‹ Le CaptifChapitre 1 sur 3 · Scène PREMIÈRE

Scène PREMIÈRE

LE GEÔLIER, DOUBLET, LÉA.

LE GEÔLIER.

Vous n’avez besoin de rien ?

DOUBLET.

Non, je vous remercie.

LE GEÔLIER.

Allons, vous boudez… Ah ! que c’est désagréable de voir des gens de mauvaise humeur.

DOUBLET.

Eh bien, dites donc, ça doit vous arriver souvent dans votre métier ?

LE GEÔLIER.

Oui. Mais je ne m’y habitue pas. Plus je vois des boudeurs, plus ça m’est pénible.

DOUBLET.

Je vous conseille de parler. Si vous croyez que c’est gai d’être en prison ?

LE GEÔLIER.

Parce que vous n’êtes pas raisonnable. Ce n’est pas la prison qui est triste, c’est vous. Moi qui suis ici depuis plus longtemps que vous et qui y resterai encore après votre départ, je m’y trouve bien. Et pourtant j’ai plus de travail et de responsabilité que vous.

DOUBLET.

Mais vous pouvez sortir quand vous voulez.

LE GEÔLIER.

Aussi je ne sors jamais. Dites-vous une bonne fois que si vous pouviez sortir, vous ne sortiriez pas. Alors, où est la privation ? Qu’est-ce que vous faisiez avant d’être ici ?

DOUBLET.

Rien, je vivais de mes rentes. Je faisais de la musique, de la peinture, je montais à cheval, j’allais à la chasse.

LE GEÔLIER.

Ça vous amusait ?

DOUBLET.

Pas toujours.

LE GEÔLIER.

Et les raseurs dont vous ne pouviez vous débarrasser ! Ici vous n’avez que moi. Et si je vous barbe, c’est bien simple, vous n’avez qu’un signe à faire… Est-ce que vous n’aviez pas de remords d’être un oisif ?

DOUBLET.

Si fait, je suis fils et petit-fils de travailleurs. Je me levais tard ; mais je m’en voulais.

LE GEÔLIER.

Tandis qu’ici vous n’avez plus aucun remords. Vous voyez que vous avez bien tort d’être triste.

DOUBLET.

C’est dur pourtant de se trouver emprisonné, quand on n’est pas coupable !

LE GEÔLIER.

Comment ? Vous n’êtes pas coupable ? Et vous vous plaignez ! Vous êtes une victime, vous avez cette satisfaction de pouvoir maudire l’injustice des hommes et vous vous trouvez malheureux ? Ah ! si vous étiez coupable, je comprendrais ! Votre tranquillité serait troublée par un remords… le remords de vous être laissé pincer ! Allons, vous n’êtes pas à plaindre ! Voulez-vous des livres ? Voulez-vous une petite araignée ? L’administration nous oblige, à cause de l’hygiène, à balayer toutes les toiles. Mais nous avons, dans de petites boîtes, des araignées à l’usage des captifs. Voulez-vous causer avec d’autres prisonniers ? Nous avons ici dans ce couloir des gens qui n’ont rien de banal : le faussaire d’en face, et le petit incendiaire du coin. Qu’est-ce que vous êtes, vous ?

DOUBLET.

Je suis bigame.

LE GEÔLIER.

Hé ! ce n’est pas mal, ça ! J’ai connu de très chics bigames. Il y avait même ici un monsieur qui s’était marié six fois, chaque fois avec cent mille francs de dot.

DOUBLET.

Moi, ce n’est pas ça. Je n’en ai jamais fait une affaire de spéculation. Je n’ai à mon actif que des mariages d’amour. Je suis un garçon foncièrement honnête, incapable de flirter avec une jeune fille autrement que pour le bon motif. Chaque fois que j’aime, j’épouse. J’ai aimé deux fois, je me suis marié deux fois.

LE GEÔLIER.

Seulement la loi n’admet pas ça.

DOUBLET.

Mais je me défendrai tant que je pourrai. J’ai fait choix d’un avocat… ou plutôt d’une avocate.

LE GEÔLIER.

Ah ! oui, je vois !

DOUBLET.

Qu’est-ce que vous voyez ?

LE GEÔLIER.

Il y a longtemps que vous n’avez pas vu de dames. Alors, vous n’êtes pas fâché d’en faire venir une ici. Voulez-vous du thé et des gâteaux ?

DOUBLET.

Ypensez-vous ! Je ne connais pas mademoiselle Adalbert que j’ai choisie sur la liste ; je m’imagine que c’est une personne déjà mûre et plutôt sèche. Mais c’est tout de même une âme de femme ; je ne suis pas fâché de faire mes confidences à une femme, et de lui expliquer que j’ai été amené ici par une excessive tendresse de cœur.

LE GEÔLIER.

Enfin, même si vous n’êtes pas dans l’intention de manquer de respect à cette dame, vous pouvez tout de même lui offrir des gâteaux.

DOUBLET.

Vous tenez à les placer, vos gâteaux.

LE GEÔLIER.

Je vais les chercher ; mais je crois qu’on frappe à la porte… C’est votre avocate.

DOUBLET.

Faites entrer. (À lui-même.) Brune et plutôt petite, voilà comme il me la faudrait.

Entre Léa ; elle est grande et blonde. Le geôlier sort.

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