Le 41e Fauteuil
Le 20 septembre 1865, l’Académie française élut M. Arsène Houssaye : il entrait dans sa quarante-huitième année. MM. de Lamartine, Victor Hugo, Théophile Gautier, Jules Janin, Alfred de Vigny furent les premiers qui votèrent pour lui ; MM. Ponsard et Augier vinrent ensuite. Il n’eut pas la voix de M. Saint-Marc Girardin. L’Académie accueillait en lui un esprit charmant, un écrivain facile, un poëte aimé des dames, et un homme de bonne compagnie.
Son discours de réception fut étincelant comme un feu d’artifice ; mais les murailles de l’Institut avouèrent qu’elles n’avaient jamais rien entendu de moins académique. Il compara l’Académie à une belle fille qui choisit entre ses amants celui qui feint de la dédaigner. Il parla de la poésie, qu’il aime ; de la peinture, qu’il connaît ; de l’Opéra, de la philosophie, des danseuses, qu’il apprécie ; du xviii siècle, qu’il adore ; de la Comédie-Française, qui lui doit beaucoup, et du cabaret, où il n’a jamais mis les pieds. Il scandalisa cinq ou six dames et charma toutes les autres. Du quarante et unième fauteuil, il n’en dit pas un mot.
L’orateur chargé de lui répondre tira d’une grande poche un beau volume in-8 cavalier, — très-cavalier, — bien imprimé sur un papier magnifique. On lisait sur la couverture : Histoire du 41 fauteuil de l’Académie française, dixième édition. Puis il commença en ces termes :
« En vous ouvrant ses portes, monsieur, l’Académie acquitte une dette de reconnaissance. Vous avez ramené sur elle l’attention publique dans un temps où elle avait le plus grand besoin de sympathie. Vous avez raconté son histoire à propos de tous les écrivains qu’elle n’a pas élus. Vous avez porté plus haut que personne la qualité d’académicien, en déclarant qu’il avait manqué à Louis XIV et à Napoléon d’être de l’Académie. Au lieu de dire, comme beaucoup de mauvais plaisants et quelques bons, que quarante académiciens étaient pour la France un luxe inutile, vous avez regretté qu’elle n’en eût pas toujours compté un de plus ; vous avez demandé le supplément d’un fauteuil, loin de demander la destruction des quarante.
» Votre livre, monsieur, est comme les meilleures choses de ce monde et l’Académie elle-même : il n’est point parfait. Vous l’avez jugé, à la dernière page, par la bouche de Fréron, avec une sévérité sur laquelle je n’enchérirai pas : elle est beaucoup trop exagérée. « Pourquoi », dit Fréron, « cette préface ambitieuse qui touche à tout, et qui n’est ni de l’histoire ni de la poétique ? » Il est vrai, monsieur, que votre préface n’est ni un traité de poétique, ni une profession de foi, ni un appel aux armes comme les poëtes en ont trop écrit dans les derniers temps : c’est une préface. C’est une conversation de l’auteur avec le lecteur, un peu décousue comme toutes les conversations, mais toujours vive et sémillante. On la lit avec beaucoup de plaisir et un peu de fruit, comme on écoute, dans un salon, cinq ou six personnes spirituelles. Les idées n’y sont pas enchaînées étroitement ; mais il y a beaucoup d’idées. La contradiction s’y glisse de temps en temps, comme dans toutes les conversations du monde. On croit, en la lisant, entendre plusieurs hommes de diverses humeurs qui parlent tour à tour ; car il y a en vous, monsieur, plusieurs hommes. Il y a en vous un croyant, un sceptique, un poëte, un calculateur, un savant, un moins savant, un homme de plaisir, un homme d’étude, dix hommes pour le moins, et, sur le nombre, il n’en est pas un dont on ne désirât être l’ami. Voyez, monsieur, combien Fréron était injuste pour votre préface ! S’il dit tant de mal de vous, c’est qu’il sait que Voltaire en aurait dit du bien.
» Fréron ajoute, avec une dureté contre laquelle je réclamerai encore : « Est-ce que l’auteur s’imagine qu’on prendra ses ébauches pour des portraits ? » Fréron a tort, monsieur : parmi vos portraits, il en est beaucoup d’achevés. Vous n’avez ébauché ni Scarron, ni Beaumarchais, ni Gérard de Nerval ; vous les avez peints, et de main de maître. Ce qui sent l’ébauche, dans votre livre, ce n’est ni cette page-ci, ni cette page-là, c’est le livre. Vous avez travaillé sur un plan très-précis et admirablement tracé ; mais vous ne vous y êtes pas toujours tenu. Votre idée première était de supposer l’existence d’un quarante et unième fauteuil, d’y faire asseoir, les uns après les autres, tous les écrivains qui ont manqué à l’Académie, et de leur prêter des discours de réception aussi vraisemblables que possibles. C’est ainsi que vous avez mis dans la bouche de Descartes un morceau du Discours de la Méthode, rehaussé de quelques ornements modernes qui appartiennent à vous. Si vous étiez resté fidèle à ce plan, votre livre aurait eu, s’il est possible, un charme de plus. Mais vous vous êtes trop tôt lassé d’écrire des discours de réception ; souvent même vous avez oublié le quarante et unième fauteuil et l’Académie.
» Il suit de là que les figures diverses que vous avez dessinées ne sont pas des personnages dans un tableau, mais des portraits dans une galerie, et votre livre ressemble un peu à une réunion d’articles de journal, comme les journaux voudraient en trouver.
» Chemin faisant, monsieur, vous avez regretté plus d’une fois de n’avoir ajouté à l’Académie qu’un fauteuil. Il vous coûtait d’attendre la mort de Scarron pour élire Pascal, et la mort du cardinal de Retz pour nommer le duc de la Rochefoucauld. Les académiciens de votre choix ne font que passer au fauteuil, et l’Académie est pour eux l’antichambre du cimetière. Rotrou vient y faire l’éloge de la poésie la veille du jour où la poésie doit le perdre, et c’est à son lit de mort que le père Malebranche succède au roi Louis XIV. Vous l’avez mis au quarante et unième fauteuil pour quarante-trois jours, et dans un temps où il ne pouvait plus s’asseoir ; était-ce vraiment la peine ? Vous vous êtes trouvé dans un plus grand embarras vers l’année 1821 ; le même fauteuil était occupé simultanément par trois hommes bien différents : Millevoye, Joseph de Maistre et Napoléon. Vous n’avez voulu exclure personne, et vous avez sacrifié la vraisemblance à la justice ; cependant, à la fin du livre, un scrupule vous a pris, et, toutes réflexions faites, vous avez ajouté un quarante-deuxième fauteuil.
» Ce Fréron, qui est si injuste envers vous, ne vous a fait qu’un seul reproche raisonnable ; c’est lorsqu’il dit :
« L’auteur sait bien que l’Académie n’a jamais fermé sa porte aux hommes illustres qu’il a hébergés dans son quarante et unième fauteuil. Est-ce la faute de l’Académie si Descartes était exilé, si Pascal était un solitaire, si Louis XV n’a pas voulu de Piron, et si Béranger refuse d’être académicien ? »
» En effet, monsieur, l’Académie ne pouvait aller chercher Descartes en Suède. Rotrou eût été des nôtres s’il eût vécu. Gassendi, qui écrivait en latin, ne songea non plus que Lucrèce ou Épicure à l’Académie française ; l’Académie ne l’a pas refusé, car il ne s’est pas présenté à elle. Scarron a fait comme Gassendi, il est resté chez lui ; pour que l’Académie lui ouvrît sa porte, au moins fallait-il qu’il prît la peine d’y frapper. Pascal, Arnaud, Nicole, Bourdaloue, Malebranche, n’ont jamais voulu être des nôtres, et Molière n’y a jamais songé. Si le cardinal de Retz et le duc de la Rochefoucauld s’étaient présentés, doutez-vous qu’on ne les eût reçus ? L’Académie a reçu tant de ducs et de cardinaux qui ne les valaient pas ! Saint-Évremont a vécu en exil ; d’ailleurs, il n’a rien publié de son vivant. Bayle habitait la Hollande et Regnard le cabaret. Louis XIV aurait supprimé l’Académie, si elle avait eu l’impertinence de l’élire : lorsqu’on s’assied sur un trône, on n’aspire pas à un fauteuil. Hamilton était Anglais ; Dancourt était farceur ; Jean-Baptiste Rousseau… Si Jean-Baptiste Rousseau pouvait revivre et qu’il se présentât demain à l’Académie, je suis sûr, monsieur, que vous ne lui donneriez pas votre voix. Vous n’aimez pas ses vers, vous n’estimez pas son caractère, vous ne jureriez pas qu’il n’est point l’auteur des couplets infâmes qui l’ont fait exiler ; vous savez qu’il a renié son père ; vous avez raconté avec éloquence cet acte de lâche vanité, dont le foyer de la Comédie-Française a gardé la mémoire. Assurément, monsieur, vous n’admettriez pas un tel homme à l’Académie. Peut-être donneriez-vous votre voix à Jean-Jacques, et cependant, je n’en répondrais point… Je ne veux pas, monsieur, épuiser la liste de tous les académiciens que vous avez faits ; je me contente de remarquer en terminant qu’il n’y en a qu’un sur quarante-sept qui se soit présenté à l’Académie, c’est Piron. L’Académie l’a reçu à l’unanimité, quoiqu’il y eût bien à dire. Vous avez assis au quarante et unième fauteuil trois ou quatre jeunes gens de trente ans. Hélas ! monsieur, nous savons tous qu’on n’arrive pas si jeune à l’Académie. Vauvenargues et Chénier auraient été des nôtres si la mort l’avait permis ; Gilbert, s’il avait eu le temps de faire de bons vers ; Hégésippe Moreau, s’il avait eu la patience de vivre. Vous avez dit vous-même avec infiniment d’esprit :
« Les modernes nous tiennent compte de ne pas mourir gaiement. Faites mourir Malfilâtre sur un bon oreiller, Malfilâtre perd l’immortalité. Faites mourir Gilbert comme M. de Buffon, et ce n’est plus qu’un poëte du commun des martyrs, au lieu d’un poëte martyr. »
» Il est bien vrai, monsieur, les écrivains dont vous parlez sont morts trop jeunes, comme Hégésippe Moreau et Armand Carrel ; mais, en bonne foi, l’Académie pouvait-elle, de leur vivant, leur tenir compte de leur mort ?
» Je dois l’avouer, monsieur, cette critique, si juste qu’elle me paraisse, n’enlève rien au charme de votre livre. Elle n’y nuit pas plus que la hardiesse de certains paradoxes et l’invraisemblance de certains discours. Vous supposez que Descartes a débuté à l’Académie par un éloge de Mathurin Régnier, et qu’il a dit à ses collègues :
« Laissez-moi penser que je succède à ce grand poëte. Son buste sera apporté ici par ma sollicitude, nous lirons ses beaux vers, et nous croirons l’avoir parmi nous. »
» Je doute fort, monsieur, que Descartes fût plus tolérant en morale que Boileau, et qu’il ait jamais affiché une admiration si religieuse pour l’homme qui a traîné les Muses où vous savez. On peut s’étonner aussi que Gassendi, la raison même, se compromette par l’éloge d’un demi-fou tel que Cyrano. Si le duc de la Rochefoucauld, ce grand seigneur sceptique et hargneux, a jamais dit : « Je n’ose parler de Molière, les hommes d’esprit n’ayant rien à dire des hommes de génie, » c’est apparemment qu’il avait eu quelque distraction à la Brancas, qu’il avait pris un autre chapeau pour le sien, et qu’il croyait être un autre homme. Je m’étonne que Fénelon ait voté hautement pour Bayle, à moins que Fénelon n’ait été, comme vous le dites en quelque endroit, un panthéiste sans le savoir. Votre dialogue sur la nomination du marquis de Sainte-Aulaire est petillant d’esprit ; mais je n’oserais affirmer que chacun y parle en son langage et que les mœurs oratoires y soient rigoureusement observées. À quelques pages plus loin, le duc de Saint-Simon m’a paru reconnaître assez mal l’hospitalité de l’Académie en brutalisant la mémoire de Racine et de La Fontaine : on écrit souvent dans un livre, et surtout dans des Mémoires, telles vérités qui ne sont pas de mise dans un discours académique. Que l’abbé Prévost ait prononcé devant ses confrères le panégyrique de Madeleine repentante, il n’y a pas apparence ; la mode n’en était pas venue, et j’espère qu’elle sera bientôt passée. Vous avez dit de Diderot : « C’est l’homme fait à l’image de Dieu. » Je pense que Dieu, si vous lui aviez laissé le choix, eût préféré une autre image. Vous avez ajouté que Fénelon était frère de Diderot, comme Bayle l’était de Voltaire. Je crains que ni Fénelon ni Diderot ne s’accommodent de cette nouvelle parenté.
» Un soir, dans le parc de Versailles, vous évoquez l’ombre majestueuse de Louis XIV, et, sans descendre de son piédestal, le vieux roi de deux cent dix-sept ans vous répond de ses lèvres de marbre :
« J’ai appris à lire dans l’esprit de ma mère ; j’ai appris à gouverner les hommes en me laissant gouverner par les femmes. Ma bibliothèque royale, c’était Marie de Mancini, cette Bérénice avant Racine ; c’était ma sœur, madame Henriette, le premier mot de l’éloquence de Bossuet ; c’était Louise de la Vallière, cette Madeleine qui est morte en Dieu pour avoir vécu en moi ; c’était mademoiselle de Fontanges, cette Psyché qui eût encore appris l’amour au vieux Corneille ; c’était Montespan, qui dépensait vingt-cinq millions par an à ses rubans et à ses poëtes, mais qui ne perdait ni ses millions ni ses années, puisque j’avais, tous les printemps, un enfant de plus à légitimer ; c’était Françoise d’Aubigné. » Encore une fois, je vous le dis, ce sont les femmes qui m’ont enseigné le catéchisme royal… » Molière ne vivait pas, il laissait vivre en lui, tour à tour et en même temps, mademoiselle de Brie, mademoiselle Duparc et Armande Béjart ! Condé a vaincu à Rocroy, parce qu’il savait qu’il portait sur son cœur le bouclier de mademoiselle du Vigean et de celle qui était la virilité de la Rochefoucauld ! Racine était un luth que faisaient chanter toutes les femmes… Fénelon… aurait-il trouvé cette poésie et cette onction sans madame Guyon, sans madame de Bourgogne, sans mademoiselle de la Maisonfort ? La femme est partout dans mon siècle, parce que c’est un grand siècle… » En vérité, je vous le dis, Dieu a créé l’homme à son image ; mais Ève, à son tour, a créé des enfants à son image. Conçus dans le péché par la femme, par la femme aussi nous retrouvons les chemins perdus de la grâce, nous autres les délicats de la race humaine, nous autres qui allons éternellement secouer les rameaux de l’arbre de la science, nous autres les fils d’Ève, qui laissons les fils d’Adam, les pauvres d’esprit, dormir pendant que le serpent siffle. »
» Je suis presque sûr, monsieur, que, tandis que le grand roi vous faisait ces confidences, les vieux ifs, ses contemporains, laissaient tomber leurs branches de surprise, les sirènes des bassins ouvraient une grande bouche, et les roseaux se dressaient sur la tête des tritons. Le xvii siècle tout entier s’étonnait de se voir rajeuni dans la personne de son maître, et Versailles, stupéfait, reconnaissait dans son fondateur un don Juan royal et un Rolla couronné. Personne mieux que vous, monsieur, n’a su accommoder l’histoire aux caprices de la fantaisie, et vous avez donné une grâce incomparable à l’anachronisme : c’est que vous n’êtes pas un historien, mais un poëte. Votre esprit est si original, qu’il transforme tout ce qu’il touche ; quel que soit l’homme que vous faites parler, dès qu’il ouvre la bouche, il n’est plus lui, il est vous. Vous savez admirablement l’histoire, et surtout l’histoire du xviii siècle ; vous la connaissez jusque dans ses profondeurs les plus reculées et ses détails les plus minutieux ; mais vous l’avez apprise pour la refaire et non pour la raconter. La vie moderne et les idées d’aujourd’hui se glissent, malgré vous, dans les récits du passé ; votre main rajeunit les matériaux qu’elle emploie et donne à la vétusté la plus poudreuse un vernis de jeunesse et de nouveauté. Votre style est de ceux qui échappent à la critique et à l’analyse : il n’appartient à aucune école ; il ne se place dans aucun casier, et les pédants à catégories ne sauraient auquel le comparer. Tantôt il s’avance ample et majestueux comme un fleuve, tantôt il sautille comme un ruisseau qui descend les montagnes. Vos idées et vos phrases courent, s’arrêtent, reviennent, se culbutent et s’entassent les unes sur les autres, comme ces libres troupeaux qui voyagent sans guide dans les savanes de l’Amérique. Vous en êtes le maître et non le conducteur ; elles sont à vous, mais vous ne les dirigez pas : à peine si vous pouvez suivre des yeux leur course emportée et tumultueuse. La différence est la même, entre vous et un écrivain rassis, qu’entre un riche qui ne peut ni compter ni gouverner sa fortune, et un petit propriétaire qui a ses affaires en ordre et chaque chose sous la main. Je voudrais, monsieur, terminer cette critique de votre livre, par la lecture d’une de ces pages si vives qu’elles échappent à toute prise de la critique. Je m’aperçois que l’assemblée n’est plus complète et que l’ennui de mon discours a fait fuir la plus belle moitié de mon auditoire. Puisque nous sommes entre hommes, permettez-moi de lire un fragment de votre chapitre sur Scarron :
« Il était aimé partout, même à l’Académie, qu’il raillait ; il était aimé de tous, même du cardinal Mazarin, qu’il chansonnait. Il ne lui manqua guère que l’amour de sa femme. Et encore Françoise d’Aubigné l’aima, avec l’amour en moins. Était-ce sa faute à elle ? Si j’étais l’abbé de Voisenon, je dirais « qu’il ne la desservait non plus que son canonicat… » D’ailleurs, la jeune Indienne n’était pas une de ces femmes qui cherchent le mari au triple talent, réalisé par Henri IV. Elle était née maîtresse de roi, et surtout maîtresse de pension. Et encore lui fallait-il un roi vieilli par Montespan, une école attristée par la lourdeur sépulcrale de l’architecture, et par les grâces ennuyées d’écolières condamnées au célibat et à la tragédie ! »
FIN