi les frères de l’Union de Vertu et me présenter à eux comme un adepte.

— Remarquez qu’au moindre danger, je vous renie, et plutôt trois fois qu’une, comme saint Pierre.

— Je te le permets.

— Vous persistez ?

— Je persiste.

— Alors, n’en parlons plus.

Sur cette réponse, maître Schlick poussa un ressort caché dans les sculptures du pilier, lequel tourna sur lui-même et découvrit une ouverture étroite mais assez large cependant pour qu’un homme pût y passer.

Un escalier dont la première marche s’offrait à fleur de terre semblait conduire à une salle souterraine ; il était éclairé par une lampe suspendue dans l’intérieur même du pilier, qui pouvait avoir douze pieds de circonférence extérieure.

Le guide, à travers son masque noir, jeta un dernier regard sur son compagnon, comme pour lui dire : « Il est temps encore ! »

Et, en effet, on était hors de vue de la sentinelle ; on n’entendait aucun bruit dans les vieilles ruines, et un ciel noir, sans étoiles et sans lune, semblait peser sur les déchirures que la main du temps avait faites aux gigantesques murailles.

— Allons ! dit celui des deux compagnons qui nous est inconnu.

Comme s’il n’eût attendu que ce dernier mot, le guide s’engagea dans l’escalier tournant.

L’inconnu le suivit.

Derrière eux, la porte se referma.

Arrivé au bas de l’escalier, celui qui servait de guide à l’autre rencontra une porte de bronze et y frappa trois coups à intervalles égaux ; chacun de ces coups résonna sur la porte comme s’il eût été frappé sur un tam-tam.

— Attention ! dit Schlick, la porte va s’ouvrir et le veilleur nous attend de l’autre côté.

La porte s’ouvrit en effet, et un homme masqué se présenta à l’ouverture ; c’était le veilleur.

— Quelle heure est-il ? demanda le veilleur aux deux compagnons.

— L’heure où le jour se lève, répondit Schlick.

— Que fais-tu de si bon matin ?

— Je me lève avec le jour.

— Pour quoi faire ?

— Pour frapper.

— D’où viens-tu ?

— De l’Occident.

— Par qui es-tu envoyé ?

— Par le vengeur.

— Donne la preuve de ta mission.

— La voici.

Et il présenta au veilleur une petite planchette de bois de forme octogone pareille à celles qui pendent aux clefs des auberges d’Allemagne.

Sur cette planchette était écrit le mot Baden.

Le veilleur vérifia l’identité ; puis il laissa tomber le signe de reconnaissance du nouveau venu dans une urne où il avait déposé les planchettes des frères qui avaient précédé Schlick.

— Et celui-ci, demanda le veilleur à Schlick en lui désignant du doigt l’inconnu, quel est-il ?

— Un aveugle, répondit ce dernier en excellent allemand.

— Que viens-tu chercher ici ? demanda le veilleur.

— La lumière.

— As-tu un parrain ?

— J’ai pour parrain celui qui me précède.

— Répond-il de toi ?

— Demande la chose à lui-même.

— Réponds-tu de celui que tu nous présentes, frère ?

— J’en réponds.

— C’est bien, dit le veilleur ; qu’il entre dans la chambre des méditations. Quand l’heure de le recevoir sera venue, on le fera appeler.

Et, ouvrant une porte creusée dans la muraille, il introduisit le compagnon de maître Schlick dans une espèce de cachot éclairé par une lampe et n’ayant pour tout ameublement qu’un siège et une table de pierre pareils à ceux où, selon la légende du Rhin, est assis et dort d’un sommeil enchanté, et jusqu’à ce que l’Allemagne se réveille pour proclamer son unité, l’empereur Frédéric Barberousse.

Quant à Schlick, laissant son jeune camarade à ses méditations, il s’avança vers une grille qui donnait entrée dans la salle principale.

La grille, poussée par le veilleur, s’ouvrit devant lui.

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