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Le Carnet vert

Je ne sais encore si je mettrai pour titre à ce calpin :

Ascension au Mont Blanc

ou bien si je dois me contenter du beaucoup plus modeste :

Tentative d’Ascension au Mont Blanc

la suite en décidera, et ces notes dans tous les cas, seront relatives à la tentative heureuse ou malheureuse que je me propose de faire.

Je commence par déclarer que mes amis ont parfaitement fait leur métier, en ce sens qu’ils ont cherché à me détourner d’un voyage périlleux. Remontrances, sermons, prédictions funestes, rien n’a été épargné et je le conçois parfaitement de la part de personnes qui ne voient dans une ascension au M. B. qu’une petite vanité féminine à satisfaire et une grande fatigue à éprouver sans autre satisfaction que le plaisir d’admirer en grelottant un panorama beau dans son étendue, mais par là même vague dans ses lointains, et rarement assez net pour satisfaire complètement le voyageur.

Cette opinion généralement reçue, m’explique l’opposition formelle que j’ai éprouvée de la part de tous mes amis, je dirai même de tous les miens, si ce n’était frère Adolphe qui a compris que c’était un immense souvenir à se créer dans la vie que le spectacle grandiose de ces belles scènes de la nature ! Un petit nombre d’élus a pensé de même, quelques uns ont même excité mon courage en appelant mon projet entreprise glorieuse : de sorte qu’en résumant les opinions, il se trouve que la majorité immense désapprouve et critique, que quelques uns exaltent et que peu comprennent. Autant en emporte le vent ; le projet est là, il a poussé de longues racines ; il n’est pas au nombre de ceux qu’on peut changer.

Qui veut la fin veut les moyens, excellent axiôme ? en conséquence, j’ai commencé par aller consulter M. le docteur Coindet sur l’hygiène à suivre avant et pendant l’ascension. Il a bien voulu m’indiquer les précautions à prendre : elles consistent à éviter soigneusement de fatiguer le corps par mille courses de détails (les jours qui précèdent l’expédition) et l’esprit par des préoccupations ; à adopter une nourriture tout à la fois légère, rafraîchissante et substantielle, telles que potages au gras, viandes fraîches rôties, bouillies ou simplement accommodées, volailles, œufs frais, lait, poissons, légumes au gras, fruits cuits en marmelade ou compote ; d’ailleurs, point de ragoûts, de mets épicés, de salaisons, de crudités, de pâtisserie et de bonbons.

Quant à la quantité des aliments, ne manger que ce que l’on peut facilement digérer.

Les jours d’ascension, manger peu, ne pas boire de vin, mais du thé bien chaud, de l’eau blanchie avec du sirop d’orgeat ou de capillaire, et si le froid est très vif et la fatigue très grande, prendre un verre d’eau sucrée dans lequel on verserait une cuillerée ou deux d’excellente eau-de-vie. Éviter soigneusement l’eau de glace ou de neige qui irrite la bouche, la gorge et produit une soif dévorante !

Si à une certaine hauteur, on respire difficilement, ralentir le pas et s’arrêter fréquemment ; si l’oppression augmente ne pas prononcer une parole et ne faire que les mouvements strictement nécessaires pour avancer, et les faire de la façon la plus mesurée, tout mouvement précipité occasionnant alors les plus pénibles palpitations et quelquefois même des douleurs aigues ; si l’oppression amène un crachement de sang un peu fort, renoncer à l’entreprise.

Le traitement pour un membre gelé est connu : frictionner avec de la neige et envelopper dans des flanelles.

Les précautions prises contre le froid, son action sur la figure et la réverbération des neiges sur la figure et les yeux ont été approuvées.

Au retour de l’ascension, l’état où l’on se trouvera décidera de l’ordonnance à faire et du régime à suivre.

Je me suis saturée du récit des diverses ascensions qui ont été faites et j’ai vu qu’en général presque tous les accidents qui étaient arrivés aux voyageurs se trouvaient la suite d’imprudences : les uns pour avoir négligé lunettes et voiles verts ont eu des maux d’yeux tenaces ; d’autres, par une coupable obstination à continuer la route lorsque les guides déclaraient l’ascension impossible, ont été entraînés par les avalanches, etc., etc.

Pour faire cette tentative avec le plus de chance de succès possible, j’ai dû profiter de l’expérience de mes prédécesseurs au M. B. en prenant toutes les précautions qu’ils avaient négligées, et en conséquence je me suis fait faire un vêtement complet qui réunit la solidité, la chaleur, l’aisance des mouvements et la décence, car il ne serait pas possible d’escalader les glaciers et les rochers en jupes longues ? la très modeste ascension du Mont Joli m’a prouvé l’embarras qu’elles causent en gênant la marche et le dessin des Rochers des Grands Mulets me prouve la nécessité de porter culotte pour une pareille expédition.

Voici donc le costume que je me suis fait faire ad hoc, depuis la chemise au manteau et des pieds à la tête.

1° Une chemise, pantalon en flanelle anglaise pour porter sur la peau avec longues manches collantes.

2° Deux chemises d’homme allant par-dessus.

3° Une cravate de foulard.

4° Deux paires de bas de laine.

5° Deux paires de bas de soie.

6° Deux paires de souliers imperméables à crampons d’inégale largeur, l’une pour mettre sur une paire de bas de soie recouverte d’une en laine avec guêtre entrant dans le soulier, l’autre un peu plus large pour pouvoir au besoin mettre une paire de bas de laine de plus, et avoir les pieds enflés tout à son aise.

On m’a conseillé cette paire de bas de soie dans celle en laine, comme donnant presque autant de chaleur et beaucoup plus de souplesse qu’une seconde en laine, je crois le conseil bon et en profiterai.

7° Une paire de pantalons large à corsage en haut et à guêtres en bas rentrant dans le soulier. Ce pantalon en étoffe écossaise, doublé d’un drap molleton et bien clos.

8° Une ample blouse de même étoffe et même doublure, dont les plis arrêtés sur la poitrine et sur le dos matelassent ces deux parties du corps de deux doubles de laine ;

9° Une ceinture en cuir disposée de manière à serrer plus ou moins le bas de la taille ;

10° Des gants de tricot fourrés ;

11° Un boa ;

12° Un tartan ;

13º Des gants en fourrures, soit dedans soit dessus avec une épaisse fourrure au bracelet pour intercepter l’air ;

14° Une pelisse toute doublée en fourrure pour la nuit ;

15° Deux serviettes flanelle pour les pieds la nuit ;

16° Un bonnet juste de la même étoffe que la robe, doublé de même, garni de fourrure noire et avec un double voile vert cousu sur le bord, lequel voile porte une coulisse en bas qu’on serre et fixe autour du col.

17° Un grand chapeau de paille de Chamonix doublé d’étoffe verte avec quatre attaches pour pouvoir le fixer solidement en manière de parasol ;

18° Un masque en velour noir très léger avec lunettes bleues très fonçées, à la place des yeux.

Tel est le costume peu coquet que j’aurai à revêtir aux Grands-Mulets pour la deuxième journée d’ascension, car je compte partir de Chamonix en costume très féminin.

Àces précautions de costume, il faut ajouter quelques ustensiles commodes et utiles dont voici note :

1° Un grand cabas bien doublé, dans lequel on pratique de petites poches pour mettre les menus objets qu’on veut avoir sous la main de suite ;

2° Un flacon de sel de vinaigre ;

3° Un flacon d’eau de Cologne ;

4° Un immense éventail pour se faire donner de l’air en cas de besoin ;

5° Un très petit pour s’en donner soi-même ;

6° Un couteau portant canif ;

7° Une brosse pour pouvoir se frictionner fortement en cas que la marche provoque de trop fortes démangeaisons ;

8° Une corne pour les changements de souliers ;

9° Une petite cafetière à l’esprit de vin pour faire du thé en quelques minutes ou chauffer un bouillon ;

10° Dedans cette cafetière un flacon d’alcool ;

11° Une boîte en composition garnie de thé ;

12° Un briquet fulminant ;

13° Une deuxième boîte remplie de pommade de concombre pour en enduire la figure et les mains à une certaine élévation et éviter par là les cuissons que donne un froid trop vif ;

14° Le calpin obligé pour écrire des notes avec une demi-douzaine de crayons taillés à l’avance par les deux bouts ;

15° Un thermomètre pour juger des variations de froid à diverses époques de l’ascension ;

16° Une excellentisisme lunette d’approche pour se donner le plaisir de lorgner ceux qui vous lorgnent et de voir le plus loin et le plus net possible les différentes vues remarquables de l’ascension et le panorama de la cime même. M. Marin, propriétaire des bains derrière le Rhône à Genève, a eu l’extrême obligeance de me prêter la sienne qui (au dire de M. Noblet l’opticien) est une des meilleures de Genève. Elle grossit […] fois.

17° Deux gourdes portant leurs verres, l’une remplie d’orgeat, l’autre d’eau ;

18° Un oreiller en gomme élastique, se gonflant au souffle, lequel est d’un immense secours aux Grands-Mulets. Mme O…, m’en a prêté un.

19° Le divin bâton ferré à corne de chamois : le mien a déjà été planté à la Flégère, à la source de l’Arveiron, au glacier des Bossons, à Notre-Dame de la Gorge, au Nant Boran, au pavillon de Bellevue, au Montanvers, au Jardin, à la Tête Noire, je le rapporte de la vallée de Chamonix avec la prétention de le planter à la cime du Mont-Blanc ! y réussirai-je ? C’est ce que je saurai bientôt.

20° Enfin un dernier meuble à avoir est un petit miroir grand comme la main pour mettre son bonnet droit. Il faut bien qu’il y ait quelque chose de féminin dans le bagage d’une femme, même pour un voyage au Mont Blanc. Ensuite le miroir a un but d'utilité, il sert à voir aux temps d’arrêt les gerçures de la figure afin d’y appliquer l’excellent topique de la pommade de concombre avant qu’elles ne deviennent cuisantes. Ceci bien entendu, va pour le petit miroir même au Mont Blanc.

Pas besoin de bourse là-haut. C’est là où l’on pourrait dire : un seul petit grain de mil ferait bien mieux mon affaire. Et si on en revient, si on a sur la route quelques petites générosités à faire, on tire un bon sur son guide-chef : c’est le banquier de la caravane. Il paye ou ne paye pas comptant. C’est égal, on fait que ce qui ne se donne pas lundi sera donné mardi.

Si l’on est curieux de savoir où l’on en est en fait de pouls, il faut avoir une montre et compter les pulsations. Si la montre est à secondes sautantes, une seule suffit, mais si c’est une montre ordinaire, il faut compter sur deux secondes afin que l’erreur (si erreur il y a) se trouve partagée.

On peut faire à la fois les observations de thermomètre et celles de pouls, pour juger de la concordance d’une part et ne pas perdre de temps de l’autre en s’arrêtant sans nécessité.

Le père Favre des Fayets m’avait dans l’origine presque décidée à tenter l’ascension par le pavillon de Bellevue, l’aiguille et le dôme du Goûter, mais ayant été aux informations auprès de gens instruits sur les possibilités ou impossibilités de ce voyage, j’y ai renoncé autant par les conseils qui m’ont été donnés que par la lettre que je reçus de Victor Ballandier en réponse à celle que je lui avais écrit à ce sujet. Il avait l’air si sûr de son fait, et son fait était si facile à accomplir que cela m’a ôté confiance au lieu de m’en donner, lorsque j’ai vu qu’on parlait d’aller et revenir le même jour du pavillon à la cime et de la cime au pavillon, de ne prendre que trois guides (dont une jeune fille de dix-huit ans qui connaissait les chemins, ayant fait plusieurs fois ce trajet) j’ai dû perdre confiance dans de semblables hableries et songer à prendre la route usitée sous la direction des bons guides de Chamonix. J’étais donc décidée à partir avec costume tout fait, lorsqu’à la suite d’une magnifique quinzaine, arriva la semaine de pluie à Genève et de neige au Mont Blanc, pendant laquelle ce fut pour moi une telle angoisse, une telle anxiété, une si complète insomnie, une tension de nerfs si fatiguante, un point si fixe, que je puis assurer qu’un tel état, s’il se prolongeait, userait le corps vingt fois plus que l’ascension si désirée, quelque pénible qu’elle puisse être !!!

Enfin, après ce déluge maudit, le temps se rétablit et je me remontai : il changea encore un ou deux jours, et je retombai de nouveau dans toutes mes terreurs qu’il ne me rendit l’ascension impossible pour cette année ou qu’il ne me donnat des chances très périlleuses si je l’entreprenais plus tard. Quelques jours de beau soleil vinrent luire, alors je retombai dans la nostalgie pour le Mont Blanc, je sentais des élans de cœur à sa seule pensée, ou un poids étouffant de le voir si beau sans courir à lui… Il me semblait que j’étais en exil à Genève et que ma patrie était sur cette cime neigeuse et dorée qui couronnait les montagnes… Il me tardait de célébrer mes fiançailles, de l’épouser à la face d’Israël, par le plus radieux soleil, et de m’énivrer des grands et puissants souvenirs que je rapporterais de ces jours, de cette heure délicieuse pendant laquelle je reposerai sur son sommet. Oh ! quand donc viendra-t-elle ? Vrai, c’étaient là mes pensées, et en me les rappelant, je me sens toute prête à plaindre et excuser le délire de l’amour dans certaines natures exaltées ? C’est une monomanie du cœur, comme ma passion pour le Mont Blanc, une monomanie de l’imagination ? Quel bonheur de n’être éprise que de la tête et pour un amant glacé ! la curieuse chose que nous ?

Enfin les passeports visés, mon départ était fixé au mercredi 5 septembre, et j’avais écrit en conséquence au guide-chef en le priant de me retenir pour guides J. Couttet, Fr. Desplan, D. Simond, D. Folliguet, Math. Balmat et P. J. Simond, ce dernier mon guide à ma première campagne de Chamonix, lorsque M. le Consul de Sardaigne passa chez moi jeudi soir (30 août) pour me prévenir que neuf Anglais devaient partir le lendemain pour l’ascension du Mont Blanc et qu’il avait visé leurs passeports.

Ce bon avis me décida à partir de suite, car il était évident que dans ce cas, ces neuf MM. prendraient des guides de choix et je tenais aux miens : puis ensuite que ce serait une providence pour moi de les suivre à vingt-quatre heures près, ces MM. ouvrant la route des neiges, sans compter l’épisode piquant de se rencontrer en route et d’échanger un fraternel salut, une carte de visite sur ce haut lieu. Je préparai donc tout pour le départ, et le lendemain à dix heures, j’étais en route avec ma fidèle soubrette après avoir aligné toutes affaires au cas de dégringolade au Mont Blanc.

J’ai revu avec plaisir la route que j’avais parcourue six semaines auparavant : le Nant d’Arpenaz était beaucoup plus beau que la première fois. Arrivée à Sallanches à 8 h. 1/2, je comptais continuer ma route et suis retenue par une spéculation sordide du S Lafin, aubergiste, qui me refuse char et chevaux sous prétexte d’heure tardive et en réalité pour me faire prendre lit et souper chez lui d’une part et de l’autre pour mener de préférence des voyageurs qui séjournent trois jours à Chamonix et reviennent. Après deux heures de pourparlers et de courses pour éclaircir le cas vis-à-vis du directeur de la poste et de l’employé directeur des chars(l’un d’eux dans la manche de l’aubergiste), je me décide à passer la nuit dans le char déjà chargé de mes effets, partie pour punir Lafin de sa cupidité, partie pour être à même de partir à l’aube, partie pour surveiller le coffre aux écus, car il serait piquant qu’on vole l’ascension. À plusieurs époques de la nuit on vient me prier de partir, parce qu’on sait bien qu’après m’avoir fait manquer le clair de lune, je n’irai pas m’embarquer de franche nuit. Je refuse donc de démarrer de mon char avant la pointe du jour et à ce moment j’envoie ma femme de chambre requérir le postillon. Il amène les chevaux, en attelle un : son maître l’appelle et lui dit : retourne les bidets, les deux chars vont partir ; et je vois dételer le mien et atteler celui des voyageurs à séjour et retour qui part au galop, me laissant vis-à-vis de mon char chargé. — Je vais me plaindre au directeur des chars, le sieur Yollet. Il se lève en grognant, se fâche, dit qu’il ne sait ce que je veux, etc., etc., bref est dans la manche de l’aubergiste. Le char deuxième à partir arrive, on décharge mes effets et on les y place, l’aubergiste fait l’insolent ! je lui promets de lui donner plus tard de mes nouvelles et pars.

En route mon postillon m’apprend que ces aubergistes sont détestés de la compagnie des postillons à laquelle ils font journellement des passe-droits pour se réserver des voyages lucratifs. Il ajouta qu’il serait bien heureux si quelqu’un portait plainte et faisait punir ces drôles, que lui et plusieurs de ses collègues déposeraient et qu’il signera une plainte motivée : en arrivant, il tient sa parole.

Je compte me plaindre, car il est bon que les autorités sachent comment on traite les voyageurs qui apportent la richesse dans le pays, comme quoi les employés subalternes sont d’accord pour aider les gens du pays à frauder les lois, et aussi quel mode de repression il y a contre l’insolence d’un aubergiste désappointé dans sa cupidité.

Arrivée à Chamonix le samedi matin, je parle de suite au guide-chef, qui m’apprend qu’il n’est pas question de l’ascension des neuf anglais, mais seulement de la mienne ; que Couttet en accepte la direction et doit parler aux autres guides tous dispersés. J’attends quelques heures, puis Couttet arrive du Montanvers, Desplan de la Flégere, P. J. Simond de Martigny. Enfin une fois réunis, sauf D. Simond en tournée autour du Mont Blanc, nous conférons de notre affaire. Les guides acceptent, nous remplaçons D. Simond par Ant. Tronchet qu’on me présente ; c’est un grand bel homme, grave, dont l’air me revient et que j’accepte. Nous parlons de l’époque du départ : le ciel est d’une admirable pureté ! pas un nuage ! pas la plus petite vapeur entre nos regards et la cime convoitée ! j’exprime le désir de partir le lendemain dimanche pour profiter de ce magnifique temps ; les figures des monta gnards s’allongent, j’en devine la cause et propose d’aller demander au curé la permission de partir après la première messe que nous irons tous entendre ensemble. Il la refuserait, dit-on, surtout pour une ascension marquante, et nous-même serions lapidés si nous oublions le terrible accident du D Hamel, qui presqu’à la cime, échappa à une avalanche qui engloutit trois des nôtres ; il avait voulu partir le dimanche quoiqu’on lui ait dit : cette catastrophe a été regardée comme une punition du ciel — mes amis, ce docteur n’avait peut-être pas demandé la permission, comme nous la demanderons, il ne s’était peut-être pas recommandé aux prières comme nous le ferons, c’est bien différent ! car enfin c’est un devoir de veiller à sa propre conservation, nous sommes à peu près surs de notre affaire en partant demain, tandis que plus tard, le temps peut changer et tout compromettre ! nous ferons acte de soumission en demandant la permission de partir, nous ne manquerons pas la messe et tout ira pour le mieux ! Silence, puis, oh ! impossible, cela nous porterait malheur et on nous lapiderait. — Ma foi, si nous sommes engloutis, que nous font les pierres que l’on nous jettera ! et si nous revenons bien portant avec nos bras et nos jambes, on dira que nous avons bien fait de profiter du beau temps — bref, j’ai eu beau entrer dans leurs idées, impossible de les déterminer à se mettre en route le dimanche ; ils y attachent une idée superstitieuse, comme d’autres au vendredi, et voient toujours la catastrophe du D Hamel comme un avertissement du ciel !! Que faire à cela ? Céder, tout en en rageant en présence du temps radieux qu’il fait et que nous manquons. Le piquant serait qu’il vint à nous faire défaut pour le panorama de la cime !… Espérons ?

Été à la grand messe de Chamonix où il y a une jolie petite Église, un bel autel fait en partie par la compagnie des guides, de jolis autels dans les chapelles latérales ; on chante pendant la communion un cantique en parties et point mal. Le peuple m’a paru fort simple dans sa mise, femmes et filles sont coiffées d’un bonnet de soie noire avec des dentelles en […]. Certes il y a une belle différence entre ce costume modeste et les élégants petits bonnets de nos jeunes montagnardes du Jura.

Messe finie, je revois le guide-chef qui me parait très alarmé des avalanches et ne me cache pas qu’il redoute le résultat ; deux nouvelles ascensions viennent de se décider, celles de M. XXX, polonais, ayant choisi pour guides et porteurs D. Couttet, J. Tairraz, J.-M. Cachat, P.-M. Tairraz, J. Cachat, P. J. Cachat et M. Carrier, puis celle de M. Ferd. Eisen Kramer, l’un des maîtres de l’hôtel de l’Union avec J. Tairraz, P.-D. Balmat, J.-M.-D. Couttet, S. Couttet et A. Devoussoud.

Ces deux caravanes chemineront ensemble, réunissant leurs moyens de secours, ce qui est un avantage mutuel, auquel il faut ajouter la présence d’un grand nombre de volontaires, fort curieux de faire en aussi nombreuse compagnie une ascension qui ne leur coûtera rien et leur fera un titre pour postuler la place de guide un jour. Plusieurs de ces jeunes volontaires étaient venus me prier de leur permettre de m’accompagner : j’ai refusé aucune adjonction à mes six guides et ai déclaré si formellement vouloir cheminer seule avec eux qu’aucun n’a plus osé venir et tous se sont retournés du côté de la nouvelle ascension d’hommes, à laquelle il est beaucoup plus convenable qu’ils s’adjoignent.

Quant à moi, je veux être toute à mes impressions et trouve que n’étant accompagnée d’aucuns des miens, je ne dois avoir avec moi d’autres personnes que les guides qui me sont nécessaires : c’est bien assez de témoins des changements de toilette et autres nécessités humaines sans appeler autour de moi ceux qui me gêneraient sans me servir.

Dans le courant de la journée deux de nos guides renoncent à l’ascension, ce sont M. Balmat pour raison d’indisposition et D. Folliguet parce qu’il craint le froid.

Le fait est que dans cette journée on a répandu le bruit que l’ascension serait très dangereuse, et que les avalanches du Dôme du Gouté étaient menaçantes et tombaient à tout moment, la femme du guide-chef parait toujours très alarmée : son fils est porteur dans l’autre expédition.

Nous, avons sécurité et espoir, et remplaçons le déficit par J. Simond et M. Favrat.

En réalité il y aura demain foule au Mont Blanc et ascension monstre. Quelle friandise que de se trouver à Chamonix en ce moment ! les uns doivent ascensionner le Brevent mardi pour voir l’escalade de la cime. D’autres iront à la Flegere (Jeannette est du nombre). Plusieurs lorgneront d’ici et l’intendant sera du nombre ; j’ai trouvé une occasion pour prévenir frère Adolphe du jour et presque de l’heure où les parents et amis doivent lorgner la cime pour voir arriver. L’idée de ces regards et de ces vœux qui vous accompagnent donnent courage et le courage amène le succès. Espérons.

Il est près de minuit au moment où j’achève ces lignes, et à 4 heures nous nous levons pour déjeuner à 4 h. 1/2 et partir à 5, à l’approche de ce moment désiré, toute agitation à fait place au calme le plus parfait ; je me sens heureuse de toucher à l’exécution de ce grand projet et espère qu’il finira bien.

Pourtant comme il faut tout prévoir, je vais écrire de petits billets aux quatre miens, frères et belle-sœur, pour qu’en cas de dégringolade, ce soit moi-même qui leur fasse part de mon départ pour l’autre monde, chose qui ne sera jamais vue dans celui-ci. Cela fait j’irai dormir quelques heures si dormir est possible à la veille d’un si beau jour pour moi ?

Notes écrites à Genève avant mon
départ et à Chamonix le dimanche 2 septembre
Veille de l’ascension du Mont Blanc.

Henriette.

Àquatre heure et demie, Pan, Pan ! le clairon sonne ! il faut partir ! je me lève après avoir dormi trois heures sur les quatre que j’ai été couchée, mes dispositions physiques sont bonnes, les dispositions morales excellentes ; l’énergique volonté d’aller à la cime, quelles qu’en soient les fatigues, y est dans tout son paroxisme, et je vois qu’à moins d’obstacles de la nature insurmontables, nous vaincrons.

Comme je me suis promis de garder des notes exactes sur tout ce qui concerne l’ascension, sous le double rapport du matériel et de l’intelligence, il faut bien parler des munitions de route qui se composent ainsi qu’il suit :

1° Six pains de trois livres ;

2° Dix-huit bouteilles vin de Saint-Jean ;

3° Une bouteille de cognac ;

4° Un petit baril de vin commun contenant environ six bouteilles pour les porteurs aidant aux guides ;

6° Une bouteille de sirop de capillaire ;

7° Une gourde d’orgeat, une d’eau de fontaine, une de limonade, un pot de blanc manger (ces quatre articles pour moi exclusivement) ;

8° Deux poules bouillies ;

9° Quinze poulets rotis ;

10° Trois fortes pièces de veau ;

11° Un gigot roti ;

12° Trois kilogr. sucre :

13° Deux kilogr. chocolat ;

14° Trois livres pruneaux ;

15° Douze citrons.

Tout cela est divisé dans les six sacs des six guides, qui seront portés par des aides jusqu’à l’endroit où commence le danger. Les diverses pièces du costumes sont réparties entre les guides mêmes, et les couvertures et draps placés sur le mulet en croupe. Tout cela a assez bon air.

Àcinq heures, le déjeuner commun est servi ; je comptais me mettre à table, car ici l’égalité commence, mais je n’ai pas le moindre appétit et m’en tiens à être spectateur de temps en temps.

J. Couttet, bon appétit. — Fr. Desplan, appétit modéré. — A. Tronchet, bien déjeuné. — P. J. Simond mange pour manger. — J. Simond mange pour l’appétit à venir. — M. Favret va bien. — Les porteurs tapent de la dent. — On porte toast mutuel à la bonne issue du voyage et de grand cœur comme on peut penser ! puis avant départ je me tâte le pouls qui bat 64 pulsations par minute, au lieu de 58 à 60 qu’il a d’ordinaire. Le thermomètre marque 5 degrés au-dessus de zéro.

Malgré l’heure matinale un bon nombre de curieux est au poste pour voir partir la caravane. Il est bon de mentionner qu’un pigeon en fait partie. Je veux le lâcher de la cime avec un billet attaché à la patte, apprenant l’heure de l’arrivée, et si ce joli messager revient au presbytère où nous l’avons enlevé à sa femelle, on notera l’heure à laquelle il aura été de retour, puis on étendra un drap blanc dans le pré à côté de l’église pour signal de retour. Dieu veuille nous donner cet innocent plaisir.

Avant de partir, courte et fervente prière pour demander à Dieu la grâce d’une heureuse réussite sans accident à aucun de nous ; promesse de ne pas oublier les pauvres.

Àsix heures, départ avec les plus heureux présages. — Temps magnifique. — Mines peu rassurées des étrangers. — Souhaits de bon voyage des restants. — La soubrette fond en larmes et accompagne dix minutes. — L’un des guides, J. Simond, envoie son fils porter des messes pour l’heureux voyage. — Au bois de la Dent, nous sommes rejoints par la seconde caravane, celle de M. Fr. Eisenkramer, et aux Raschasses nous apercevons la troisième, celle de M. XX. Polonais. Arrivés à Pierre-Pointue, je quitte mon mulet, écris ceci et nous partons. — Il est neuf heures.

Àdix heures précises nous arrivons à Pierre-à-l’Échelle, où les deux caravanes font halte pour déjeuner. — Nous apercevons des perdrix blanches, et d’autre part la troisième ascension qui fait force de voiles pour nous rejoindre. — Nous plongeons sur les villages des Pélerins et des Prés. — En face de nous le Brevent, plus loin encore la Dent du Midi et dans le lointain la montagne de Fenestral [sic] ! à notre gauche le glacier des Bossons couronné par l’Aiguille du Goûté ; au-dessous le Col de Voza, le Prarion et la chaîne des … [mot effacé] beau et sévère tableau.

Àdix heures et demie, nous sommes rejoints par la troisième ascension, et c’est le plus joli coup d’œil que ces trois caravanes se restaurant, groupées sur ce terrain pierreux et élevé. — Je reçois une carte du Polonais ascensionnant.

Départ de Pierre-à-l’Échelle à dix heures quarante-cinq, le thermomètre est à 4 degrés et mon pouls à 72 pulsations par minute.

Arrivée aux Grands Mulets à deux heures, après avoir escaladé un très mauvais pas dans le dessous ; les guides prétendent que c’est venir très lestement.

Le thermomètre marque 24 degrés au soleil, et à l’ombre un demi-degré au-dessus de glace. — Mon pouls bat 70 très inégalement, tantôt précipité, tantôt lent, tantôt avec interruption, et pourtant je n’éprouve aucune fatigue ; le jarret va bien, la respiration aussi, la tête est nette et le moral solide, le temps est magnifique, l’atmosphère d’une pureté admirable ! La vue s’étend, on découvre le lac de Genève et le Jura par dessus les quatre chaînes de montagne qui nous en séparent, savoir :

1° Chaîne du Brévent et des Aiguilles-Rouges ;

2° Chaîne de Varens, des Fiz et du Buet ;

3° Chaîne des montagnes de Salenton ;

4° Chaîne des montagnes d’Abondance.

Puis le lac et le Jura qui fait la cinquième.

La seconde caravane arrive à deux heures et quart.

La troisième à deux heures et demie.

Le Polonais me remet un billet de visite en échange de celui que je lui ai donné à Pierre-à-l’Échelle. Il se nomme le comte Karol Stoppen et est des environs de Varsovie. Il n’est point proscrit et voyage avec un passeport du gouvernement. Il me donne de tristes détails sur la tyrannie que subit son pays.

Ici mes porteurs nous quittent : je leur donne dix francs d’étrennes et confie à l’un d’eux un petit billet donnant des nouvelles des trois caravanes, que j’adresse à Jeannette. M. Stoppen écrit un mot à sa femme par la même occasion ; il lui avait déjà écrit de Pierre-à-l’Échelle.

Le pigeon boit et mange bien, il paraît vivace.

M. Eisenkramer et sa chienne accablés de sommeil, s’endorment à côté l’un de l’autre.

M. Stoppen n’est point fatigué et dîne de bon appétit.

Moi je n’ai aucun sommeil et mange de bon appétit un poulet accompagné de deux bons verres de limonade et de quelques pruneaux.

Puis, j’en reviens à mon tableau des Alpes dont j’essaye de tracer une esquisse.

L’esquisse est interrompue par le passage d’une petite souris qui fait évènement parmi les hôtes des Grands-Mulets. Le rocher est garni à tous ses étages de groupes d’hommes, les uns se reposant, les autres cuisinant. Ceux-ci dorment sur des pointes de roc au-dessus de l’abime, ceux-là font du feu. Je domine ces grouppes, assise au pied d’un rocher où on a élevé une petite table. Je suis assise sur une pile de couvertures, les pieds sur une fourrure et un beau spectacle sous les yeux.

La première caravane, partie de Chamonix le 3 septembre 1838, se compose de M H. d’Angeville, âgée de 44 ans, Couttet 45, Despland 39, Tronchet 52, Simond P. S. 47 ; Simond 50, Favret 42, soit sept personnes âgées entre elles de 319 ans.

Nous avons dessiné, babillé, soupé : le jour baisse, les bivouacs se préparent, les feux s’allument, le thermomètre n’est plus qu’à 4 degrés au-dessus de zéro dans notre serre du pied du rocher, les deuxièmes et troisièmes caravanes chantent des airs du pays autour d’un grand feu qu’on doit apercevoir de la vallée. Je demande l’hymne du soir, on me chante du très mondain.

Je change mon costume de femme contre celui de la fiancée du Mont Blanc (dont détail au commencement de ces notes), les lumières se hissent au bout des bâtons, les lits se préparent. — La lune frappe de ses premiers rayons le Dôme du Goûté. — Les glaciers sont dans l’ombre, la chaîne des rochers des Grands-Mulets et le Mont Maudit les encadrent de leurs aiguilles noires et aigues. — La chaîne des Aravit est dans la vapeur et sur celle du Brévent dont le sommet est éclairé par la lune se projette l’ombre des aiguilles du Mont Blanc, la pointe neigeuse du Buet domine ce tableau plein de poésie auquel je vais penser en m’étendant sur ma couchette et à la vue duquel j’écris cette description dans le moment même de l’impression qu’elle me donne. Ah ! si j’étais poète, quelle hymne s’échapperait de ma lyre.

Demain nous devons partir une heure avant jour ; tout nous annonce une journée superbe.

Je me sens calme ! et avec pressentiment du succès.

J’ai reposé, mais point dormi ; pendant la nuit, j’ai entendu trois avalanches tombant du Mont Maudit. À une heure et demie, les trois caravanes se préparent, et à deux heures précises, elles se mettent toutes en marche dans un ordre inverse d’hier, afin que chacun ouvre la route à son tour. — Je prends au départ un bouillon et douze pruneaux, le thermomètre marque au rocher des Grands-Mulets quatre degrés au-dessus de glace au moment de notre départ.

La veille deux hardis compagnons étaient allés reconnaître et tracer la route : c’étaient D. Couttet et J. Mugnier. Nous la suivons pour faire franchir la montée du Dôme du Gouté puis la montée du petit plateau qui est longue et rapide. Nous arrivons au petit plateau à quatre heures moins un quart et à cinq heures trois quarts au grand plateau d’où nous avons une vue ravissante, y compris celle des pyramidales crevasses du Dôme du Gouté.

LA CHAÎNE DU MONT BLANC
Vue du Col des Montets

Au grand plateau, le thermomètre marque neuf degrés sous 0 à six heures du matin, au moment du départ après notre déjeuner.

Je bois une tasse de limonade et ne mange pas. Les jambes, la respiration et le moral vont bien.

La montée au-dessus du grand plateau commence à me fatiguer les reins, j’ai sommeil, je ne puis plus faire que quatre-vingt pas sans m’arrêter, puis soixante-huit, soixante-cinq (par extra cent) je ne puis trouver mon pouls… et compte cent trente-six pulsations, j’arrive au mur de la Côte à neuf heures et demie, et là commence une atroce souffrance et des plus imprévues, puisque c’est une horrible lutte contre le sommeil accompagnée de palpitations si je marche et de suffocations si je veux persister. Je fais promettre aux guides de me monter morte ou vivante à la cime ; ils disent oui puis aident à mes efforts et après des labeurs inouies, j’atteins enfin la cime à une heure vingt-cinq. La caravane Eisenkramer en redescendait en glissant au moment où j’y arrive, et j’y trouve aussi M. Stoppen qui en descend cinq minutes après au moment où je lache le pigeon avec un billet pour annoncer mon arrivée à bon port. Le pauvre oiseau part à tire d’ailes, dans la direction du dôme du Gouté qui l’éloigne de sa route, mais bientôt il la reprend, traverse le glacier des Bossons et peut-être au moment où j’écris est-il retourné à la cure.

Avant de prendre connaissance des lieux, je commence par me reposer des horribles labeurs que je viens d’éprouver depuis quatre heures. En quelques moments je suis complètement ressuscitée par l’air vivifiant et le plaisir de la réussite. Mon pouls bat 108 et le thermomètre marque 8 sous 0. Bien à flot, je plante mon bâton sur la cime. On m’élève à bras pour que je sois encore plus élevée, puis en souvenir de mes amies, je vais écrire quelques billets qui leur seront la preuve que je pense à elles autrement que lorsque je les vois.

Les frères, la belle-sœur, amie Rath, amie de Montailleur, amie de Fontanes, ami de Rostaing, amis Mollat, amis Augerd, amie et collègue H. de Nansouty, votre souvenir se présente à moi en ce moment et je vais vous le prouver.

Pendant que j’écris ces notes et billets, les guides grelottent, souffrent et me supplient de finir les écritures et de redescendre. Il faut fermer le livret, plus tard j’inscrirai ce que j’aurai vu.

(Vu écrire à la cime du Mont Blanc les feuilles ci…)

[suivent les signatures des guides.]

De la cime, ce 4 septembre à une heure trois quarts.

Avant de continuer ces notes, je viens de faire certifier par témoins irrécusables, l’authenticité des écritures précédentes faites à la cime du Mont Blanc.

Je les quittai (les écritures), pour faire le tour de la cime que je voulus parcourir sur toutes ses faces. Ah ! c’était bien le sommet, le point culminant de l’Europe, car rien n’était au-dessus de moi qu’un ciel pur très foncé au-dessus (moins qu’au Jardin cependant) et diminuant de nuance jusqu’au bleu le plus clair touchant à l’horizon. On prétend qu’on est angoissé et qu’on ne peut respirer à la cime ! Tout au contraire, j’y suis arrivée agonisante de palpitations et de sommeil et en quelques minutes cet air vif et frais m’a ressuscitée, enlevé le sommeil et rendu mes forces qui ne m’ont plus quittées, du moins jusqu’à notre bivouac des Grands-Mulets, où je suis en ce moment.

On dit encore qu’il n’y a pas de son à cette hauteur et qu’un coup de pistolet ne s’entend pas. Je regrette fort de n’en avoir pas apporté un pour faire cette expérience, mais tout ce que je sais, moi, c’est que j’entendais à merveille la voix du guide-chef qui me demandait grâce pour les écritures et me suppliait de quitter cette cime où je serais restée une heure de plus, si je n’avais vu l’un de mes guides avec les yeux en si vive souffrance qu’il eut été inhumain de le retenir à ce vent glacé ; deux autres étaient violets, un quatrième les lèvres éclatées et saignantes, un des porteurs grelottait, de telle sorte que ce fut avec J. Couttet et Fr. Desplan, les seuls valides de la bande sauf Mugnier que je fis ma petite tournée de la cime. J’entendis parfaitement la dénomination qu’ils me firent l’un et l’autre des cimes principales soit du côté de France, soit du côté de Savoie, soit du côté d’Italie, soit du côté de Suisse ! Tout aussi bien encore, j’entendis Couttet dire que lorsqu’on amenait une dame au Mont Blanc, on pouvait bien lui demander la permission de l’embrasser là ; je répondis : de grand cœur, et j’entendis le bruit de la bonne grosse embrassade bien consciencieuse que me donnèrent les deux montagnards (je doute cependant qu’elle ait fait plus de bruit qu’un coup de pistolet). De tout ceci je conclus que les voyageurs aiment à brillanter leurs récits par des circonstances extraordinaires ou qu’il y a variété dans les effets atmosphériques de cette haute cime.

Quant au panorama qu’elle offre, je ne puis mieux le comparer du côté de l’Italie et de la Suisse qu’à un océan dont les cimes forment les vagues : c’est par centaines, par milliers qu’on en voit et toutes en pics aigus qui ont la forme voulue des grandes Alpes : au-dessus de tous, le Mont Rose d’Italie s’élève majestueusement et ressemble à une immense citadelle, un peu plus loin à gauche, le Mont Cervin s’élance aussi et semble regarder le Mont Rose, il a la forme d’un bonnet phrygien. Mes guides me désignent encore la Yungfrau, etc., etc. : mes guides me désignent encore les vallées d’Aoste et de C. qui ont l’air, de la cime, d’être au fond de précipices affreux.

On me montra dans une autre direction le Mont-Velan et on allait m’en nommer plusieurs autres si je n’eusse arrêté l’énumération afin de mieux me rappeler les principaux en évitant la confusion qu’auraient produit tous ces noms dans ma mémoire.

Me tournant du côté de la chaîne du Mont-Blanc, je vis le Jardin au milieu de son chaos d’aiguilles, les Jorasses, le Géant et les glaciers que j’avais foulé quelque temps avant dans mon escarmouche du Jardin. Du côté de la France, je revis, mais en vue plongeante, toutes les montagnes que j’avais escaladées… et à mon grand étonnement, le Buet conservait un rang fort honorable ; vu de là il fait un très bel effet et ne devient pas petit garçon comme le Brevent et tant d’autres montagnes qui ont l’air de taupinières vues de la cime. Je vis encore une partie du lac de Genève qu’on découvrait à l’œil nu. Une légère vapeur me cachait la ville que je saluai du cœur et de la main en pensant que quelques amis s’occupaient de moi. Le Jura dominait ce côté du tableau ; au-delà je ne vis rien mais absolument rien.

Du côté de la Savoie, je revis l’Aiguille de Varens, la chaîne des Aravis, tout cela était fort pur, mais du côté de la Suisse et de l’Italie de petits nuages légers flottaient entre les cimes et y produisaient un charmant effet. Au-delà des monts, je n’ai rien vu, mais rien, rien, rien, ni la Lombardie, ni l’Adriatique, ni Venise, ni Milan. Pourtant le jour était radieux, ma vue longue et ma lunette excellente. Ah ! mes prédécesseurs, quels yeux ou quelle foi vous avez eu !

Je remarquai la manière dont était faite la cime pour pouvoir en faire part à M. Séné auteur du plan en relief de cette partie des Alpes. Elle me parut avoir 140 à 150 pieds de longueur sur 25 à 30 dans sa plus grande dimension. Du côté de France, une arête la joint au Dôme du Gouté et à l’Aiguille portant le même nom. Du côté de Savoie, des écailles de petits rochers la rattachent à l’une de ses épaules : du côté de l’Italie elle paraît tomber à pic et présente au milieu un petit bastion avancé dont le sommet est plus bas que la cime même, enfin du côté par lequel on arrive, on a vu par le récit de l’ascension du mur de la côte et de la dernière calotte qu’un bon intervalle la sépare en profondeur du Mont-Maudit.

Enfin il a fallu partir et bien malgré moi, car j’étais en béatitude physique et morale sur cette éminence en dépit d’un froid vif et piquant accompagné d’air qui, de temps en temps, ramassait à la cime, pour vous la jeter au nez, des petites bouffées de neige gelée ou de grésil ! N’importe, j’aurais passé là une bonne heure encore, si Couttet ne m’avait dit que cinquante-cinq minutes s’étaient déjà écoulées depuis mon arrivée, qu’il allait y avoir augmentation de froid, peut-être tourmente ; que nous risquions de nous […] et que d’ailleurs la moitié de la bande était en grande souffrance (j’ai dit tout à l’heure l’état où ils se trouvaient) : je demandai la gourde-mienne et voulus avant de partir, saluer d’un toast le Prince nouveau-né ! À la santé du Comte de Paris, dis-je, à la prospérité de toute la famille royale.

Je bus mon Jurançon d’un nouveau genre (car c’était une tasse de lait d’amandes, seule boisson avec la limonade qui me fut permise) puis je descendis de la cime, mon glorieux bâton à la main. Je pris du rocher le plus élevé, un gros échantillon que Couttet mit dans son sac. Je dégringolai à la ramasse une jolie côte sans crevasses, et pris un tel goût à cette manière expéditive d’aller, que je parlais de descendre ainsi le mur de la Côte, motion qui fut accueillie par un hourra d’étonnement et d’hilarité par tous les guides. Ils avaient raison, car arrivé là, il fallut les plus grandes précautions et leur corde pour redescendre, voire même recreuser tous nos escaliers afin que le pied eut de la pente du côté du talon et non du côté de la pente, ce qui aurait risqué de faire dégringoler plus vite et plus dangereusement qu’à la ramasse.

Aux Petits Mulets, nous commençons à trouver les neiges molles et à en avoir bientôt après au-dessus du genou, combat qui fatigue les guides plus que moi. Une côte à la ramasse se présente encore : elle devient très difficile à cause de la neige qui s’entasse : il faut pousser derrière et tirer devant pour obtenir la glissade.

Je vais comme un basque ; plus de sommeil, plus de battement de cœur ; plaisir d’avoir réussi, jarret d’enfer ! Regardant la cime, nous voyons une tourmente ! Ô providence !… une heure et demie plus tard, je manquais l’ascension aux onze douzièmes de la route, absolument comme un vaisseau qui échoue en vue du port.

Nous descendons une troisième et une quatrième côte à la ramasse cette dernière devient tellement pénible qu’il faut y renoncer à l’avenir et cela à mon grand regret.

Au-dessus de la descente du Grand Plateau, je m’arrête pour me reposer un instant mon bâton est couché à côté de moi, je fais un mouvement, il échappe, descend sur une côte rapide ; je m’en aperçois et cours après criant : mon cher bâton, mon talisman qui m’échappe. Il est perdu, dit l’un, car il va droit à la crevasse : il court mieux que vous, dit l’autre ; nous le repêcherons, dit un troisième. Un moment après, je vois mon glorieux bâton disparaître : il venait de tomber dans l’abime ! Deux guides et un porteur courent, je les entends crier, nous l’aurons, nous l’aurons ! J’arrive et vois mon bâton piqué dans la paroi opposée, à environ 25 pieds de profondeur. Un des porteurs s’attache, on le descend, il revient avec mon bâton, je le reçois avec des transports de joie et je n’oublierai pas le sauveur.

Nous repassons silencieusement sous les séracs du Dôme du Gouté : ce passage est dangereux et solennel ! On presse le pas, on ne dit mot, on dirait des gens poursuivis qui fuient un ennemi qu’ils n’osent se retourner pour regarder ! Au fait, il est là, l’ennemi, c’est la mort ! Elle est suspendue sur la tête, elle est sous les pieds, car un pont de neige vous sépare d’abimes de plusieurs centaines de pieds. J’enfonce dans l’un d’eux et sens ma jambe dans le vide : je la retire bien vite en m’aidant de la main du guide pour la ravoir, et me laisse attacher pour en passer une énorme.

La hauteur de la neige dans laquelle nous pateaugeons augmente les guides sont harassés. À six heures et quart, nous sommes de retour à notre bivouac des Grands Mulets, où M. Stoppen nous avait précédés de quelques moments, nous apprenons que la première caravane a continué sa route pour aller coucher à Chamonix le soir même. À peine arrivée, Couttet me change ma chaussure avec un soin et une adresse rares. Le Mont Maudit nous offre une magnifique avalanche, une vraie friandise. Je prends mon calpin et j’écris ces pages (les dernières à l’aveuglette), je soupe sans beaucoup d’appétit, quoique je n’aie mangé que le bouillon et les 12 pruneaux du matin. Je récris encore cette note, pendant qu’on prépare ma couchette : de tente point, car le vent ne le veut pas : il faudra donc coucher face à face de la lune. Bonne nuit !

Nuit sans sommeil ! cela va sans dire. […] Couttet se plaint que sa voisine ne fait que bougiller et s’étonne qu’elle ne se trouve pas à merveille sur un lit de roc avec une peau de mouton et une couverture pour matelas. Nous partons à 6 heures. Je fais un thé exécrable, m’efforce à manger sans faim et emporte de l’herbe… de mon bivouac. Nous descendons avec bonheur notre pas gymnastique, traversons au mieux le glacier des Bossons. À la sortie, je ramasse fleurs et cristaux. Nous replaçons notre échelle sous son roc, et je continue à récolter des fleurs ; le jarret ne se fatigue pas, la tête, les reins, tout va bien, le moral encore mieux ! C’est dans cet état que nous arrivons à Pierre-Pointue à […] heures. Nous y trouvons Silvie Favret, jeune fille au gracieux visage, qui était venue à notre rencontre avec des seaux de lait, du beurre, du fromage, de l’eau fraîche, etc., etc. Nous faisons halte, et pendant que nos guides dégustent le déjeuner apporté par Silvie et qu’on fait bouillir du lait pour moi, j’écris ces notes, je donne 5 fr. à Silvie et lui promets un présent, comme à la première personne de la vallée de Chamonix que je rencontre : elle paraît enchantée de ma générosité. — On dit qu’il faut fermer le calpin et partir : partons.

Enfin me voilà au port !… les pieds dans mes pantoufles, enveloppée de ma pelisse, ayant pris un bon bain, fait un robuste diner, point fatiguée, mais dans une agitation de corps et d’esprit qui éloigne le sommeil de ma paupière. Qu’il est doux le succès ! Qu’il est énivrant, même lorsqu’il s’en suit un intérêt général, qu’on vous témoigne avec une vivacité qui ressemble à l’enthousiasme. Je crois rêver en pensant à ce retour triomphal, à cette aimable lady Cullum venant si loin à ma rencontre, à ce syndic venant me complimenter, à ce peuple se précipitant hors des maisons pour me voir, à ces étrangers venant me féliciter et faisant cortège, à cette population entière bordant ma route, aux boites tirées, aux fenêtres, balcons, galeries et belvédères des hôtels garnis. de voyageurs qui témoignent leur vive sympathie, à cet escalier que je n’ai pu monter sans sentir ma main serrée par tant de mains, à ce siège de ma chambre fait par les étrangers partant qui tous voulaient voir l’héroïne, la féliciter et emporter un mot de sa main.

Et ces 4 heures consécutives de visites si flatteuses ! Ah, quelque fut mon besoin de bain et de […] je ne regrette pas d’en avoir été privée ainsi.

Et mes bons guides comme ils sont fiers d’avoir ramené à bon port celle qui s’était commise à leur garde avec tant de confiance qu’ils avaient l’air heureux et triomphants ! Ils prenaient leur part de mes succès et avaient raison, car leurs bons soins y ont bien aidé, je leur ai à tous serré cordialement la main, et les ai invités à venir demain soir diner avec moi, le syndic de Chamonix et Marie Paradis que j’ai chargé Simond d’inviter de ma part. Je présiderai moi-même ce petit festin.

Me revoici en face de cette table sur laquelle j’ai écrit les premières notes qui commencent ce calpin : j’y retrouve les billets écrits la nuit du départ en cas de mort de l’expédition… quels lugubres pressentiments l’entouraient en ce moment ! non de ma part, mais de celle de tous les habitants de Chamonix, des étrangers et des guides qui n’en faisaient pas partie. Aujourd’hui quelle différence ! il y a eu fête à Chamonix.

Jeannette m’a raconté que dès le lundi on nous avait suivi avec les yeux et la lunette tant qu’on avait pu ; qu’il y avait tristesse profonde et terreur pour le lendemain. On disait même lorsqu’on la voyait passer : c’est la femme de chambre de la dame du Mont Blanc. Ah ! elle ne reviendra pas de là… jamais on ne la revoit. Il y eut petite joie en voyant arriver les caravanes aux Grands-Mulets, mais on disait… gare au lendemain, gare aux avalanches du dôme du Gouté.

Le lendemain on lorgnait à l’aube, et tout à coup un enfant de 13 à 14 ans découvrit les trois caravanes bien plus haut qu’on ne les cherchait, ce qui étonna grandement. — À ce moment on les suivit tant qu’on le put : elles disparurent, reparurent et ainsi de suite sous des centaines de lorgnettes braquées de toutes parts jusqu’à ce qu’enfin à la dernière ascension de la cime, elles restèrent toutes trois en vue assez longtemps. Ce n’était pas mon beau moment, comme on l’a vu j’agonisais ! mais enfin chacun arriva successivement à la cime ; on compta et reconnut les diverses bandes, et la joie fut générale lorsqu’on vit les 24 ascensionnistes au grand complet, depuis lors, on n’eut plus d’inquiétudes ; on compta encore par acquit de conscience les revenants aux Grands-Mulets et personne n’eut plus de doute sur la bonne étoile du reste de la route.

J’ai aussi appris par Jeanette que les femmes des guides allaient tous les jours prier Dieu pour leurs maris (celles de Tronchet, Despland et Simond), j’ai su aussi par d’autres que Jeannette avait aussi beaucoup prié et fait dire des messes les trois jours pour bonne réussite et heureux retour. C’est bien, très bien, et dans tous les cas il faut convenir que les prières ont été bien exaucées et le crédit grand là-haut, car il y a eu du providentiel dans la réussite si complète des trois ascensions.

J’ai pu chausser mes petits brodequins gris tant mes pieds sont dans leur état naturel… le jaret va bien… le moral est satisfait et j’ai été contente de mon courage. Il y a eu combat et victoire.

J’ai diné le soir à table d’hôte où j’ai été le lion, cela va sans dire ; les questionneurs n’ont pas tari, non plus que les demandes d’autographes. J’en avais donné un en règle à Lady Cullum avant son départ et remis une lettre pour Madame […]

Sauf ceux-là je n’ai plus donné que des cartes de visite avec deux mots au crayon dessus. La visite du curé de Chamonix a interrompu mon dîner. La figure me brûle, les yeux me cuisent et je vais me coucher mais non dormir, je le sens.

Ce matin étant encore dans mon lit, M. Revilliod qui m’avait promis la veille de se charger de mes billets pour Genève, me les a envoyé demander, j’ai vite ajouté quelques mots à la correspondance de la cime et la lui ai fait porter. Vont-ils être surpris de cette date. M… part aussi à midi, je vais profiter de cette bonne occasion pour envoyer de bons souvenirs à d’autres personnes de Genève, Diana de Brou, la Baronne, docteur Coindet, M de Magny.

Les billets de bonne arrivée sont écrits au lit et remis à M… qui me promet que demain vendredi ils seront à leur destination. J’avais à peine fini les billets et déjeuner qu’est arrivée la vieille Marie Paradis que j’avais fait inviter pour le dîner du soir, en qualité de sœur du Mont Blanc. Elle m’a sauté au cou puis complimenté à sa manière, puis s’est assise familièrement chez moi me questionnant et moi répondant et questionnant à mon tour. On m’avait dit que cette femme était mariée à un guide et vivait seule avec sa belle-fille, d’autres soutenaient qu’elle ne l’était pas, c’était le cas d’éclaircir la question. Ainsi, fis-je ! dites-moi ma bonne si vous êtes femme ou fille. — Je suis fille, ma mie, je dis la vérité, moi. — Ah ! vous voyez, fis-je à Jeannette, vous me contiez qu’elle vivait avec sa belle-fille et elle n’est pas mariée. — Oh ! on me l’avait assuré. — Oh ! j’ai bien un garçon, ajouta M. P., que voulez-vous, on a été jeune, et puis nous avions un voisin, les hommes sont des enjoleurs ! Il m’a fait croire tout ce qu’il a voulu, et voilà. — Oui, je comprends, ma bonne, ai-je dit en riant ; du reste vous étiez jeune et le cœur a chanté et votre garçon, qu’est-il devenu ? — Je l’ai élevé, marié, et quand il l’a été, il est parti pour Paris me laissant sa femme et je ne l’ai plus revu. — Et votre belle-fille n’est pas restée grosse. — Non, ma mie, elle est restée avec moi et nous vivons ensemble tout petitement : il faudra venir voir notre petit ménage en vous en allant. — Ma bonne, je veux m’en aller par le Buet, de telle sorte que je ne pourrai pas passer par chez vous. — Par le Buet, ah ! vous êtes rebuste, vous, mais s’il pleut, il faudra bien suivre la route, et alors promettez-moi que vous viendrez manger une rôtie de beurre frais et boire une cuillerée de crème. — Eh bien si je suis obligée de suivre la route, je vous ferai une visite en passant. — Vous êtes une bonne enfant, touchez-là. — C’est dit, fis-je en lui tendant la main qu’elle serra énergiquement, puis je dis à Jeannette de l’emmener déjeuner, et restai seule à reposer un instant mes poumons, plus mes yeux qui sont sanguinolents et me cuisent à crier depuis que je les ai lavés avec de l’eau blanche qui a coulé intérieurement. Ils étaient déjà très fatigués du M. B., puis d’avoir écrit les billets, et il ne manquait plus que ce lavage pour les rendre pourpre ! ma figure l’est aussi, je suis un vrai monstre. Il faut me reposer un instant.

Le dîner des guides, auquel j’avais invité le syndic et le guide-chef qui n’a pas pu venir, et les deux porteurs ayant été à la cime, a été à merveille. J’étais à l’un des bouts de la table ayant Marie Paradis pour vis à vis.

Un moment avant qu’on ne serve, l’un des sommeliers de l’hôtel est venu me demander pour les étrangers la permission d’entrer dans la salle du festin. J’ai accepté et un moment après le petit salon où était dressé le festin a été envahi. Il y avait encombrement ; aucun ne parlait mais tous ont voulu me toucher la main je regrette de n’avoir pas pris leurs noms.

On a servi un bon et copieux souper avec une bouteille à chaque convive. À la place de chacun des guides était le rouleau de cent francs (j’avais donné en particulier à J. Couttet les cent francs promis en sus, afin de ne pas faire de jalousies) et j’ai ajouté une pièce de vingt francs en or à titre d’étrennes, générosité dont ces braves gens ont paru fort contents. Au second service, j’ai fait servir du bon et vieux vin rouge, et au dessert du blanc avec lequel on a porté force toasts à l’ascensionniste, et l’ascensionniste, au syndic et aux bons guides qui l’avaient amené si haut.

Quelques étrangers assistèrent au soupé d’un bout à l’autre. C’était M Mac-Ridgway, écossaise, et M H. et Fr. Pault, deux des jeunes anglaises qui étaient venues à ma rencontre à la descente du M. B., tous m’ont dit s’être fort amusés et de fait… une petite pointe de vin avait donné un babil très divertissant à Marie Paradis. Elle jasait comme une pie borgne dans son coin, demandant aux guides si la dame avait bien lagna (soufflé) et sur leur réponse, que jusqu’au mur de glace j’avais été aussi bien qu’aucun homme, elle leur disait : elle est rebuste la femelle où a-t-elle donc crû, celle-là. Une autre fois elle alla jusqu’à dire à haute et intelligible voix, devant les convives et les étrangers : ma foi, la demoiselle a eu le p…ge du Mont Blanc, car je ne compte pas moi : y m’ont trainée, tirée, portée, etc., au lieu qu’elle y a été toute seule sur ses jambes de Dame : Dieu, est-elle robuste ! Nous avons fait semblant de ne pas entendre le mot plus que leste de cette bonne femme, et c’est le seul qui a été proféré car il est à remarquer que sur dix hommes qui étaient là, pas un n’a juré ou tenu le plus petit propos inconvenant, soit pendant l’ascension, soit pendant ce soupé aux trois espèces de vin.

Je dis à M. P. qu’une femme ayant été au M. B. comme elle, devait boire une rasade de vin blanc à la santé de chacun des guides soit, dit-elle ! faisant remplir son verre à pleins bords à notre grande hilarité, parce que nous crûmes qu’elle allait l’avaler d’un seul trait et recommencer dix fois, elle s’en tira mieux que nous ne le pensions. Se levant et s’approchant de moi, elle me fit la révérence, demanda à porter ma santé la toute première et à trinquer avec moi. Elle but un quart de verre, puis s’approchant du syndic, elle le salua aussi d’un toast à sa façon, but une gorgée, passa au guide suivant, et fit de même tout le tour de la table, se faisant rendre raison, fort consciencieusement par eux. La tournée finie elle porta la santé des étrangers présents qui lui ont fait raison et m’ont salué aussi. Tous me priait de questionner cette femme, qui fort commune dans son état ordinaire, était gaie et piquante avec sa petite pointe de vin. Je lui demandai ce qu’elle avait vu au M. B., elle me répondit que c’était bien blanc où elle était et bien noir là-bas où ce qu’on regardait. Je lui demandai dans quel but elle avait entrepris cette ascension ; elle me dit qu’elle était alors une pauvre servante, gagnant de fort petits gages, que plusieurs guides lui avaient dit tu es une bonne fille qui a besoin de gagner ; viens avec nous, nous te mènerons à la cime, et ensuite tous. les étrangers viendront te voir et te donneront des étrênes, tu verras, et puis j’y fus, et puis voilà.

Ainsi, elle a entrepris la chose pour gagner quelques écus ; a bien lagna en route, a été portée et trainée dans les derniers moments, a vu du blanc et du noir et est revenue ne pensant pas que jamais femme put l’imiter ; aussi répétait-elle dans son étonnement vous êtes rebuste, puisque vous avez pu monter là.

Après le souper, on me délivre mes certificats en règle par main de notaire et dûment signés de la commission et des guides m’ayant accompagné. Ces derniers me font aussi leur déclaration sous la foi du serment et me demandent la mienne de leurs bons services, ce que je fais bien consciencieusement et de grand cœur. Le jeune porteur Munier me tend son livret sur lequel j’écris une attestation favorable avec la rapidité qui m’est ordinaire, ce que voyant il me dit : Mademoiselle, la plume vous va comme à moi la corde. Pour l’intelligence de ce joli mot, il faut dire (si je ne l’ai dit ci avant), qu’à la montée du mur de la côte jusqu’à la cime on m’attacha d’une corde et qu’il la tenait et s’en servait pour aider ma marche ascensionnelle avec une intelligence qui lui valut de ma part compliments et étrennes.

Il y a une heure et plus que nous nous sommes quittés : il a fait toute la journée un temps déplorable et j’ai bien peur de ne pouvoir faire l’ascension du Buet. J’enrage et vais me coucher avec de doux souvenirs et une satisfaction qui m’empêchent de sentir que les yeux me cuisent outre mesure. À demain matin.

Toujours pas de sommeil ; les yeux me cuisent mais moins qu’hier : ma peau de la figure s’en va, le bout de mon nez et mon menton sont comme des raves, du reste, tout va à merveille ! pas de fatigue de jarret, ni de reins ni de hanches, ni de tête !… le moral est au mieux et mon amour-propre à un très haut degré, car je trône et on brûle de l’encens à mes pieds !

J’ai été interrompue par Marie Paradis qui est venue me faire ses adieux et me recommander de venir chez elle manger de la bonne beurre fraîche à mon passage. Comme le temps se gâte, qu’il souffle un vent désordonné, que toutes les cimes sont voilées et que je veux partir demain, il est clair qu’il faut renoncer à l’ascension du Buet et rentrer terre à terre par le chemin du vulgaire. Tant pis ! car ma machine est disposée aux grimpades. Dans ce moment, je pouvais faire cette course sans fatigue, et qui sait ce que je serai l’année prochaine ? Que dis-je, l’année prochaine ! Dans trois mois, dans un, dans une semaine ! J’ai eu tant de haut et de bas dans ma vie. C’est une si curieuse chose et si exceptionnelle que mon organisation physique que je ne serais pas étonnée, venant de grimper à la cime du M. B., de souffrir pour monter la Pelisserie à Genève, ou la côte du Château de Lompnès.

On m’annonce la visite de Desplan, je m’interromps.

Desplan venait me proposer de mener Jeannette au Montanvers (sans rétribution et d’obligeance) j’accepte afin qu’elle ait l’idée de la vallée dont elle a vu le côté opposé en allant au Brevent, et ils partent. Tous mes guides viennent successivement me voir. Simond m’apporte un baril de son bon miel et m’annonce qu’il veut chasser pour moi et m’envoyer plus tard faisans et cocs de bruyère. Tronchet veut m’envoyer du miel, Desplan avait parlé de perdrix blanches, de telle sorte que j’aurai une cargaison venant des bons Chamonniards. Quelques-unes des femmes viennent aussi : celle de Tronchet (sœur de Mugnier mon brave petit porteur) ressemble à son frère à s’y méprendre. On la dit aussi laborieuse et bonne ménagère que possible. Belle-mère de sept enfants et mère de deux, cette femme s’occupe de tous avec une égalité de soins à laquelle la famille de la première femme rend toute justice. Elle fait aller également son ménage et son moulin, elle pioche, tourne la casserole, raccommode ses enfants, fait leurs vêtements avec une égalité d’humeur admirable. Sachant tout cela d’avance, j’ai eu un vrai plaisir à voir cette bonne femme et lui ai donné un fichu de laine comme guide de Jeannette au Brevent.

Les visites reçues, je vais en dépit du vent prendre une esquisse du M. B. depuis la fenêtre de ma chambre et profiter du moment où on voit.

J’ai été interrompue dans mon esquisse par des visites d’étrangers, leurs félicitations : un peu plus tard, j’ai eu celle du S Ponsard. C’est un vieux cocardier qui est venu à ma rencontre avec le syndic Simon à ma descente du M. B. et vient me solliciter pour que je ne porte pas plainte contre l’aubergiste Lafin. Je lui dis mon intention de suivre l’affaire dans l’intérêt même des voyageurs qui me suivront. Il insiste, je lui clos la bouche, j’avais déjà été sollicitée par Tronchet l’un de mes guides et par M. Ferd. Eisenkramer. Le syndic Simond m’avait aussi pressenti à cet égard et M. Victor Tairraz m’avait fait prier de venir visiter son hôtel avec une insistance que j’ai attribuée au désir de me parler de cette affaire dont il avait été témoin.

J’avais M Mac-Kerdy et le cocardier lorsqu’on est venu nous annoncer le dîner ; les étrangers nouveaux venus m’avaient fait demander à quelle heure je dînerais pour choisir la même. On m’avait conservé la présidence de la table, et à peine y étais-je que je vis paraître une charmante famille composée de père, mère, fils et des deux plus jolies filles possible. La conversation est bientôt entamée et l’on devine sur quel sujet : au bout du dîner, la connaissance était faite. Les jeunes filles mouraient d’envie d’avoir un dessin de ma façon, la rougeur de mes yeux a répondu pour moi. Après le diné, j’ai été faire une visite à M M. K. dont l’une était blessée au pied. Elles ont demandé à voir l’habit du M. B. en détail ; on a été le chercher, on a appelé les voisins de chambre qui se sont trouvés être mes voisins de table et après avoir tourné en tous sens l’habit revenu glorieux, nous avons passé une heure ensemble à voir les albums des jeunes miss qui dessinent avec une grande facilité. Il s’est trouvé que c’était la famille Clare, illustre maison d’Écosse. Il m’ont engagé à aller les voir à l’adresse qu’ils me donnaient, puis à aller prendre le thé avec eux : en descendant, j’ai trouvé la table garnie de grouppes ; plusieurs m’ont demandé des cartes avec un mot de ma main, et j’ai pris les leurs.

Àpeu de distance de moi étaient MM. Paull qui arrivaient du Jardin où ils avaient été assaillis par une pluie battante. L’un d’eux avait volé mon billet dans la bouteille et m’apportait en échange un bouquet de fleurs du Jardin. La conversation fut fort animée toute la soirée, on me demanda beaucoup de détails sur l’ascension et on me supplia de les écrire et imprimer aussitôt en calme.

Me revoilà dans ma chambre, enrégistrant mes faits et gestes à l’étonnement admiratif qu’on me témoigne, il paraît que décidemment j’ai fait une prouesse sortant de la ligne en gravissant le M. B. !… Il ne tiendrait qu’à moi de me croire réellement célèbre, à la distribution d’autographes qu’on me fait faire. A quoi tiennent les événements pourtant si nous étions partis des Grands-Mulets à 4 heures au lieu de 2, l’ascension manquait et nous nous trouvions dans la tourmente ; si on était revenu sans avoir atteint la cime, on se serait moqué de nous ; s’il avait péri un de mes guides, on m’aurait lapidé pour la fantaisie dangereuse que j’avais eu d’aller là, et si j’avais péri, on aurait dit : c’est malheureux, mais que diable allait-elle faire dans cette galère ! et voilà. Sur cette sage réflexion, va-t-en au lit, M H. d’Ang. et apprécie la louange à sa juste valeur.

Enfin j’ai dormi ! je commençais à me passer de sommeil depuis trois semaines, et les cinq heures de suite que je viens de dormir m’ont rafraichi et reposé la vue. Comptant partir aujourd’hui, je viens de faire mes paquets et vais aller faire une visite d’adieu au curé et au syndic, plus voir le ménage Tairraz de l’hôtel de Londres. J’ai reçu tout à l’heure nouveaux et derniers adieux de mes guides qui vont partir dans diverses directions (sauf J. Couttet) j’ai aussi vu la femme de Favret qui m’a amené celle de Desplan. C’est une jolie paire de montagnardes, la première d’une blancheur extraordinaire pour une villageoise, la seconde une brune piquante. Je leur répète ce que j’ai déjà dit à leurs maris qu’elles recevront peu après mon arrivée un souvenir de ma part, soit pour elles soit pour leurs enfants. Elles me quittent contentes de moi et ce n’est pas sans regrets que je vois arriver le moment de partir de cet excellent petit pays où je laisse de bons souvenirs et en emporte d’analogues.

J’ai été voir M. et M Tairraz de l’hôtel de Londres qui m’ont promenée dans leur bel établissement d’où l’on découvre toute la vallée. Ils me prient d’inscrire mon nom dans leur album de voyageurs, ce que je fais avec plaisir en l’accompagnant d’une petite note. Ils m’offrent à déjeuné, j’accepte une tasse de thé à laquelle ils adjoignent beurre, thé et autres petites friandises servies avec une élégante. simplicité dans des vases de terre anglaise. Ayant trouvé leur miel exquis, M. T. me prie d’en accepter une boite de capot en rayons (Silvie Favret vient me voir, je lui donne un fichu). De chez lui je vais à la cure remercier M. le curé de l’intérêt qu’il m’a témoigné, le prier de me donner des nouvelles du pigeon s’il se retrouve et lui demander la liste de ses pauvres il me désigne le vieux Claude Besson, le boiteux Marie Couttet, le vieux Barberaz et sa femme, et Juliette Favret malade depuis un an.

Àpeine sortais-je de la cure, que je vois Favret qui m’annonce qu’un seigneur russe qui vient d’arriver désire beaucoup me voir avant mon départ et me fais chercher partout pour obtenir l’agrément d’une visite. J’accepte, il se présente, me félicite, me demande quelques détails, et se retire en me remettant une carte armoiriée portant le nom de M. de … chambellan, conseiller d’État.

Je vais à mon déjeuné de départ, pendant lequel la commission vient me complimenter. Le fils du D Pacard (qui le premier avec Saussure monta au M. B. en fait partie, il a épousé une sœur du syndic S. Je règle mon compte à l’hôtel qui se monte à 264 fr. 60 pour mes sept jours à l’hôtel de l’Union, les vivres emportés au M. B. et les divers repas des guides. Rien à dire. Je donne en étrennes 10 fr. au cuisinier, 15 aux sommeliers, 5 aux relaveurs, tous paraissent contents, je le suis d’eux aussi.

L’heure du départ est plus que passée, le char attelé et chargé m’attend, un grand jeune postillon nommé Jean Creuzet attend avec impatience le moment de faire claquer son fouet et l’honneur de conduire la dame du M. B. Une foule de curieux est là, il faut enfin partir.

Adieux, Chamonix ! bons et honnêtes habitants de la vallée, adieu, mes braves guides ! Adieu, je reviendrai vous revoir.

J’ai quitté Chamonix à 3 h. 1/2 emmenant Couttet jusqu’au village des Pecles, afin qu’il me conduisit chez les vieux Barberat et J. Favret. Je leur donne à chacun 10 fr. Tout le long de ma route je trouve des curieux échelonnés. La femme de D. ses six filles et son garçon joufflu étaient à m’attendre ; plus loin au village de… je trouve la femme et les enfants de J. Simond. Un peu avant les Ouches, au hameau de Bourgeat, je fais arrêter la voiture pour rendre à M. P. la visite que je lui ai promise : elle me guettait, me saute au cou avec une émotion visible, m’emmène chez elle où tout était balayé, nettoyé et en grande tenue. On entre d’abord dans une espèce de hangar ou chambre très obscure, qui conduit à une cuisine sans fenêtre, éclairée par le sommet de la cheminée, aussi longue que la chambre elle-même et dont les 4 murs se continuent avec des planches en forme de toit à 4 pans, qui finissent par se réunir sauf l’ouverture qu’on y laisse pour recevoir le jour et qui se ferme ou s’ouvre avec un vitrage qu’on manœuvre d’en bas. De cette cuisine on passe dans une chambre à coucher : la fenêtre est en face de la cheminée ; à droite et à gauche, les 2 lits de M. P. et de sa belle-fille, devant les lits, 2 grands coffres qui en tiennent toute la longueur et servent de bancs et de redressoirs tout à la fois. Au milieu une table, dans un coin une armoire, et devant la cheminée, un poele en fonte, tel est le petit ménage de cette sœur du M. B. J’ai beau lui dire que je suis pressée et sors de table, elle étale une serviette blanche au coin de la table, tire du coffre un pain blanc, de l’armoire une grosse molette de beurre bien frais, du miel et un pot de crème. Pour lui faire plaisir et sans le moindre appétit, je mange une tartine de sa bonne beurre bien fraiche, et regagne la voiture en lui promettant de ne pas l’oublier dans la caisse aux présens elle m’embrasse avec effusion et me demande de lui laisser mon nom je tire une carte de visite et sous le nom doré de M d’A. j’inscris à ma sœur du M. B. Je lui touche la main une dernière fois et monte en voiture laissant cette pauvre fille dans une émotion visible.

Pendant ma visite, un char allant à Ch. vient à passer : les postillons se parlent, le mien apprend à son camarade qu’il emmène la dame du M. B. Aussitôt les voyageurs donnent ordre de tourner bride et d’aller coucher au même hôtel que sa M. la reine des Alpes : fait comme dit, je file et le char à ma suite dont j’ai retrouvé tout à l’heure les voyageurs à table d’hôte avec une famille portugaise qui m’a fort questionné et louée. Mais n’anticipons pas.

De Bourgeat à Servoz pas d’autre arrêt qu’un instant pour entendre des échos que provoquaient deux trompettes d’écorce où de pauvres enfants s’époumonaient. De Servoz je pars pour S-Martin avec projet d’aller voir de près la cascade de Chede. Tout proche du petit sentier qu’on prend pour y aller, je rencontre un petit bambin d’environ 10 ans auquel je demande s’il veut me servir de guide. — Tout de même, dame. — Allons conduis moi. — Il passe devant, je le suis et fort lestement tous deux nous arrivons en face de la cascade, j’en fais une esquisse, puis je reviens sur mes pas et arrivé au terme, je lui demande combien il lui faut. — Ce que vous voudrez, répond-il ! — mais enfin que te faudrait-il pour te faire bien content ? ce que vous voudrez, répond-il encore en se grattant l’oreille — si tu me dis pas ce que tu veux, je ne te donnerai rien du tout : allons, parle vite ? lors se redressant en bambin qui prend son parti d’être bien indiscret, il me dit : eh bien, donnez-moi huit sols, puis il s’arrête étonné de sa hardiesse. — Si tu est content de huit sols, tu le seras encore plus de vingt, les voilà et souviens-toi de la dame du M. B. Il resta un moment ébahi de sa fortune, puis se sauve à toutes jambes, et moi le voyant si heureux, je le rappelle pour ajouter encore, mais il est bientôt hors de vue, et je reste avec le regret de ne pas lui avoir donné un million, c’est-à-dire 5 fr. en gros sous tout est relatif.

J’arrive à S-Martin sans autre événement digne de mention que les claquements de fouet hors mesure du postillon si fier de mener la dame du M. B. qu’il le dit à tous les voyageurs qu’il rencontre sur la route. Je lui donne 5 fr. de pourboire, et ces manières royales ne gâtent rien à l’honneur de m’avoir menée. Il me demande mon nom ne me connaissant que sous celui de la dame du M. B. Je le lui apprends, et je crois qu’il restera dans l’un des meilleurs coins de sa tête.

M Turbilliod, maîtresse de l’hôtel m’installe dans une bonne chambre et en attendant le soupé vient me parler de l’histoire de son concurrent Lafin dont elle me dit l’horreur…… m’engageant fort à poursuivre.

Je soupe à table d’hôte en compagnie des anglais revenus sur leurs pas, de 2 allemands et de 2 familles françaises avec lesquelles la conversation est vive et animée.

Revenue dans ma chambre, je me remets à mon courant : j’ai fait prix avec un cocher de Genève qui retourne à Genève pour partir demain à 8 h. et maintenant l’esprit libre de tous soucis, je vais me coucher dans un lit qui paraît bon. Il est 11 h. 1/2.

Dormi en perfection 7 h. de suite, ce dont j’étais désaccoutumée. Le temps est couvert, de telle sorte que je ne puis voir que la base de mon ami le M. B. qui fait un superbe effet depuis là. Je viens de manger une soupe, de picorer des groseilles, je vais partir, M T. ne m’écorche pas et me recommande de nouveau de soigner les Lafin.

J’ai fait halte à la Balance, où j’ai vu Lafin, Brûle-soupe. Diné et mangé une excellente semoule. De là, je suis allé porter plainte à M. d’Onaz commandant de la province de Faucigny. Il a écouté toute l’histoire gravement m’a dit que ce n’était pas la première plainte qui lui revenait sur les aubergistes Lafin, je lui ai cité les témoins, il a pris leur nom, des notes et m’a dit qu’il s’occuperait de cette affaire et punirait cet homme, nous verrons, j’ai aussi bien recommandé mon petit porteur J. Munier.

Revenue à l’auberge, j’ai appris que la musique de Bonneville m’avait guettée deux jours pour me donner une sérénade à mon passage, et que ne me voyant pas venir elle avait filé à Ch. pour une partie projetée depuis longtemps, avec le projet de me donner là la sérénade en question. Cela m’a rappelée que je m’étais croisée avec une nombreuse. troupe de musiciens fort bien mis et que l’un d’eux quand nous fûmes dépassés s’écrie : ah ! mon Dieu, c’est elle. La voiture est attelée, il faut partir.

Excellente route — Fait provisions de ciclamens dans la vallée de Maglan et arrivée à Genève à 6 h. 1/2. Encore à ce cocher et pour finir la royauté du M. B. je donne 5 fr. pour boire, et il paraît enchanté de cette magnificence ! Je trouve une excellente lettre de Mme Augerd et sitôt lue, je cours chez la Baronne où se rencontrent ensemble M Lhuillier, Sophie Mallet, M Juilard et le Marquis de S Severin. Dieu sait les questions qui me sont faites ? Il me faut conter l’ascension par le plus menu ; on est friand de détails et l’on veut des émotions ! je parle même des prières faites pour l’ascension et ajoute en plaisantant qu’on a crédit là-haut, puisqu’il y a du providentiel dans la justesse du temps accordé pour l’ascension et édiffié l’assistance à ce qu’il m’a semblé. La Baronne me dit à l’oreille que si je me convertis pas du coup, elle me tient pour une endurcie ! Chacun me félicite, me dit plus heureuse que sage ; puis nous soupons ensemble et nous séparons. J’écris ces notes et vais dans un instant retrouver ma couchette genevoise dans laquelle je sais que je ferai un bon tour de chevet.

J’ai passé ma journée d’avant-hier en courses d’emplettes pour les femmes et les enfants de mes guides et certains habitants de Ch. auxquels je veux envoyer de petits souvenirs de l’ascension : aujourd’hui j’ai arrangé tout cela avec soin dans de grandes feuilles de papier blanc sur lesquelles j’ai inscrit le contenu de chaque paquet et sa destination, puis attaché avec des rubans de toutes les couleurs ! Je me réjouis de la joie de ces bons Chamonniards lorsqu’ils recevront cette caisse que j’adresserai ainsi qu’ils m’en ont priée à M. Morand hôtel de la poste à Martigny…

[Suit la liste des présents].

… D’après ce qui précède et ce qu’on a vu précédemment soit en frais de costume et préparatifs, soit en argent sec et étrennes, il est facile de juger qu’un voyage au M. B. est un plaisir royal pécuniairement parlant. L’envie me prend d’en relever la note.

Sans compter mille petits faux frais qui ne me viennent pas à la pensée et que je retrouverai plus tard.

D’où je conclus que s’il est nécessaire d’avoir bon pied, bon œil et forte volonté pour aller au M. B., comme dit le comte de Tilly, il est encore une quatrième condition voulue, c’est celle d’avoir le gousset bien garni pour faire noblement les choses, car il semble qu’on ne peut se regarder acquitté par un rouleau de 100 fr. avec des gens qui exposent leur vie pour satisfaire à vos dangereux plaisirs… C’est de la reconnaissance qu’on doit aux guides qui ont entouré votre personne de tant de soins, de surveillance et d’active solicitude ! et il est doux de la leur témoigner autrement que par des paroles, en ajoutant à la rémunération qu’ils gagnent au péril de leur vie, les petits présents qui, en prouvant la satisfaction, sont un bien dans leur ménage. Ah ! si j’étais riche, je ferais les choses avec une générosité plus influente pour le bien être de ces braves gens qui s’attachent aux voyageurs qu’ils guident dans leurs belles vallées et méritent qu’on leur en garde le souvenir.

Je m’avise qu’une fois à domicile, l’encre vaut mieux que le crayon hier j’ai reçu pendant absence, la visite du syndic de Ch. qui a annoncé qu’il reviendrait ce matin à 8 heures : je l’ai retenu à déjeuner, bien entendu, et nous avons jasé sur Ch. et l’ascension à en avoir le gosier fatigué. Je lui montre les présents prêts à partir, lui offre le sien et le prie de se charger de quelques uns. Il me parle de la colonne en projet à Ch. laquelle sera consacrée à la gloire de Saussure et des bienfaiteurs de la ville et me montre la pétition tendant à obtenir l’autorisation du ministre elle est parfaitement et sagement rédigée, plus les plans dont je lui demande la permission de prendre un croquis dont je recopierai le brouillon pour conserver un souvenir de plus de Ch.

Les lettres de félicitations, les visites, invitations et demandes d’autographes pleuvent de tous côtés ; les autres m’envoient leurs ouvrages, les étrangers demandent à me voir. Bref ! le lion du jour.

Voilà aussi les journaux qui s’en mêlent le Fédéral du 11 dit que le M. B. doit être bien humilié d’avoir vu son sommet atteint par un pas de femme. Les autres journaux ne tarderont pas à s’emparer de cette nouvelle où mon nom figure tout au long. Je ne fais pas frou frou de mon toast au comte de Paris, par égard pour mes amis les carlistes ; ainsi il restera entre mes guides et moi, et j’aurai toujours salué de haut lieu le berceau sur lequel reposent de si hautes destinées ! Pauvre enfant, tu nais dans un palais où le sol qui te porte est bien volcanique ; que le ciel te protège et qu’il gare ton berceau du sort des trois berceaux qui ont précédé le tien ! Ah ! quand je pense aux tribulations de tout genre, qui dans notre patrie et dans le siècle où nous vivons, sont le cortège de la royauté, il me semble qu’ainsi que Las-Cazes, on devient le courtisan du malheur.

Voilà tous les journaux qui se sont emparés de la nouvelle, les Débats, le Temps, le Courrier de Lyon (qui fait un long article tout spécial), le Courrier de l’Ain, le Galignani M., etc., jusqu’au Petit Journal de Savoie, où le marquis de S Severin a envoyé un article de sa façon, où il me fait dire que j’attribue aux messes, que ma femme de chambre a fait dire pendant l’ascension, le succès de mon entreprise hardie ! J’ai effectivement conté chez M de Moutailleur, le jour même de mon retour, que les femmes des guides et Jeannette avaient fait dire des messes pour notre heureux voyage et qu’elles avaient eu bon crédit là-haut, mais me faire dire que c’est à cela que j’attribue le succès de mon entreprise, c’est me prêter une capucinade aussi éloignée de ma pensée que de ma façon de dire et j’ai été très contrariée de cet article.

Je le suis aussi de ce que les journaux mentionnent mon toast au comte de Paris, car j’ai beaucoup d’amis dans les rangs carlistes, et je suis sûre qu’ils auront chagrin de ce toast que je voulais porter pour ma satisfaction particulière et non pour en faire étalage. Enfin le comte de Tilly le seul français qui ait gravi le M. B. y a planté le drapeau blanc, crié vive Henri V et aussi fait entendre le torebin breton, cri de la guerre civile. J’imagine dès lors qu’on voudra bien pardonner à une femme de porter la santé d’un enfant de huit jours. Ce ne doit être qu’un tout petit péché véniel ! et si l’on veut absolument le regarder comme un péché mortel — et moi je m’en… moi je m’en… ma foi ! moi je m’en ris.

Les invitations continuent à pleuvoir, mais elles offrent le grave inconvénient de me trop dissiper, et de me faire faire des ascensions de poumons fatigantes, parce qu’on m’accable de questions et même qu’on me demande le récit de la route par le plus menu ! je n’ai pas la force de refuser, lorsque je vois qu’on s’intéresse aux détails que je donne, mais il faudra que j’y renonce comme j’ai été obligée de le faire pour les visites.

On dit à la française, M est sortie : à la genevoise, on prend cette expression au pied de la lettre et on répond ; mais elle court donc toujours ! à quelle heure la trouve-t-on ?

Ah ! oui, on vous en donnera des rendez-vous, pour venir me faire raconter individuellement l’ascension ; c’est bien assez de la dire dans les soirées pour vingt personnes à la fois.

Depuis mon retour, j’ai eu lettres des frères, belles-sœurs, neveux, des amis et amies Augerd, Rath, Mollat, de Fontanes, de Nansouty, de notre ancienne préfète M Jayr qui m’écrit une lettre charmante de son royaume de la Loire. Seules les amies d’Arloz et Rostaing sont en retard. Ouais… qu’est-ce à dire ? Seraient-elles silencieuses à cause du toast. Si cela était leur cas, il faudrait faire foin sur d’anciennes amies dont le mouvement de cœur serait enrayé par une différence d’opinion politique : cela ne peut être, non cela n’est pas !

Les Anglais et Anglaises continuent toujours leurs visites demande de cartes et prière d’imprimer. M M… est venue tout exprès de Lauzanne, l’aimable lady Cullum a repassé par Genève, nous avons échangé plusieurs visites et elle m’a donné une lettre pour son amie lady Bulwer pour traiter du manuscrit. M. P… qui a eu la pensée d’en faire un keepsake d’étrennes écrit à un ami pour prendre des renseignements en Angleterre auprès des meilleurs libraires de Londres. Dans tous les cas je vais toujours écrire la relation du voyage et faire faire dessins et portraits. Ou ce manuscrit restera unique entre mes mains et pour ma famille après moi, ou il sera traduit et vendu à bon prix. Il ne manquerait vraiment plus à l’ascension qui a si complètement réussi pour le temps, la santé, le moral, la gloriette et les brillants souvenirs, il ne lui manquerait plus, dis-je que de réussir pécuniairement, je ne puis le croire, et jusqu’à la confirmation de succès, de ce genre, le manuscrit ne sera pour moi qu’une affaire de délassement et une source d’occupation agréable, puisqu’il est destiné à fixer dans ma propre mémoire et à conserver dans ma famille tous les détails d’un événement marquant de ma vie et que je commence à croire qu’il y a quelque gloire d’avoir accompli !

Je prends congé du petit livret compagnon de mon voyage pour commencer le manuscrit et à présent, pensant au passé et non plus à l’avenir j’oserai inscrire le titre de

Ascension d’une dame au Mont Blanc.

Henriette d’Angeville.

Dans la poche du carnet, sont contenues les copies des trois lettres écrites à la cime, dont nous donnons la reproduction, et qui nous ont paru le complément de ces notes.

V. A.

Chère collègue, vous avez bon crédit là haut, si c’est aux bonnes prières que vous me promettiez (les prières de l’Abbé Rosier, le saint curé de Challex) que je dois d’avoir atteint la cime du M. B. sans accident et par un soleil radieux et qui me laisse voir ce grand spectacle dans toute sa magnificence !

C’est de là que je viens faire part de la nouvelle, à frères et amis, et cette petite feuille ira vous prouver que je vous crois au nombre de ces dernières.

[Écrit au crayon à M H. de Nansouty,
de la cime du M. B., le 4 septembre 1838, à 1 h. 1/2,
puis en date de Ch. le 6 septembre].

Vous serez sans doute bien aise d’apprendre, ma chère Collègue que le retour a été aussi heureux que l’ascension. Je revins hier et fus complimentée à une lieue d’ici par le sindic de Ch., les boites se tirèrent à l’arrivée, les rues et les hotels étaient garnis comme s’il se fût agi d’une reine de F et de N et non de celle du M. B. (titre que m’ont donné les étrangers en ce moment à Chamonix). Des Anglais de distinction sont venus me demander quelques mots de mon écriture, et je crois rêver en voyant la modeste fille des montagnes transformée en célèbre, parce qu’elle a eu grand courage et bon jarret. Riez comme moi du résultat de ce voyage, comme vous avez du rire du projet et gardez bonne amitié et bon souvenir à la nouvelle reine qui se dit votre collègue et amie.

H.

C’est de la cime même du M. B. que je veux vous dire, amie, que je viens d’y arriver aujourd’hui, 4 septembre, à 1 h. 25. Penser à vous dans un pareil moment, vous prouve mieux que je ne pourrais vous le dire, ce que vous êtes pour moi. À Lune tous les détails.

H.

[Au dos] de Ch. : le 6 septembre. Le retour a été aussi
heureux que l’ascension. Adieu, amie.

Pour les frères H. et C. avec prière de communiquer aux amis Augerd et au D Martin.

Ne soyez plus incrédules, les frères, car c’est de la cime du M. B. que je vous donne avis que j’y suis arrivée le 4 septembre à 1 h. 25 par le plus radieux des temps, et sous les centaines de lorgnettes braquées de Ch. Ah ! si je pouvais envoyer un pigeon voyageur à Lune, c’est lui qui vous porterait ce billet que je n’ai pas le loisir de faire plus long, voulant en écrire quelques autres du même lieu. Au retour les détails.

Sœur H.

6 septembre, le retour a été aussi heureux que l’Ascension et l’arrivée à Ch. triomphale ! le syndic venu au devant, les boites tirées, les étrangers de distinction sont venus me visiter. Je vais bien, adieu.

31.665 Lyon, imprimerie du Salut Public, rue Molière, 71.

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