‹ Le cas étrange du docteur Jekyll; Un logement pour la nuitChapitre 10 sur 10 · X

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EXPLICATION DU MYSTÈRE PAR HENRY JEKYLL

Je naquis en l'année 18.... Héritier d'une grande fortune, doué en plus d'heureuses facultés, d'un esprit naturellement industrieux, tenant à l'estime des gens intelligents et vertueux qui m'entouraient, j'entrais, comme on aurait pu le supposer, dans la vie avec toutes les garanties d'un avenir honorable et distingué. Par le fait, le plus grand de mes défauts était un certain goût mal contenu pour les plaisirs, goût qui eût pu faire le bonheur de beaucoup, mais qui pour moi était incompatible avec le désir impérieux que j'avais de porter haut la tête et d'affecter devant le public une contenance plus grave que le commun de mes semblables. Il arriva alors que je cachai mes folies, et que, lorsque j'atteignis l'âge de réflexion et regardai autour de moi pour constater mes progrès et ma situation dans le monde, j'étais déjà livré à une vie de profonde duplicité. Plus d'un sans doute à ma place eût fait parade des irrégularités dont j'étais coupable; mais, étant données les grandes vues que j'avais en moi-même, je les considérais comme graves et les cachais avec un sentiment de honte pour ainsi dire malsain. Ce fut donc la nature exigeante de mes aspirations, plutôt qu'aucun avilissement particulier dans mes désordres, qui me fit ce que j'étais, et trancha en moi, plus profondément que dans la majorité des hommes, ces deux provinces, le bien et le mal, qui divisent et composent la double nature de l'homme. Mes pensées alors revenaient sans cesse et avec acharnement à cette dure loi de la vie qui forme la base de la conscience et est une des plus grandes sources de tortures morales. Quoique d'une duplicité si avérée, je n'étais, dans aucun sens du mot, hypocrite; car ces deux phases de mon caractère étaient très sincères; quand je mettais de côté toute contrainte et plongeais dans la honte, je n'étais pas plus moi-même que quand je travaillais au grand jour à l'avancement de mon savoir ou au soulagement de la misère et de la souffrance. Il advint que la direction de mes études scientifiques, qui se tournait entièrement vers le mystique et le transcendantal, me démontra clairement la lutte perpétuelle qui existe chez l'homme entre le bien et le mal. Chaque jour, les deux côtés de mon intelligence, le moral et l'intellectuel, me rapprochèrent plus fortement de cette vérité, dont la découverte ruina ma vie, que l'homme n'est pas une entité, mais deux êtres de nature distincte. Je dis deux êtres de nature distincte, parce que mon savoir ne dépasse pas ce point. D'autres me suivront, d'autres me dépasseront sur cette même voie; et je me hasarde à prédire qu'il sera définitivement reconnu que l'homme renferme en son âme les qualités les plus diverses et les plus opposées, en un mot que ce que nous appelons un homme n'est en vérité qu'un assemblage de plusieurs êtres. Moi, pour ma part, l'influence de la vie que je m'étais faite ne me laissa infailliblement avancer que dans une direction, et dans cette direction seulement. Ce fut par ma propre personne et par mon côté moral que j'appris à reconnaître la dualité complète et primitive de l'homme; je vis que des deux natures qui se combattaient dans le champ de ma conscience, si je pouvais avec raison dire que j'avais l'une, ce n'était que parce que je les possédais essentiellement toutes les deux. De bonne heure et avant que mes découvertes scientifiques eussent pu me faire entrevoir la moindre possibilité d'un tel miracle, j'avais appris à caresser avec plaisir, comme un rêve, la pensée de séparer ces éléments. «Si chacun d'eux,» me disais-je, «pouvait être logé séparément, la vie serait allégée de tout ce qui est insupportable; le mal pourrait aller son chemin délivré de toutes les entraves que pourrait lui susciter une conscience gênante, et le bien pourrait suivre la grande route de la vertu en toute assurance et sécurité, se réjouissant de ses bonnes œuvres sans être exposé davantage à la disgrâce et aux remords qui pourraient lui être imposés par le côté pervers. Ce fut la malédiction de l'humanité que ces fagots si peu en rapports fussent ainsi liés ensemble, que dans le flanc agonisant de la conscience ces deux jumeaux de nature si opposée fussent toujours en lutte? Comment les séparer?»

Voilà où j'en étais lorsque, ainsi que je viens de le dire, la lumière se fit, sortant de mon laboratoire.

Je commençai à apercevoir plus qu'on ne l'avait jamais encore constaté l'immatérialité tremblante et l'inconsistance vaporeuse de ce corps en apparence si solide, qui nous revêt. Je découvris que certaines substances avaient le pouvoir de secouer et d'arracher ce vêtement de chair aussi bien que le vent pourrait secouer et arracher les parois d'une tente. Pour deux bonnes raisons, je n'insisterai pas sur le côté pratique de ma découverte. D'abord j'ai appris à mes dépens que notre destinée et le fardeau de la vie sont liés à jamais à notre existence, et que lorsque nous essayons de nous en débarrasser ils retombent sur nous plus lourdement. Ensuite, comme ma narration ne le rendra, hélas! que trop évident, mes découvertes étaient incomplètes. C'est assez dire que non seulement j'avais reconnu que mon corps matériel n'était que le mirage ou l'ombre de certains éléments dont mon âme était constituée, mais que j'étais même arrivé à composer un breuvage qui avait le pouvoir de détrôner ces éléments, de m'arracher à leur domination, et de me donner une seconde forme, une nouvelle physionomie, lesquelles ne m'étaient pas moins naturelles, quoiqu'elles fussent l'expression et portassent la marque des éléments les plus dégradants de mon âme.

J'hésitai longtemps avant de mettre cette théorie à l'épreuve de la pratique. Je savais bien que je risquais la mort, car une drogue pouvant si puissamment ébranler et maîtriser ce qui constitue le côté fort de l'identité pouvait, soit par une dose prise à un moment inopportun, soit encore par un soupçon d'erreur dans les quantités, détruire de fond en comble ce tabernacle immatériel que j'avais la prétention de changer. Mais la tentation d'une découverte si étrange, ouvrant des horizons si profonds, triompha de mes hésitations. J'avais depuis longtemps préparé mon essence; j'achetai de suite, dans une pharmacie en gros, une quantité énorme de cette espèce de sel que je savais d'après mes expériences être le dernier ingrédient dont j'avais besoin; très tard alors, pendant une nuit maudite, je composai mon mélange, surveillai son ébullition et les émanations vaporeuses qui s'en échappèrent. Quand il eut jeté son dernier bouillonnement, et avec une grande fièvre de courage, je l'avalai.

J'endurai alors d'affreuses tortures, mes os grincèrent; j'eus des nausées terribles et un soulèvement de l'âme que rien ne pourrait dépasser, ni les sensations de la naissance, ni celles de la mort. Graduellement ces agonies me laissèrent et, en revenant à moi, je me sentis comme une personne qui relèverait d'une grande maladie. Il y avait quelque chose d'étrange dans mes sensations, quelque chose de neuf et d'indescriptible, et cependant leur nouveauté les rendait douces et agréables. Je me sentais plus jeune, plus léger et plus heureux; il y avait du désordre dans mes idées; un torrent d'images sensuelles se précipitait devant mon imagination; l'indépendance pour moi n'avait plus de limites; je ressentais une liberté d'âme inconnue, mais non innocente. Je reconnus au premier souffle de cette nouvelle vie que j'étais plus vicieux, dix fois plus vicieux, et aussi je me sentis l'esclave de mes vices; cette pensée au moment me mit en joie, et m'excita autant qu'aurait pu le faire le vin. J'étirai mes mains, me complaisant dans la fraîcheur de ces sensations, mais en faisant ce mouvement je m'aperçus que j'avais perdu en stature.

Je n'avais pas de glace dans mon cabinet; celle qui est là, maintenant, ne fut apportée que plus tard, dans le seul but de ces transformations. Toutefois la nuit était fort avancée; il était tout près du matin, et le matin, tout noir qu'il fût, allait engendrer le jour; mes gens étaient encore plongés dans le sommeil. Je me décidai alors, tout rempli que j'étais d'espoir et de triomphe, de m'aventurer sous ma nouvelle forme jusqu'à ma chambre à coucher. Je traversai la cour, où les constellations du ciel me regardèrent; j'aurais pu croire avec étonnement que j'étais la première créature de mon espèce que leur vigilance nocturne leur avait dévoilée; je me glissai à travers les corridors, étranger dans ma propre maison, et, arrivant dans ma chambre, je contemplai, pour la première fois, la personnification d'Edward Hyde.

Je ne dois parler qu'en théorie, n'étant sûr de rien et me bornant à dire ce que je crois le plus probable. Le côté mauvais de ma nature auquel je venais de mettre l'estampille était moins robuste et moins développé que le bon côté, que je venais de déposer momentanément; mais ma vie ayant été, après tout, en grande partie, une vie d'efforts, de vertu et de contrainte, il avait été beaucoup moins fatigué et épuisé; il arriva donc que Edward Hyde était plus petit, plus mince et plus jeune que Henry Jekyll. Autant l'image de la bonté se reflétait dans les traits de l'un, autant les caractères du mal étaient imprimés lisiblement sur le visage de l'autre. De plus, le vice, qui, je suis encore porté à le croire, est le côté léthifère de l'homme, avait laissé sur ce corps une empreinte de difformité et d'affaiblissement. Malgré tout, en regardant dans la glace ce vilain masque, je ne ressentais pas de répugnance, au contraire, je l'aimais. Cela aussi était moi. Cela avait un air humain et naturel. A mes yeux, c'était une image plus vivante et plus personnelle que le physique imparfait et divisé que, jusque-là, j'avais eu l'habitude d'appeler: moi. Et jusqu'à ce point j'avais sans doute raison. Je remarquai que quand je personnifiais Edward Hyde, personne ne pouvait m'approcher sans ressentir un malaise visible. La cause de cela, comme je le comprends, est que tous les êtres humains que nous rencontrons sont un mélange de bien et de mal, et qu'Edward Hyde, seul dans les rangs de l'humanité, était le mal tout pur.

Je m'arrêtai un moment devant le miroir; j'avais à essayer la seconde et concluante expérience, j'avais encore à voir si je n'avais pas perdu mon identité sans retour, et si je n'allais pas être obligé de fuir, avant qu'il fît jour, d'une maison qui ne serait plus la mienne. Donc, retournant vivement à mon cabinet, une fois encore je préparai et bus le breuvage; je repassai par toutes les souffrances de la dissolution, et revins à moi avec le caractère, la stature et le visage de Henry Jekyll.

Cette nuit-là j'étais arrivé à l'embranchement fatal de la route. Si j'avais abordé ma découverte avec un esprit plus élevé, si j'avais risqué l'expérience sous l'empire d'aspirations pieuses et généreuses, tout eût été différent, et je serais sorti de ces agonies de mort et de renaissance un ange au lieu d'un démon. Cette drogue n'avait aucune action déterminée; elle n'était ni diabolique ni divine, elle ne faisait qu'ébranler les portes de la prison de ma nature; comme les captifs de Philippi, ce qui était renfermé s'échappait. A ce moment-là la vertu sommeillait chez moi; et le mal, tenu en éveil par l'ambition, il fut alerte et prompt à saisir l'occasion, et ce qui en résulta fut Edward Hyde. Donc, quoique je possédasse deux caractères et deux physionomies, l'un étant entièrement vicieux et l'autre étant toujours Henry Jekyll, ce mélange malheureux pour l'amélioration duquel j'étais sans espoir, cette expérience était donc entièrement défavorable.

Je n'avais pas encore conquis mon aversion pour la sécheresse d'une vie d'études. J'étais toujours de disposition joyeuse à de certains moments, et comme mes divertissements manquaient (pour ne pas trop dire) de dignité, et que j'étais non seulement bien connu et hautement considéré, mais qu'aussi je prenais de l'âge, cette incohérence de ma vie devenait de plus en plus fâcheuse. Ce fut ce qui me fit succomber à la tentation d'user de mon nouveau pouvoir et me rendit son esclave. Je n'avais qu'à boire ma composition pour me débarrasser de suite du corps du professeur en renom et me revêtir, comme d'un épais manteau, de celui d'Edward Hyde. L'idée me sourit, cela me semblait plaisant; je fis alors mes dispositions avec le plus grand soin. Je pris et meublai cette maison dans Soho, dans laquelle Hyde fut traqué par la police, et j'engageai, comme femme de ménage, une créature que je connaissais pour être discrète et sans scrupules. D'un autre côté, j'annonçai à mes domestiques qu'un M. Hyde (que je leur décrivis) devait avoir pleine liberté et pouvoir dans ma maison, et de crainte d'accident, je me présentai bientôt et me rendis familier dans mon second caractère. Ensuite, je fis ce testament qui vous rendit si malheureux, afin que, si quelque chose m'arrivait en la personne du docteur Jekyll, je pusse, en celle d'Edward Hyde, prendre possession de mes biens, sans subir aucune perte pécuniaire. A l'abri de toute surprise, comme je le pensais, je me mis à jouir des privilèges de mon étrange situation.

Il y a eu des hommes avant moi qui ont payé des fripons pour accomplir leurs crimes, pendant que leur propre personne et leur réputation étaient à couvert. Je fus le premier qui usa de ce moyen pour servir ses plaisirs. Je fus le premier qui pût ainsi aller son chemin sous l'œil du public, couvert de l'estime générale, et, dans l'espace de quelques instants, comme un écolier, se débarrasser de ce masque et plonger tête en avant dans une mer de liberté.

Je jouissais d'une sécurité complète, sous mon manteau impénétrable. Pensez donc!--je n'existais même pas! Le temps de me glisser par la porte de mon laboratoire, de mélanger et avaler le breuvage que je tenais toujours prêt, et Edward Hyde, eût-il commis les plus grands crimes, s'effaçait comme un souffle sur un miroir, et là, à sa place, paisiblement chez lui, préparant sa lampe pour l'étude du soir, il y avait un homme au-dessus de tout soupçon, il y avait Henry Jekyll.

Le seul tort des plaisirs que je me hâtai de rechercher, sous mon déguisement, était, comme je l'ai déjà dit, de manquer de dignité. Mais dans les mains d'Edward Hyde ils ne tardèrent pas à tourner vers le monstrueux. Souvent, en revenant de ces excursions, je me demandais comment aucun lien pouvait m'unir à un être si dépravé. Cet être, que je faisais sortir de mon âme et lâchais seul au gré de ses plaisirs, était par nature méchant et vil; ses actes et ses pensées étaient concentrées sur sa propre personne; il se jetait dans la débauche avec une avidité bestiale, savourant les tortures qu'il pouvait infliger, impitoyable comme un homme de pierre. Henry Jekyll était quelquefois frappé de stupeur devant les actions d'Edward Hyde; mais la situation, par cela même qu'elle était en dehors des lois ordinaires, amenait insidieusement un relâchement des étreintes de ma conscience. C'était Hyde, après tout, et Hyde seul qui était coupable. Jekyll n'en valait pas moins, il se réveillait toujours avec ses bonnes qualités, en apparence intactes; il se hâtait même, quand c'était possible, de remédier au mal fait par Hyde. Et ainsi sa conscience s'endormait.

Je n'ai aucunement l'intention d'entrer dans les détails de l'infamie sur laquelle je fermais les yeux (car, même maintenant, je puis à peine admettre que j'y prisse part); je veux seulement indiquer les avertissements qui précédèrent mon châtiment et par quelle marche successive il approchait. Il m'arriva une aventure que je ne ferai que mentionner, car elle n'eut pas de suites. Un acte de cruauté envers une enfant excita contre moi la colère d'un passant, que je reconnus l'autre jour dans la personne de votre cousin; le médecin, que l'on avait envoyé chercher et la famille de l'enfant se joignirent à lui; j'eus pendant quelques instants peur pour ma vie, ce qui fit que pour calmer leur trop juste ressentiment, je dus les laisser m'accompagner jusqu'à la porte du laboratoire, d'où je ressortis avec un chèque pour les indemniser; ce chèque, je dus le signer du nom de Henry Jekyll. Mais j'écartai aisément ce danger pour l'avenir, en ouvrant un crédit, dans une autre banque, au nom d'Edward Hyde; et quand, après plusieurs tentatives, j'eus réussi à créer une signature pour mon double, je me crus à l'abri des atteintes du sort.

A peu près deux mois avant le meurtre de sir Danvers, j'étais sorti pour un de mes exploits, et rentré le soir, quand le lendemain matin je me réveillai avec des sensations quelque peu singulières. En vain je regardai autour de moi, en vain les meubles respectables de ma grande chambre dans le square frappèrent ma vue, en vain je reconnus la forme de mon bois de lit en acajou et le dessin de mes rideaux; quelque chose de plus fort que moi persistait à me faire croire que je n'étais pas où j'étais, que je ne m'étais pas réveillé où je paraissais être, mais dans la petite chambre dans Soho, où j'avais l'habitude de coucher sous la forme d'Edward Hyde. Je me souris à moi-même, et avec ma manie psychologique je me mis à chercher la cause de cette illusion, tout en retombant de temps en temps dans un agréable assoupissement. J'étais encore en train de débattre la question, quand, dans un intervalle de réveil complet, mes yeux tombèrent sur ma main. La main de Henry Jekyll (comme vous l'avez souvent remarqué) était professionnelle comme forme et comme grandeur; elle était large, ferme, blanche et gracieuse. Mais la main que j'avais devant moi, étendue à moitié fermée sur les draps du lit, et que je voyais distinctement dans la lumière jaune d'un matin de Londres, était maigre, cordée, noueuse, d'une pâleur terne, et ombragée par une épaisse couche de poils noirs. Cette main était la main d'Edward Hyde.

Je la contemplai pendant près d'une demi-minute, dans un ébahissement stupide, avant que la terreur me saisît; alors elle s'éveilla en moi tout à coup, soudaine et violente comme un coup de timbale. Je sautai de mon lit et me précipitai vers le miroir. A la vue de l'image qu'il me renvoya, mon sang se glaça dans mes veines. Oui, je m'étais couché Henri Jekyll, je me réveillais Edward Hyde! «Comment expliquer cela?» me demandai-je avec terreur.--«Comment y remédier?» La matinée était déjà avancée; les domestiques étaient levés; toutes mes préparations étaient dans mon cabinet.--Quel long voyage! Descendre deux étages par l'escalier de service, traverser la cour et l'amphithéâtre! Je restai un instant frappé d'horreur. Il est vrai que je pouvais me couvrir le visage, mais à quoi bon? Je ne pouvais cacher ma taille. Avec une douce sensation, il me revint à l'esprit que mes domestiques étaient déjà habitués aux allées et venues de mon second moi-même. Je m'habillai vivement, le mieux que je pus, dans des vêtements trop grands; je traversai la maison rapidement; Bradshaw m'aperçut et m'examina curieusement pendant un instant, évidemment étonné de voir M. Hyde à une telle heure et dans un tel accoutrement. Dix minutes plus tard, le docteur Jekyll avait recouvré sa forme, et était assis à sa table, les sourcils froncés, faisant semblant de déjeuner.

Je n'avais certainement pas beaucoup d'appétit. Cet incident inexplicable, ce renversement de mes expériences antérieures avait un air du doigt Babylonien, écrivant mon jugement sur le mur; je me mis à réfléchir plus sérieusement que je ne l'avais jamais fait sur les suites possibles de ma double existence. Cette partie de moi-même, que j'avais le pouvoir de faire ressortir, avait été dernièrement bien exercée et fortifiée, et j'avais remarqué dans les derniers temps que le corps d'Edward Hyde avait gagné en stature, et, quand j'étais sous cette forme, je sentais un sang plus généreux couler dans mes veines; je pressentis un grand danger, je fus convaincu que si je prolongeais longtemps ce genre de vie, la balance de ma nature pourrait être renversée à jamais, le pouvoir de la transformation perdu et le caractère d'Edward Hyde devenir le mien irrévocablement. Le breuvage n'avait pas toujours agi également. Une fois, dans les commencements, il avait complètement manqué son effet; depuis lors, j'avais été obligé plus d'une fois, au risque de la mort, de doubler et même tripler la dose. Ces rares incertitudes avaient seules jeté une ombre sur ma satisfaction. En me rendant un compte exact de l'état des choses, je constatai qu'en premier lieu la difficulté était de rejeter le corps de Jekyll, et que maintenant elle était décidément passée de l'autre côté. D'où je conclus que petit à petit je perdais prise sur ma meilleure nature, et m'incorporais par degrés dans la seconde, la plus mauvaise.

Je sentis qu'il me fallait choisir entre les deux natures. Elles avaient la mémoire en commun, mais toutes mes autres facultés étaient partagées d'une façon bien inégale.

Jekyll, qui était un composé, faisait rejaillir ses plaisirs sur Hyde, et les lui faisait partager, tantôt avidement et tantôt avec les appréhensions les plus vives; tandis que Hyde était indifférent pour Jekyll, ou ne s'en souvenait que comme le bandit de la montagne se souvient de la caverne qui le dérobe aux poursuites. L'intérêt de Jekyll pour Hyde était, pour ainsi dire, plus que paternel, celui de Hyde pour Jekyll était plus qu'indifférent. Me fixer définitivement avec Jekyll était renoncer à la satisfaction de ces appétits, auxquels je m'étais depuis longtemps secrètement livré, et que je commençais à chérir. Me fixer avec Hyde était renoncer à mille intérêts, à mille aspirations; c'était d'un coup et pour toujours me livrer au mépris, et vivre sans amis. Le marché pouvait paraître inégal, mais j'avais encore une autre chose à prendre en considération: je savais que, pendant que Jekyll souffrirait douloureusement de la fièvre d'abstinence, Hyde n'aurait même pas conscience de tout ce qu'il aurait perdu. Quelque étrange que fût ma position, les termes de ce débat sont aussi vieux et aussi communs que l'homme; à peu près les mêmes espoirs et les mêmes craintes décident d'un coup de dé le sort du pécheur tenté et indécis; mais il m'arriva, comme il arrive à la plus grande majorité de mes semblables, de choisir le bon côté, et de désirer fortement d'y rester.

Oui, je préférai le docteur vieux et mécontent, entouré de ses amis, et caressant des espoirs honnêtes; j'adressai un adieu résolu à la liberté, à la jeunesse comparative, à la démarche légère et aux plaisirs secrets, dont j'avais joui sous le déguisement de Hyde. Je fis ce choix peut-être avec des réserves dont je n'avais pas conscience, car je gardai la maison de Soho, et je ne détruisis pas les vêtements d'Edward Hyde, que je tenais toujours prêts dans mon cabinet. Pendant deux mois toutefois, je fus fidèle à ma détermination; pendant deux mois, je menai une vie d'une sévérité à laquelle je n'avais jamais atteint, et je jouis des compensations que vous apporte une conscience tranquille. Mais le temps peu à peu atténua mes alarmes, les louanges de ma conscience ne m'impressionnèrent plus autant; je subis les tortures du désir et de l'angoisse: c'était Hyde, luttant pour la liberté. Enfin je succombai et une fois encore je mélangeai et bus le breuvage qui transformait.

Je ne crois pas qu'un ivrogne raisonnant avec lui-même sur son vice soit, une fois sur cinq cents, affecté par les dangers que lui fait courir son insensibilité physique de brute; je n'avais pas non plus, malgré le temps que j'avais pris pour y penser, tenu assez compte de la complète insensibilité morale, et de la propension sans bornes à la perversité qui caractérisaient Edward Hyde. Cependant, de là vint ma punition. Mon démon avait été longtemps en cage, il sortit rugissant. Je ressentis même, en prenant le breuvage, un désir furieux et sans frein de faire le mal. Il est même probable que ce fut ce qui souleva dans mon âme cette tempête d'impatience avec laquelle j'écoutai les civilités de ma malheureuse victime; au moins, je prends Dieu à témoin qu'aucun homme sain d'esprit n'eût pu se rendre coupable de ce crime, sur une provocation si futile, et que je frappais, aussi dépourvu de raison qu'un enfant malade qui brise un jouet. Mais j'avais volontairement rejeté loin de moi tous ces instincts d'équilibre à l'aide desquels les plus méchants d'entre nous poursuivent leur chemin avec quelque degré d'assurance, au milieu des tentations. Dans mon cas, être tenté, aussi légèrement que ce fût, était succomber.

Un enfer s'éveilla en moi instantanément, et fit rage. C'était avec un transport de joie que je meurtrissais le corps sans résistance de ma victime, goûtant un plaisir extrême à chaque coup que je donnais, et ce ne fut que quand la fatigue s'empara de moi soudainement, et au plus haut degré de mon délire, que je fus frappé au cœur par un tressaillement froid de terreur. Le jour se fit à mes yeux, je vis ma vie entièrement perdue, et je fuis cette scène d'horreur, fier et tremblant à la fois, mon appétit pour le mal satisfait et stimulé, l'instinct de la conservation surexcité au plus haut degré. Je courus à la maison dans Soho, et, pour plus de sûreté, je détruisis mes papiers; ensuite, je me promenai par les rues éclairées, partagé entre la joie et la crainte, le cœur léger, me réchauffant dans mon crime, en imaginant d'autres pour plus tard; et cependant hâtant le pas et prêtant l'oreille, me croyant poursuivi par la justice vengeresse. Hyde avait une chanson sur les lèvres en composant le breuvage qu'il but à la santé du mort. Les douleurs de la transformation n'étaient pas encore passées, que Henry Jekyll tombait à genoux, ses mains tendues vers le ciel, versant des larmes de gratitude et de remords. Le voile du mensonge tomba et la vérité m'apparut. Je revis ma vie toute entière; je la repris aux jours de mon enfance, quand, dans nos promenades, mon père me tenait par la main; je revis les durs travaux que m'avait imposés ma vie professionnelle, et je revenais toujours, avec une même absence de réalité, aux horreurs maudites de la soirée. J'avais des envies de crier; je priai et demandai avec des larmes, que cette foule d'images hideuses, qui malgré moi remplissaient mon imagination, fussent effacées, et sans cesse, entre mes prières, mon iniquité se dressait devant moi dans son aspect repoussant et me glaçait jusqu'au fond de l'âme. Cependant à mesure que la violence de mes remords s'affaiblissait, ils étaient remplacés par une sensation de bien-être. Le problème de ma conduite était résolu; Hyde était devenu impossible; que je le voulusse ou non, j'étais maintenant réduit à la meilleure part de mon existence; comme cette pensée me fit du bien! Avec quelle bonne volonté je me soumis aux obligations d'une vie naturelle, avec quelle sincère renonciation je fermai la porte par laquelle j'étais si souvent entré et sorti, et écrasai la clef sous mon talon!

Le jour suivant, j'appris que le meurtre avait été découvert, que la culpabilité de Hyde était prouvée, et que la victime était tenue en haute estime par le public. Ce n'était pas seulement un crime, cela avait été une folie tragique; j'étais heureux d'avoir cette conviction; j'étais aussi heureux, je crois, de savoir mes bonnes intentions soutenues et gardées par la crainte de l'échafaud. Jekyll était mon refuge; Hyde n'avait qu'à se montrer, et le monde entier se lèverait pour le prendre et l'égorger.

Je résolus de racheter mon passé par l'avenir, et je puis honnêtement dire que ma résolution porta des fruits. Vous savez vous-même comment, pendant une bonne partie de l'année dernière, je travaillai à soulager la souffrance; vous savez comme je m'employai à faire le bien, et vous savez aussi comme les jours s'écoulaient paisiblement pour moi; j'étais presque heureux. Je ne pourrais pas dire non plus que je me fatiguais de cette vie bienfaisante et innocente; je pense qu'au contraire elle me plaisait tous les jours davantage; mais cependant j'étais encore hanté par mes idées de dualité, et à mesure que mon repentir s'effaçait, mon côté bas et vil, qui avait pu satisfaire ses passions pendant si longtemps, et qui n'était enchaîné que depuis si peu, grognait après la liberté. Non pas que je songeasse à ressusciter Hyde (cette seule pensée me rendait fou); non, c'était moi-même qui, une fois de plus, avais des velléités de plaisirs; ce fut avec l'hypocrisie ordinaire du pécheur que je succombai enfin à la tentation.

Il y a une fin à toutes choses; la mesure la plus grande finit par s'emplir, et cette brève condescendance à mes mauvais penchants détruisit l'équilibre de mon âme. Cependant, je ne m'alarmai pas; la chute me parut naturelle, ce fut comme un retour aux anciens jours, avant que j'eusse fait ma découverte. Un beau matin de janvier, quand l'hiver touchait à sa fin, et qu'il n'y avait pas un nuage au ciel, quoique l'humidité se fît un peu sentir aux endroits où la gelée avait fondu, Regent Park était plein de gazouillements et l'air empli d'un parfum printanier. Je m'assis sur un banc, au soleil; l'animal en moi se pourléchait au souvenir de mes méfaits; mon être spirituel, tout en se promettant un repentir subséquent, se laissait aller un peu à l'engourdissement, et ne se pressait pas d'entrer dans cette voie. Au beau milieu de ce contentement de moi-même, une faiblesse me saisit, j'eus une horrible nausée et un frissonnement me passa par tout le corps. Ces symptômes se calmèrent, mais me laissèrent le cœur sur les lèvres; à son tour la faiblesse me quitta; je remarquai un changement dans le cours de mes pensées, je me sentais une plus grande hardiesse, du mépris pour le danger, et une sorte d'affranchissement de toute espèce de frein. Je baissai les yeux, mes vêtements pendaient, sans aucune forme, sur mes membres rétrécis; la main posée sur mon genou était noueuse et couverte de poils. Je me trouvais une fois de plus Edward Hyde. Un moment avant, je pouvais prétendre au respect de tout le monde: j'étais riche, estimé, chez moi la table était servie et m'attendait; maintenant, j'étais à la merci de tous, poursuivi, sans abri, un meurtrier signalé, pour qui l'échafaud était dressé.

Ma raison chancela, mais ne m'abandonna point entièrement. J'ai remarqué plus d'une fois que, dans mon second caractère, mes facultés semblaient aiguisées, et que mon esprit était plus souple; ce qui fit que, là où Jekyll eût succombé, Hyde s'éleva à la hauteur de la situation. Mes drogues étaient dans une des armoires de mon cabinet. Comment y atteindre? Ce fut le problème que, pressant ma tête entre mes mains, j'essayai de résoudre. J'avais fermé la porte du laboratoire. Si j'essayais d'entrer par la maison, mes propres serviteurs m'enverraient à l'échafaud. Je vis qu'il fallait employer un intermédiaire et je pensai à Lanyon. Comment pourrais-je l'approcher? Comment le persuader? Même en supposant que l'on ne m'arrêtât pas dans la rue, comment me faire admettre en sa présence? Et comment pourrais-je, moi, visiteur inconnu et déplaisant, persuader ce praticien célèbre de dévaliser le cabinet de son collègue le docteur Jekyll? Je me souvins alors que de mon caractère original une chose me restait: j'avais conservé ma propre écriture, et une fois que cette idée lumineuse m'eut traversé l'esprit, je vis clairement ce qui me restait à faire d'un bout à l'autre.

J'arrangeai mes vêtements aussi bien que je pus, et appelai un fiacre qui passait; je me fis conduire à un hôtel dans Portland Street, que je me rappelai par hasard. A mon aspect (lequel en effet était assez comique, quelque tragique que pût être le sort qu'il recouvrait) le cocher n'avait pu retenir un accès de gaieté. Je grinçai des dents avec un transport de furie diabolique, le sourire disparut de son visage,--heureusement pour lui,--plus heureusement encore pour moi, car une minute de plus et je l'aurais sans doute arraché de son siège. Je jetai des regards si farouches autour de moi, en entrant dans l'hôtel, que les domestiques tremblèrent n'osant échanger un coup d'œil en ma présence; ils prirent obséquieusement mes ordres, me conduisirent à une chambre et m'apportèrent tout ce qu'il faut pour écrire. Hyde en danger de vie était une créature toute nouvelle pour moi; secoué par une colère désordonnée, prêt au meurtre, si on l'entravait dans ses desseins, se réjouissant même à cette idée; il avait cependant conservé toute son intelligence: il maîtrisa sa fureur par un grand effort de volonté, composa ses deux lettres si importantes, une à Lanyon, l'autre à Poole, et, pour plus de sûreté, les envoya à la poste avec l'ordre de les faire enregistrer.

Il passa la journée assis près du feu dans sa chambre, rongeant ses ongles, et dîna en tête-à-tête avec ses craintes; le garçon tremblait visiblement devant lui. A la nuit noire, il partit, enfoncé dans un coin d'une voiture fermée, et il se fit promener par les rues. Je dis lui,--car je ne puis pas dire moi. Ce produit de l'enfer n'avait rien d'humain, il n'avait rien, en lui, que de la peur et de la haine. Quand enfin il pensa que le cocher commençait à devenir méfiant, il le renvoya et s'aventura à pied, vêtu de ces habits qui lui allaient si mal, un objet remarquable, parmi les passants nocturnes. Ces deux passions viles firent rage dans son cœur. Il marchait vite, chassé par l'effroi, se parlant à lui-même, se cachant dans tous les renfoncements, comptant les minutes qui le séparaient encore de minuit. Il rencontra une femme qui lui adressa la parole, lui offrant, je crois, d'acheter une boîte d'allumettes; il lui donna un coup en pleine figure et elle s'enfuit.

Lorsque je revins à moi chez Lanyon, la répugnance de mon vieil ami m'affecta peut-être un peu, je ne sais pas; dans tous les cas, ce ne fut qu'une goutte d'eau dans la mer d'horreur qui m'envahit quand je repassai dans ma mémoire les quelques heures qui venaient de s'écouler. Un changement survint en moi. Je n'avais plus la peur de l'échafaud; c'était la pensée terrible d'être Hyde qui maintenant me mettait au supplice. Ce fut presque comme dans un rêve que je reçus la condamnation de Lanyon, ce fut presque dans un rêve que j'arrivai chez moi et me couchai. Après les prostrations de la journée, je dormis d'un sommeil profond et complet, dont je ne pus être tiré même par les cauchemars affreux qui m'assaillirent. Je me réveillai le lendemain matin, secoué et affaibli, mais cependant rafraîchi. Je haïssais et craignais toujours la brute qui dormait en moi et, naturellement, je n'avais pas oublié les dangers effrayants de la veille; toutefois, me retrouvant chez moi, dans ma propre maison, près de mes drogues, le bonheur que j'éprouvais d'être échappé au péril n'était égalé que par mon espoir dans l'avenir.

Je traversai la cour avec lenteur, après déjeuner, aspirant avec plaisir l'air, un peu frais, quand je me sentis ressaisi de ces sensations qui précédaient la transformation. Je n'eus que le temps de m'abriter dans mon cabinet, et je me retrouvai en proie à toute la fureur des passions de Hyde. Cette fois, je dus prendre la dose double, pour me rappeler à moi-même; et, hélas! six heures après, j'étais assis devant la cheminée, regardant tristement le feu; les douleurs me reprirent, et il me fallut de nouveau m'administrer le breuvage.

Bref, à partir de ce jour, ce ne fut que par de grands efforts, une contrainte continuelle et seulement sous l'influence immédiate de la drogue, que je pus conserver l'apparence de Jekyll; à toutes les heures du jour et de la nuit, je ressentais le frisson avertisseur; surtout si je dormais, ou même m'assoupissais un instant dans ma chaise, je me réveillais toujours Hyde. Sous la menace de cette catastrophe, et par le manque de sommeil auquel je me condamnais, même au delà de ce que je croyais possible à l'homme, je ne tardai pas à être rongé et épuisé par la fièvre, affaibli au physique et au moral, et n'ayant plus qu'une pensée: l'horreur de mon autre moi-même; quand je dormais, ou quand la vertu du médicament s'affaiblissait, j'entrais presque sans transition (car les douleurs de la transformation devenaient tous les jours moins fortes) en la possession d'une imagination débordant de terreur, d'une âme bouillant de haines sans cause, et d'un corps ne semblant pas assez fort pour contenir les énergies impétueuses de la vie. La puissance de Hyde semblait augmenter avec la disposition maladive de Jekyll. Et la haine qui les divisait était certainement égale de chaque côté. Chez Jekyll, c'était un instinct vital. Il avait vu pleinement la difformité de cette créature qui partageait avec lui quelques-uns des éléments de la vie, qui comme lui était cohéritier de la mort; et au delà de ces liens communs, lesquels par eux-mêmes formaient la partie la plus poignante de sa détresse, il ne regardait Hyde, malgré son existence palpable, que comme une chose non seulement monstrueusement diabolique, mais inorganique. Ce qu'il y avait de plus écœurant, c'était que, de la vase de l'autre, il semblait que des voix sortaient qui proféraient des cris, que les cendres gesticulaient et prêchaient, que ce qui était mort et sans forme usurpait les fonctions de la vie. Et plus encore cette horreur qui s'insurgeait était liée avec lui par des liens plus intimes que ceux qui l'eussent lié à une femme; elle lui était plus proche que ses yeux, elle était emprisonnée dans sa chair, où il l'entendait murmurer et se débattre pour se faire jour, et à chaque heure de faiblesse aussi bien que dans l'abandon du sommeil, elle s'élevait contre lui et le dépossédait de la vie. La haine de Hyde pour Jekyll était d'un ordre différent. La terreur de l'échafaud lui faisait continuellement commettre un suicide temporaire et retourner à la position subordonnée de n'être qu'une partie d'un être, au lieu d'être cet être en entier; mais cette nécessité lui inspirait du dégoût; il avait en aversion l'abattement dans lequel Jekyll était maintenant tombé, et il ressentait l'injure de la répugnance avec laquelle Jekyll le considérait. Ce fut ce qui lui inspira tous les tours de singe qu'il me joua: traçant avec mon écriture des blasphèmes sur les pages de mes livres, brûlant les lettres de mon père et détruisant son portrait, et s'il n'avait pas eu une si grande peur de la mort, il se fût livré il y a longtemps, à seule fin de m'entraîner dans sa perte. Son attachement à la vie est vraiment merveilleux; je dis plus, moi qui ai le cœur soulevé et le sang glacé à sa seule pensée, quand je me représente l'agitation et la passion de cet attachement, connaissant la crainte qu'il a du pouvoir que j'ai de lui échapper par le suicide, j'arrive même à avoir pitié de lui.

Le temps me manque terriblement pour prolonger cette description, d'ailleurs inutile; personne n'a jamais éprouvé de tels tourments: que cela suffise; et cependant l'habitude m'avait apporté non de l'adoucissement mais une espèce de callosité de l'âme, une certaine acquiescence de désespoir, et ma punition eût pu durer des années sans une dernière calamité qui vient d'arriver et qui m'a finalement séparé et de mon propre visage et de ma propre nature. Ma provision de sels, qui n'avait jamais été renouvelée depuis ma première expérience, diminua sensiblement. J'en envoyai chercher d'autres; je mêlai le breuvage, l'ébullition eut lieu et le premier changement de couleur suivit, non le second; je le bus quand même, mais sans effet. Poole vous dira comment j'ai en vain fouillé tout Londres; je suis maintenant persuadé que ma première provision était impure, et que cette impureté ignorée avait donné son efficacité à mon breuvage.

Voilà huit jours de passés et je finis ce compte-rendu sous l'influence de la dernière des anciennes poudres. C'est alors la dernière fois que, à moins d'un miracle, Henry Jekyll peut penser ses propres pensées, voir son propre visage (bien tristement altéré maintenant) dans la glace. Je ne dois pas non plus tarder de terminer mes écritures; car si jusqu'ici ma narration a échappé à la destruction, ce n'est que grâce à une combinaison de grande prudence et d'heureux hasard. Que les angoisses de la transformation me prennent pendant que j'écris, Hyde la déchirera en morceaux. Mais si, après que je l'aurai mise de côté, il se passe un certain temps, son égoïsme étonnant et son instinct de préservation momentanée la sauveront peut-être une fois de plus de l'action de sa colère de singe. Sans aucun doute, le sort qui nous enveloppe tous les deux l'a déjà changé et accablé. Dans une demi-heure, quand je serai, et pour toujours, réintégré dans cette détestable personnalité, je sais que je m'assoirai, pleurant et frissonnant, dans ma chaise, ou continuerai, avec l'angoisse la plus contrainte et la plus craintive, d'écouter, d'aller et venir dans ce cabinet, mon dernier refuge sur cette terre, et de prêter l'oreille à chaque bruit menaçant. Hyde mourra-t-il sur l'échafaud? Ou trouvera-t-il le courage de se libérer au dernier moment? Dieu le sait, cela m'est égal. Je suis maintenant à l'heure véritable de ma mort, et ce qui suivra concerne un autre que moi. Ici alors, en posant ma plume, et terminant ma confession, j'amène à sa fin la vie de ce malheureux Henry Jekyll.

UN

LOGEMENT POUR LA NUIT

Le mois de novembre de l'année 1456 touchait à sa fin. La neige tombait sur Paris avec une persistance rigoureuse; de temps en temps un coup de vent furieux la faisait voltiger en tourbillons; la rafale passée, elle recommençait à descendre lentement en flocons interminables dans l'air noir et silencieux de la nuit. Les pauvres gens qui, le nez en l'air et les sourcils humides, la regardaient venir avaient peine à comprendre d'où une telle masse pouvait tomber. Maître François Villon avait, cette après-midi là, à la fenêtre d'une taverne, proposé un problème. Etait-ce le païen Jupiter plumant ses oies sur l'Olympe? Ou étaient-ce les saints anges en train de muer? Il n'était qu'un pauvre maître-ès-arts, avait-il ajouté, et comme la question touchait quelque peu à la divinité, il n'osait s'aventurer à conclure. Un simple, vieux prêtre qui se trouvait parmi la compagnie, paya une bouteille de vin au jeune coquin en honneur de la plaisanterie et des grimaces qui l'avaient accompagnée; il jura sur sa barbe blanche qu'il avait été lui-même un chien aussi irrévérent que Villon quand il était de son âge. L'air était vif et piquant quoiqu'il ne gelât pas très fort, et les flocons tombaient larges, humides, adhérents. Toute la ville était comme recouverte d'un drap blanc. Une armée en marche eût pu la traverser d'un bout à l'autre, sans qu'un bruit de pas donnât l'éveil.

S'il se trouvait au ciel quelques oiseaux retardataires, l'île devait leur sembler un linceul immense, et les ponts, sur le fond noir de la rivière, de minces barres blanches. Tout en haut au-dessus de la tête, la neige s'amoncelait parmi les réseaux des tours de la cathédrale. Plus d'une niche était pleine, plus d'une statue était coiffée d'un chapeau blanc, qu'elle portât une tête de saint ou de grotesque. Les gargouilles étaient transformées en d'énormes faux nez, s'affaissant vers la pointe. Quand le vent cessait de souffler, on entendait tout autour de l'église un son lourd d'eau dégouttante. Le cimetière Saint-Jean avait bien pris sa part de la neige, toutes les tombes en étaient recouvertes d'une couche épaisse. Les hauts toits des maisons aux alentours s'élevaient majestueux dans leurs vêtements blancs. Les bons bourgeois étaient couchés depuis longtemps, en bonnet de nuit, comme leurs domiciles; on ne voyait aucune lumière dans tout le voisinage, que celle venant d'une lampe suspendue dans le chœur de l'église, laquelle déplaçait les ombres au gré de ses oscillations. L'horloge marquait bien près de dix heures quand la patrouille, battant des mains, armée de hallebardes et d'une lanterne, passa par là; elle ne vit rien de suspect aux alentours du cimetière Saint-Jean.

Cependant, adossée au mur du champ de repos se trouvait une petite maison encore éveillée; pas éveillée pour un bon motif, dans ce quartier où tout ronflait. Elle ne se trahissait que par un jet de vapeur chaude sortant par le haut de la cheminée, quelques endroits faisant tache sur le toit, là où la neige avait fondu; devant la porte, où des traces de pas à moitié effacées étaient visibles. A l'intérieur, derrière les contrevents, maître François Villon le poète, avec quelques-uns des bandits qu'il fréquentait, prolongeait la veillée et on buvait à la ronde.

Une grande masse de charbons ardents envoyait de la cheminée voûtée une forte lueur vermeille, devant laquelle dom Nicolas, le moine de Picardie, la robe relevée, exposait au bien-être de la chaleur ses grosses jambes nues. Son ombre dilatée coupait la salle en deux, la lumière ne s'échappant que de chaque côté de sa large personne, et en un petit filet, entre ses deux pieds écartés. Il avait le visage couvert d'un réseau de veines congestionnées ordinairement pourpre, mais pour le moment d'un violet pâle (car quoiqu'il eût le dos au feu le froid le pinçait par devant); il portait, fortement accusées, les traces meurtries et contusionnées d'un buveur avéré. Son capuchon, à moitié retombé, produisait une excroissance étrange sur son cou de taureau.

Donc il se chauffait, les jambes écartées, grommelant, coupant la salle en deux par l'ombre de sa forme puissante. A droite, Villon et Guy Tabary, pressés l'un contre l'autre, étaient penchés sur un bout de parchemin. Villon faisait une ballade qu'il allait appeler «La ballade du poisson rôti». L'admiration de Tabary éclatait à chaque mot trouvé par son ami.

Le poète n'était qu'un lambeau d'homme, petit, brun et maigre; il avait les joues creuses et la tête garnie de petites boucles de cheveux noirs. Il portait ses vingt-quatre ans avec une animation fiévreuse. La convoitise lui avait creusé des rides autour des yeux, de mauvais sourires lui avaient grimacé le contour de la bouche. Un curieux mélange de grossièreté et de cruauté luttaient ensemble sur sa figure; toute sa personne révélait éloquemment son caractère rusé, méchant et sensuel. Il agitait constamment devant lui, dans une pantomime expressive, ses mains aux doigts noueux, petites et préhensiles. Quant à Tabary, sa grande admiration, complaisante et imbécile, soufflait de son nez aplati et de ses lèvres baveuses; il était devenu voleur tout aussi bien qu'il fût devenu le plus honnête des bourgeois par un coup du destin.

A gauche du moine, Montigny et Thevenin Pensete jouaient à un jeu de hasard. Il y avait dans le premier, comme un parfum d'homme bien né et de bonne éducation, qui sentait l'ange déchu; une certaine souplesse d'allures, un reste de courtoisie annonçaient le gentilhomme; quelque chose de fin et d'obscur caractérisait son visage. Thevenin le pauvre diable était en veine; il avait fait un bon coup dans la journée, au faubourg Saint-Jacques, et toute la nuit il avait gagné Montigny.

Un sourire plat illuminait sa figure; sa tête chauve luisait, teintée de rose, couronnée d'une guirlande de boucles rouges; son petit ventre proéminent tressaillait à petits coups silencieux pendant qu'il ramassait son gain.

«Quitte ou double?» dit Thevenin.

Montigny consentit de la tête, d'un air farouche.

D'aucuns peuvent préférer dîner grandement, écrivit Villon, avec du pain et du fromage sur des plats d'argent.

Ou....., ou....., «aide-moi donc, Guy»! Tabary ricana.

Ou persil sur un plat d'or, griffonna le poète.

Le vent devenait plus frais au dehors; il chassait la neige devant lui et de temps en temps élevait la voix dans un sifflement victorieux, qui faisait entendre des gémissements sépulcraux dans la cheminée. Villon, avançant les lèvres, imita ce son lugubre. Ces petits talents du poète étaient cordialement détestés par le moine.

«L'entendez-vous mugir dans le gibet,» dit Villon. Ils sont tous là-haut en train de danser la danse infernale, sans plancher. Allez, dansez mes enfants, vous n'en aurez pas plus chaud. Ouf! quelle rafale! En voilà un qui vient de tomber! Une nèfle de moins sur le néflier! Dites donc, Nicolas, il fera froid ce soir sur la route de Saint-Denis?»

Dom Nicolas cligna ses deux grands yeux et sembla vouloir avaler sa pomme d'Adam. Montfaucon, la grande et hideuse potence de Paris, était tout près de la route de Saint-Denis, et la plaisanterie touchait une plaie à vif. Quant à Tabary, l'idée des nèfles le fit rire immodérément; il n'avait jamais rien entendu dit de cœur plus léger; il se tint les côtes et se mit à croasser. Villon lui envoya une chiquenaude sur le nez qui changea sa joie en une attaque de toux.

«Oh! finis tout ce bruit,» dit Villon, «et cherche des rimes pour poisson.»

«Quitte ou double,» dit Montigny avec aigreur.

«De tout mon cœur,» répondit Thevenin.

«Y a-t-il encore quelque chose dans la bouteille?» demanda le moine.

«Débouches-en une autre,» dit Villon. «Comment espères-tu jamais emplir ton grand tonneau de corps avec des choses si petites que des bouteilles? Et comment peux-tu espérer aller au ciel? T'es-tu jamais demandé de combien d'anges on pouvait disposer pour y monter un simple moine de Picardie? Te crois-tu un autre Élie et qu'on t'enverra un chariot?»

«Hominibus impossibile,» répliqua le moine en emplissant son verre.

Tabary était en extase.

Villon lui envoya une autre chiquenaude.

«Ris de mes blagues si tu veux,» dit-il. «Mais c'est très bien ce qu'il vient de dire,» objecta Tabary.

Villon lui fit une grimace.

«Cherche des rimes pour poisson,» dit-il. «Qu'as-tu à faire de latin? Tu serais bien content de n'en pas savoir quand, au grand jugement, le diable appellera Guido Tabary, clericus, le diable avec sa bosse et ses ongles rougis au feu. A propos de diable», ajouta-t-il à voix basse, «regardez Montigny.»

Tous les trois examinèrent le joueur en dessous. Sa mauvaise chance n'avait pas l'air de lui sourire. Sa bouche était toute de côté, une de ses narines était presque fermée et l'autre tout enflée. Le chien noir était sur son dos, comme dit la nourrice dans sa métaphore terrifiante, et il respirait péniblement sous son fardeau sinistre.

«Il a l'air de vouloir lui envoyer un coup de couteau,» murmura Tabary.

Le moine tressaillit, se retourna, et étendit ses mains ouvertes vers les charbons rouges. C'était le froid qui affectait ainsi Dom Nicolas, et non pas un excès de sensibilité morale.

«Voyons», dit Villon, «et cette ballade? Où en sommes-nous?» Et battant la mesure de la main, il la lut tout haut à Tabary.

Ils furent interrompus à la quatrième rime par un mouvement vif et fatal des joueurs. La partie était finie et Thevenin ouvrait la bouche pour proclamer une autre victoire, quand Montigny sauta debout, souple comme une vipère et le frappa d'un coup de couteau au cœur. Il fut tué instantanément sans avoir le temps de pousser un cri. Un tremblement ou deux lui convulsèrent le corps, ses mains s'ouvrirent et se fermèrent, ses talons résonnèrent sur le plancher, ensuite sa tête retomba en arrière sur son épaule, les yeux grands ouverts et l'esprit de Thevenin Pensete retourna à son Créateur.

Les quatre hommes se regardaient avec effroi; le mort, d'un coin de l'œil, fixait un point du plafond avec une expression singulière et horrible. Toute l'affaire s'était passée en un instant!

«Grand Dieu!» dit Tabary, et il se mit à réciter des prières en latin.

Villon tout à coup éclata d'un rire hystérique. Il s'avança, fit à Thevenin un salut ridicule et se mit à rire plus fort. Alors il tomba comme une masse sur un tabouret, et continua de rire amèrement, le corps secoué comme s'il allait éclater.

Montigny retrouva du calme le premier.

«Voyons ce qu'il a sur lui,» remarqua-t-il, et il se mit à fouiller les poches du mort d'une main habile au métier; il partagea l'argent en quatre parts égales et les posa sur la table. «Voilà pour vous,» dit-il.

Le moine reçut ce qui lui revenait avec un profond soupir, et jeta un regard furtif sur Thevenin, qui commençait à s'affaisser et pencher de côté sur la chaise.

«Nous voilà tous dedans,» cria Villon, réprimant son accès de gaieté. «C'est la corde pour nous tous ici présents, et même pour ceux qui n'y sont pas. Il éleva la main avec un geste de répugnance, tira la langue et pencha la tête de côté, pour imiter l'apparence d'un pendu; puis il empocha sa part du butin et se mit à battre des pieds en dansant comme pour activer la circulation de son sang. Tabary fut le dernier à prendre sa part; il sauta sur l'argent et se retira à l'autre bout de la salle. Montigny fixa Thevenin droit sur la chaise et retira sa dague, qui fut suivie d'un jet de sang.

«Vous ferez bien de quitter la place, mes camarades,» dit-il en essuyant la lame sur le pourpoint de sa victime.

«C'est ce qu'il me semble,» répondit Villon avec un étouffement. «Le diable emporte sa tête de truie,» s'écria-t-il ensuite avec rage. «Elle me tient à la gorge comme une pituite. De quel droit un homme a-t-il des cheveux rouges quand il est mort?» Et il retomba lourdement sur le tabouret, se couvrant la figure de ses mains.

Montigny et Dom Nicolas rirent très fort; même Tabary, faiblement, se joignit à eux.

«Pleure, bébé,» dit le moine.

«J'ai toujours dit que c'était une femme,» ajouta Montigny avec un geste de mépris. «Tiens-toi droit, veux-tu?» continua-t-il en secouant le cadavre. «Éteins le feu, Nicolas!»

Mais Nicolas employait mieux son temps. Il était tranquillement en train d'enlever sa bourse à Villon, qui l'avait mise dans sa poche, pendant qu'agité et tremblant ce dernier était assis sur le tabouret où deux minutes auparavant il écrivait sa ballade. Tout en plaçant le petit sac en dedans de sa robe, sur sa poitrine, le moine, d'un clignement d'yeux promit de partager avec Montigny et Tabary, qui lui en avaient fait la demande d'un geste silencieux. On ne peut nier qu'en beaucoup d'occasions un tempérament artistique rend un homme peu propre à l'existence pratique.

Bientôt cependant Villon se secoua, sauta debout et se mit en devoir comme les autres d'éparpiller et d'éteindre le feu. Avec beaucoup de précautions Montigny ouvrit la porte et attentivement examina la rue. Le chemin était libre, il n'y avait aucune patrouille indiscrète en vue. Toutefois on jugea plus sage de ne pas partir ensemble: Villon lui-même ayant hâte de partir, et les autres ne demandant pas mieux que d'être débarrassés de lui avant qu'il eût découvert le vol de son argent, il fut le premier qui sortit. Le vent triomphant avait emporté tous les nuages du ciel. Quelques vapeurs minces fuyaient rapidement à travers les étoiles. Il faisait un froid glacial et, par un effet d'optique assez commun, les objets apparaissaient plus définis, même qu'au grand jour. La ville endormie était complètement silencieuse. Des rangées de capuchons blancs, un champ rempli de petits monticules sous les étoiles scintillantes.

Villon maudit son sort. Pourquoi ne neigeait-il plus? Maintenant, n'importe où il irait, il laisserait une trace ineffaçable derrière lui, dans les rues étincelantes; n'importe où il irait, il serait toujours lié à la maison du cimetière Saint-Jean; n'importe où il irait, de ses propres pieds il tisserait la corde qui l'attacherait au crime et le conduirait au gibet. Le coin de l'œil ouvert du mort lui revint à la mémoire avec une nouvelle signification. Il fit claquer ses doigts comme pour ramasser ses esprits, et, prenant une rue au hasard, il s'avança courageusement dans la neige.

Tout en marchant, deux choses le préoccupaient: d'abord l'aspect du gibet de Montfaucon pendant cette nuit claire et pleine de vent, et ensuite le regard du mort, avec sa tête chauve et sa guirlande de cheveux rouges frisés; toutes les deux lui faisaient froid au cœur et il marchait de plus en plus vite, comme si l'agilité de ses pieds pouvait l'emporter loin de ses lugubres pensées. Quelquefois il se retournait, regardant par-dessus son épaule par saccades nerveuses, mais il était le seul être vivant dans les rues blanches, et le seul mouvement perceptible était celui de la neige soulevée en poussière brillante par les rafales.

Il distingua tout à coup devant lui une masse noire et deux lanternes. La masse était en marche si l'on en pouvait juger par les lanternes qui se balançaient comme portées par des hommes. C'était une patrouille. Quoiqu'elle ne fît que traverser sa route, il jugea prudent de se mettre hors de vue aussi vite qu'il le put. Il n'était pas d'humeur à être questionné, et il laissait des traces très visibles dans la neige. Directement à sa droite il y avait un grand hôtel avec des tonnelles et un grand porche devant la porte; il se rappela que cet hôtel était inhabité et à moitié en ruines, en trois enjambées il fut près du porche et sauta sous son abri. Au sortir de la lumière reflétée par la neige des rues, il y faisait très noir, et, les mains étendues, il essayait de pénétrer plus avant, quand il se heurta à un objet offrant un mélange inexplicable de résistance, dur et mou, ferme et branlant. Le cœur lui sauta; il fit un saut en arrière et fixa un regard effrayé sur l'obstacle. Il fit alors entendre un petit rire de soulagement. Ce n'était qu'une femme et une femme morte. Il s'agenouilla à son côté pour s'assurer de ce dernier point. Elle était glacée et rigide comme un bâton. Un petit chiffon de parure flottait au vent dans ses cheveux et elle avait une épaisse couche de fard sur les joues, appliquée sans aucun doute cette même après-midi. Ses poches étaient entièrement vides, mais dans son bas, sous la jarretière, Villon trouva deux petites pièces de monnaie appelées des blancs. C'était bien peu, mais c'était toujours quelque chose, et le poète fut remué d'un profond sentiment de pitié en pensant qu'elle était morte sans pouvoir dépenser son argent. Cela lui semblait être un mystère triste et impénétrable. Il jeta les yeux sur l'argent et ensuite sur la femme, les reportant sur l'argent, il secoua la tête à l'énigme de la vie humaine. Henri V d'Angleterre mourant à Vincennes tout de suite après sa conquête de la France, et cette pauvre coquine allant mourir de froid sous une porte avant d'avoir pu dépenser ses deux blancs, lui semblaient une manière cruelle de faire marcher le monde. Deux blancs à dissiper ne lui auraient pourtant pris que peu de temps, et c'eût été pour sa bouche une douce saveur de plus, encore un doux claquement des lèvres, avant que le diable prît son âme et que son corps fût livré à la vermine et aux oiseaux de proie. Il aimerait, pour lui, user tout le suif avant que la lumière s'éteigne et que la lanterne se brise.

Pendant que ces pensées lui traversaient l'esprit, machinalement il cherchait sa bourse. Son cœur tout à coup cessa de battre, une sensation de froid lui passa sur les mollets et un coup glacial sembla le frapper sur la tête. Pendant un instant, il resta pétrifié, puis il se tâta de nouveau d'un mouvement fiévreux, et alors il comprit sa perte; de suite il fut couvert de sueur. Aux dépensiers, l'argent est si vivant, si palpable; il n'est qu'un voile si fin entre eux et leurs plaisirs! Leur fortune n'a qu'une limite, celle du temps; et le prodigue, avec quelques louis, est l'empereur de Rome jusqu'à ce qu'ils soient dépensés. Pour un homme de cette sorte, la perte de son argent est le plus cruel des revers, c'est tomber du ciel à l'enfer, de tout à rien, dans l'espace d'un souffle. Il n'en souffre que davantage s'il a exposé sa tête pour se le procurer, s'il court le risque d'être pendu le lendemain pour cette même bourse gagnée si chèrement, partie si stupidement. Villon laissa échapper tous les jurons de son vocabulaire; il jeta avec fureur les deux blancs dans la rue, il montra le poing au ciel, il frappa du pied, et ne ressentit aucune horreur quand il se surprit piétinant sur le pauvre cadavre. Alors il remonta rapidement le chemin qui menait à la petite maison du cimetière. Il avait oublié toutes ses craintes de la patrouille, qui d'ailleurs était passée depuis longtemps, et il ne pensait qu'à sa bourse perdue. Il regarda en vain à droite et à gauche sur la neige, il ne vit rien. Il ne l'avait pas perdue dans la rue. Serait-elle tombée dans la maison? Il aurait bien voulu y rentrer et voir, mais la pensée de son sinistre habitant lui ôta tout courage. Et de plus, en s'approchant, il vit que leurs efforts pour éteindre le feu avaient été nuls, qu'il avait repris au contraire avec une nouvelle vigueur, et la lumière, sortant par les crevasses de la porte et des fenêtres, renouvela sa terreur des autorités et de la potence parisienne. Il revint vers l'hôtel et se traîna sur la neige pour retrouver l'argent qu'il y avait jeté dans sa fureur enfantine. Mais il ne retrouva qu'un blanc; l'autre, sans aucun doute, était tombé sur le côté et s'était enfoncé profondément dans la neige. Avec un seul blanc dans sa poche tous ces projets pour une nuit de débauche dans quelque taverne s'évanouirent. Non seulement le plaisir s'échappait en riant de son étreinte, mais un certain malaise l'envahit. La transpiration s'était séchée sur lui et quoique le vent fût tombé, le froid devenait de plus en plus vif; il se sentit paralysé et le cœur lui manqua. Que devait-il faire? Malgré l'heure avancée et la réussite improbable, il se décida à essayer la maison de son père d'adoption, le chapelain de Saint-Benoît.

Il courut tout le long du chemin et frappa timidement.

On ne répondit pas. Il frappa encore et encore, reprenant du cœur à chaque coup, et enfin il entendit des pas s'approcher de l'intérieur. Un guichet s'ouvrit sur la porte clouée de fer et laissa passer un jet de lumière jaune.

«Approchez la figure du guichet,» dit le chapelain, de l'intérieur.

«C'est seulement moi,» pleurnicha Villon.

«Ah! c'est... c'est seulement vous?» répliqua le chapelain. Il l'accabla alors d'une foule de jurons indignes d'un prêtre, pour l'avoir dérangé à une telle heure, et l'engagea à retourner au diable, d'où il venait.

«J'ai les mains bleues jusqu'aux poignets, mes pieds sont morts et me font mal; l'air piquant me cause des douleurs au nez; j'ai froid au cœur. Je serai peut-être mort avant le matin. Seulement pour cette fois, mon père et, devant Dieu, je ne vous redemanderai plus jamais!»

«Vous auriez dû venir de meilleure heure,» dit froidement l'ecclésiastique. «Les jeunes gens ont besoin d'une leçon de temps en temps.» Il ferma le guichet et sans hésitation rentra dans l'intérieur de la maison. Villon ne se possédait plus; il frappa des pieds et des mains sur la porte, et à grands cris appela le chapelain.

«Vieux renard véreux!» s'écria-t-il enfin. «Si je pouvais t'attraper, je t'enverrais la tête la première dans l'abîme sans fond.»

Le bruit faible d'une porte se fermant dans la maison, au bout de longs corridors, arriva jusqu'au poète. Il s'essuya la bouche avec le revers de la main tout en jurant. Et alors le côté ridicule de la situation le frappa; il rit et leva les yeux au ciel où les étoiles semblaient trembloter au malheureux résultat de son entreprise.

Qu'allait-il faire? Cela avait tout l'air d'une nuit à passer dans les rues glacées. La pensée de la femme morte le frappa tout à coup, et lui fit une belle peur; ce qui lui était arrivé à elle au commencement de la nuit pourrait bien lui arriver à lui avant la fin. Lui si jeune! avec tant de chances de plaisirs et de débauches devant lui! Il se sentit plus touché à la pensée de ce que pourrait être son sort que si c'eût été le sort d'un autre, et il se traça en imagination la scène qui s'ensuivrait le matin quand on trouverait son corps.

Il passa en revue toutes ses chances, tournant et retournant son blanc entre le pouce et l'index. Malheureusement, il était en de mauvais termes avec de vieux amis qui auraient pu avoir pitié de lui dans une telle calamité. Il avait écrit des satires contre eux en vers, il les avait battus et dupés, et pourtant, en se sentant serré de si près, il pensait qu'il y en avait un au moins parmi eux qui peut-être s'attendrirait. C'était une chance à courir, mais elle valait la peine d'essayer, et il irait voir.

En chemin il lui arriva deux petits incidents qui apportèrent une autre couleur à sa rêverie. D'abord, il tomba sur les pas d'une patrouille qu'il suivit pendant quelques centaines de mètres, quoiqu'elle allât dans une direction opposée à sa route. Cela le rassura un peu, il avait au moins confondu sa trace, car il était encore sous l'empire de l'idée d'être traqué à travers tout Paris dans la neige et appréhendé au collet le lendemain matin avant d'être éveillé. Il fut ensuite frappé bien différemment. Il passa un coin de rue, où pas très longtemps auparavant une femme et son enfant avaient été dévorés par des loups. Il réfléchit que le temps était des plus propices pour le renouvellement d'une telle aventure, et dans ces rues désertes un homme n'en serait sûrement pas quitte pour la peur. Il s'arrêta et regarda autour de lui avec un intérêt des plus désagréables. C'était un centre où plusieurs ruelles s'entre-croisaient; il les scruta toutes d'un bout à l'autre, retenant son haleine, se demandant s'il ne voyait pas quelque objet noir, galopant sur la neige, ou s'il n'entendait pas des rugissements entre lui et la rivière. Il se rappela sa mère lui racontant cette histoire, quand il était encore enfant. Sa mère! Si seulement il savait où elle demeurait, il serait sûr au moins d'un abri. Il résolut de s'informer le lendemain; puis il irait la voir, la pauvre vieille! Tout en faisant ces raisonnements il arriva à destination, son dernier espoir pour la nuit.

Comme toutes les autres, la maison était dans une obscurité complète; cependant, après quelques coups frappés, il entendit du bruit sur sa tête, le bruit d'un volet, et une voix méfiante demanda qui était là. Le poète se nomma, sur un ton bas, mais intelligible, et attendit non sans un certain effroi le résultat. Il ne se fit pas attendre. Une fenêtre s'ouvrit tout à coup et un baquet plein d'eau sale s'éclaboussa sur le seuil de la porte. Villon s'était un peu préparé à quelque chose de semblable et il s'était mis hors de portée autant que la structure du porche le lui avait permis, mais malgré tout il fut déplorablement trempé jusqu'à la ceinture. Son haut-de-chausse fut gelé presque instantanément. Il se vit déjà mort de froid; il se souvint qu'il avait une tendance à la phtisie, et il se mit à tousser en manière d'essai. Mais la gravité du danger lui calma les nerfs. Il s'arrêta à quelque cent mètres de l'endroit où il avait été si maltraité et il réfléchit le doigt au nez. Il ne voyait qu'un moyen d'avoir un refuge pour la nuit; c'était de le prendre. Il avait remarqué une maison non loin de là, dans laquelle il paraissait assez aisé de s'introduire, il se dirigea de ce côté promptement, s'amusant en route à s'imaginer une chambre encore chaude, avec une table encore chargée des restants du souper; il y passerait le restant de la nuit et il en sortirait le lendemain, les bras pleins d'argenterie de valeur. Il considérait même les mets et les vins qu'il préférerait, et tout en se rappelant ses plats favoris, le poisson rôti se présenta à son esprit, dans un mélange étrange d'amusement et d'horreur.

«Je ne finirai jamais cette ballade,» pensa-t-il et tressaillant à ce souvenir. «Que le diable emporte sa tête de truie,» répéta-t-il avec ferveur, et il cracha sur la neige.

La maison en question lui parut toute noire à première vue, mais comme il faisait une inspection préliminaire en vue d'un bon point d'attaque, un filet mince de lumière frappa son œil venant d'une fenêtre garnie de rideaux.

«Diable! pensa-t-il. Des gens éveillés. Quelque étudiant ou quelque saint; maudits soient-ils! Ne pourraient-ils pas tout aussi bien se soûler, aller se coucher et ronfler comme leurs voisins! A quoi servent le couvre-feu et les pauvres diables de sonneurs de cloches sautant au bout d'une corde dans les tours? A quoi sert le jour, si les gens veillent toute la nuit? Que la peste les étouffe!» Il ricana en s'apercevant où sa logique le conduisait. «Chacun à ses affaires après tout,» ajouta-t-il, «et s'ils sont éveillés, par Dieu, je puis peut-être honnêtement bien souper pour une fois et attraper le diable.»

Il alla courageusement à la porte et frappa avec assurance. Dans les deux premières occasions il avait frappé timidement, avec crainte d'attirer l'attention, mais pour le moment, après avoir rejeté la pensée d'une entrée par effraction, frapper à une porte lui semblait être un procédé des plus simples et des plus innocents. Le bruit de ses coups se répéta par toute la maison, et le son s'était à peine éteint qu'un pas mesuré s'approcha, une ou deux barres de fer furent ôtées et un côté de la porte fut grand'ouvert, montrant que les habitants de cette maison ne connaissaient pas la peur. Un homme de haute stature, musculeux, sec et un peu courbé dévisagea Villon. Sa tête était massive et cependant finement sculptée, le nez, plat au bout, avait une certaine distinction vers le haut où il joignait une forte paire de sourcils respirant l'honnêteté, la bouche était entourée de rides délicates; et l'ensemble du visage reposait sur une épaisse barbe blanche d'une coupe carrée et hardie. La lumière vacillante de la lampe prêtait peut-être à cette tête plus de noblesse qu'elle n'en avait réellement; néanmoins c'était une belle tête, respectable plutôt qu'intelligente, forte, simple et loyale.

«Vous frappez tard, Monsieur,» dit le vieillard d'un ton courtois.

Villon se fit petit, et murmura quelques mots serviles d'excuse; dans une crise de cette sorte, le mendiant prenait le dessus chez lui et l'homme de génie se cachait la tête avec confusion.

«Vous avez froid et faim?» répéta le vieillard. «Eh bien! entrez,» et il l'invita à pénétrer dans la maison d'un geste noble.

«Quelque grand seigneur,» pensa Villon, pendant que le maître de la maison, après avoir posé la lampe à terre, remettait en place les barres de fer à la porte.

«Vous m'excuserez si je vais devant,» dit-il quand ce fut fait, et il précéda le poète dans l'escalier et dans une grande pièce chauffée par un réchaud rempli de charbon et éclairée par une grande lampe suspendue au plafond. Il y avait peu de meubles, seulement quelque vaisselle d'or sur un buffet, quelques volumes in-folio et une armure placée entre les deux fenêtres. De belles tapisseries étaient pendues aux murs, une représentant le crucifiement de Notre-Seigneur, une autre une scène de berger et de bergères près d'un petit ruisseau. Sur la cheminée une panoplie d'armes.

«Prenez la peine de vous asseoir,» dit le vieillard et excusez-moi si je vous quitte. Je suis seul à la maison ce soir et si vous désirez manger, il faut que j'aille vous chercher quelque chose moi-même.»

Il ne fut pas plus tôt parti que Villon sauta de la chaise sur laquelle il venait de s'asseoir et se mit à examiner tout ce qu'il avait autour de lui avec la prudence et la convoitise d'un chat. Il pesa les flacons d'or dans sa main, ouvrit les livres, compta les armes sur la panoplie et essaya de découvrir avec quoi les sièges étaient rembourrés. Il souleva les rideaux et vit que les fenêtres étaient garnies de riches vitraux composés de figures d'aspect martial, autant qu'il en put juger. Il revint alors au milieu de la chambre, respira fortement et, tournant à plusieurs reprises sur ses talons, examina bien le tout, comme s'il eût voulu retenir dans sa mémoire chaque détail de l'appartement.

«Sept pièces de vaisselle,» dit-il. «S'il y en avait eu dix je l'aurais risqué. Une belle maison et un maître à l'avenant! que les saints me viennent en aide!

A ce moment, il entendit les pas du vieillard revenant le long du corridor. En un bond il fut sur sa chaise et humblement se mit à se chauffer les jambes près du réchaud.

Le maître de la maison avait un plat de viande dans une main et un broc de vin dans l'autre. Il posa le plat sur la table, faisant signe à Villon d'approcher sa chaise, et, allant au buffet, il en rapporta deux verres qu'il emplit.

«Je bois à votre meilleure chance,» dit-il gravement, touchant le verre de Villon avec le sien.

«A une plus ample connaissance,» dit le poète s'enhardissant.

Un simple homme du peuple eût été embarrassé par la courtoisie du vieux seigneur, mais Villon était vieux à ce jeu, il avait plus d'une fois amusé des grands seigneurs et il les trouvait d'aussi grands fripons que lui. Donc il se donna tout entier aux aliments posés devant lui, les dévorant avec voracité, pendant que le vieillard, renversé sur sa chaise, le regardait incessamment d'un œil curieux.

«Vous avez du sang sur votre épaule, mon garçon,» dit-il.

Montigny devait avoir posé sa main droite sur lui quand il était sorti de la maison. Dans son cœur il maudit Montigny.

«Ce n'est pas moi qui l'ai versé,» bégaya-t-il.

«Je ne le pensais pas,» répondit le maître de la maison paisiblement. «Une querelle?»

«Oui, quelque chose comme cela,» admit Villon avec un tremblement de voix.

«Un meurtre, peut-être?»

«Oh! non pas un meurtre,» dit le poète de plus en plus confus. «Le combat était loyal; tué par accident. Que Dieu me frappe de mort si j'y ai pris part!» ajouta-t-il avec ferveur.

«Un fripon de moins, il est probable,» observa le maître de la maison.

«Là, vous avez raison,» dit Villon infiniment soulagé. «Le plus grand fripon qu'il y ait d'ici à Jérusalem. Il est mort assez doucement. Mais ce n'était pas une belle chose à voir. Sans aucun doute vous avez vu des morts dans votre temps, monseigneur,» ajouta-t-il, jetant un regard sur l'armure.

«Un grand nombre,» dit le vieillard. «J'ai suivi les guerres, comme vous le voyez.»

Villon posa sa fourchette et son couteau.

«Y en avait-il de chauves?» demanda-t-il.

«Certainement, et il y en avait avec des cheveux aussi blancs que les miens.»

«Il me semble que les cheveux blancs ne me feraient pas autant d'impression,» dit Villon. «Les siens étaient rouges.» Et il eut un retour de son tremblement et d'envie de rire, lequel il noya dans une grande gorgée de vin. «Cela m'émotionne un peu, quand j'y pense,» continua-t-il. «Je le connaissais... que le diable l'emporte! Et aussi le froid vous donne des idées... ou les idées vous donnent froid, je ne sais plus lequel.»

«Avez-vous de l'argent?» demanda le vieillard.

«J'ai un blanc,» répondit en riant le poète. «Je l'ai pris dans le bas d'une coquine morte sous un porche. Elle était raide morte, pauvre fille, et froide comme un marbre; elle avait des petits bouts de ruban dans les cheveux. Ce monde est bien dur en hiver pour les loups, les filles et de malheureux fripons comme moi.»

«Moi,» dit le vieillard, «je suis Enguerrand de la Feuillée, seigneur de Brisetout, bailli du Patatrac. Qui et que pouvez-vous être?»

Villon se leva et fit une révérence appropriée à la circonstance. «On m'appelle,» dit-il, «François Villon, je suis un pauvre maître-es-arts de cette Université. Je sais un peu de latin et connais beaucoup de vices. Je puis faire des chansons, des ballades, des lais, virelais et rondeaux. J'aime le bon vin. Je suis né dans un grenier et très probablement je mourrai sur le gibet. Je puis ajouter qu'à partir de ce soir je suis le plus humble des serviteurs de Votre Seigneurie.»

«Non pas mon serviteur», dit le chevalier, «mon hôte pour ce soir, pas davantage.»

«Un hôte très reconnaissant,» dit Villon poliment, et d'un geste silencieux il but à la santé du maître de la maison.

«Vous êtes fin,» commença le vieillard en se tapant le front, «très fin; vous avez du savoir, vous êtes un clerc, et cependant vous prenez une petite pièce d'argent à une femme morte dans la rue. N'est-ce pas une espèce de vol?»

«C'est une espèce de vol qui se pratique beaucoup dans les guerres, monseigneur.»

«Les guerres sont le champ d'honneur,» reprit le vieillard avec orgueil. «L'homme joue sa vie sur un coup de dés; il combat au nom de son seigneur Dieu et toutes les seigneuries des saints et des anges.»

«Mettons,» dit Villon, «que vraiment j'aie été un voleur: ne jouais-je pas ma vie aussi, et contre un nombre de points beaucoup plus grand?»

«Pour du gain, mais pas pour l'honneur.»

«Du gain?» répéta Villon avec un haussement d'épaules. «Du gain! Un malheureux diable a besoin de souper et il le prend. De même fait le soldat en campagne. Voyons, que veulent dire toutes ces réquisitions dont nous entendons parler? Si ce n'est pas du gain pour ceux qui les font, les pertes se font toujours sentir pour les autres. Les hommes d'armes boivent près d'un bon feu pendant que le bourgeois se ronge les ongles pour leur acheter du vin et du bois. J'ai vu pas mal de laboureurs se balancer aux arbres dans la campagne; oui, j'en ai vu trente sur un seul orme, et quand j'ai demandé ce qu'ils avaient fait, on m'a répondu que c'était parce qu'ils n'avaient pas pu amasser tous ensemble assez de pistoles pour satisfaire les hommes d'armes.»

«Ce sont les nécessités de la guerre, que les gens de basse naissance doivent endurer avec résignation. Il est vrai qu'il y a des capitaines qui vont trop loin; il y a des esprits dans toutes les classes qui ne se laissent pas aisément émouvoir par la pitié, et il est vrai qu'il y en a beaucoup parmi ceux qui suivent la profession des armes, qui ne valent pas mieux que des brigands.»

«Vous voyez,» dit le poète, vous ne pouvez séparer le soldat du brigand, et qu'est-ce qu'un voleur si ce n'est un brigand isolé avec des manières circonspectes? Je vole deux côtelettes de mouton, sans même déranger le sommeil des gens; le fermier grogne un peu, mais il n'en soupe pas avec moins d'appétit du restant. Vous venez, soufflant glorieusement de la trompette; vous prenez le mouton entier et battez le fermier sans miséricorde par-dessus le marché. Je n'ai pas de trompette. Je suis simplement Pierre, Jean ou Paul; alors je suis un fripon, un chien, et la corde est encore trop bonne pour me pendre;--de tout mon cœur, mais demandez au fermier lequel de nous deux il préfère et lequel il maudit, la nuit, quand le froid le tient éveillé.

«Regardez-nous, nous deux,» dit Sa Seigneurie. «Je suis vieux, puissant et honoré. Si demain j'étais sans maison, des centaines de gens seraient fiers de m'abriter. Les pauvres iraient passer la nuit dans la rue avec leurs enfants, si seulement je faisais entendre que je désirais être seul. Et vous je vous trouve errant, sans domicile et volant des blancs à une femme morte sur les grands chemins! Je n'ai peur ni de l'homme ni de rien; je vous ai vu trembler et perdre contenance à un mot. J'attends content dans ma maison les ordres de Dieu ou un appel du roi m'envoyant encore sur le champ de bataille. Vous, vous attendez la potence, une mort rude et rapide, sans espoir ou honneur. N'y a-t-il aucune différence entre nous deux?»

«Comme entre le jour et la nuit, j'en conviens,» dit Villon. «Mais si j'étais né seigneur de Brisetout, et que vous ayez été le pauvre écolier François, la différence eût-elle été moindre? N'aurais-je pas été en train de me chauffer les genoux près de ce réchaud, pendant que vous vous seriez traîné dans la neige pour ramasser des blancs? N'aurais-je pas été le soldat et vous le voleur?»

«Un voleur?» cria le vieillard. «Moi, un voleur! Si vous compreniez vos paroles, vous vous repentiriez de les avoir dites.»

Villon, de la main, fit un geste d'une impudence inimitable. «Si Votre Seigneurie m'avait fait l'honneur de suivre mon argument!» dit-il.

«Je vous fais trop d'honneur en me soumettant à votre présence,» dit le chevalier. «Apprenez à retenir votre langue quand vous parlez à des hommes vieux et honorables, ou quelqu'un plus vif que moi pourrait vous réprimander d'une façon qui vous toucherait de plus près.» Il se leva alors et se mit à aller à l'autre bout de la chambre, combattant sa colère et son antipathie.

Villon, à la dérobée, remplit son verre, s'assit plus à son aise, croisant les jambes et appuyant sa tête dans une main et le coude sur le dos de la chaise. Il était rempli et il avait chaud. La nuit, après tout, s'était très bien passée, et il était moralement sûr qu'il ne serait aucunement molesté dans son départ le lendemain.

«Dites-moi une chose,» dit le vieillard, s'arrêtant dans sa marche. «Êtes-vous vraiment un voleur?»

«J'ai réclamé les droits sacrés de l'hospitalité», répond le poète. «Monseigneur, je suis un voleur.»

«Vous êtes bien jeune,» continua le chevalier.

«Je ne serais jamais devenu si vieux,» répliqua Villon, «si je ne m'étais servi de ces dix talents;» montrant ses doigts. «Ils m'ont donné à manger et à boire.»

«Vous pouvez encore vous repentir et changer.»

«Je me repens tous les jours,» dit le poète. «Il y a peu de gens autant adonnés au repentir que le pauvre François. Quant à changer, que quelqu'un d'abord change ma condition. Un homme est obligé de continuer de manger, quand ce ne serait que pour lui permettre de continuer à se repentir.»

«Le changement doit commencer dans le cœur,» dit le vieillard solennellement.

«Mon cher Seigneur,» répondit Villon, «vous imaginez-vous que vraiment je vole par plaisir? Je hais de voler autant que je hais tout autre travail et danger. Mes dents claquent quand j'aperçois un gibet. Mais il me faut manger et boire, il faut me mêler à quelque espèce de société. Que diable! Un homme n'est pas un animal solitaire.

«Cui Deus feminam tradit. Faites-moi le panetier du roi, faites-moi abbé de Saint-Denis, faites-moi bailli du Patatrac, sûrement alors je changerai. Mais tant que vous me laisserez le pauvre écolier François Villon, sans un blanc, dame! naturellement je resterai le même.»

«La grâce de Dieu est toute puissante.»

«Je serais un hérétique, si je le mettais en question,» dit François. «Il vous a fait seigneur de Brisetout, bailli du Patatrac, il ne m'a donné rien que mon esprit vif sous mon chapeau et ces dix doigts sur les mains. Puis-je me verser du vin? Je vous remercie respectueusement. Par la grâce de Dieu, vous avez un vignoble très supérieur.»

Le seigneur de Brisetout reprit sa marche, les mains derrière le dos. Peut-être son esprit n'était-il pas encore très édifié sur le parallèle existant entre un soldat et un voleur; peut-être Villon lui avait-il inspiré quelque sympathie; peut-être ses idées étaient elles confondues dans sa tête par ce raisonnement si peu familier. Mais quelle que fût la cause, il désirait ardemment convertir le jeune homme à de meilleurs sentiments et il ne pouvait se décider à le renvoyer dans la rue.

«Il y a dans tout ceci quelque chose de plus que je ne puis comprendre,» dit-il enfin. «Vous avez la bouche pleine de subtilités et le diable vous a mené loin sur le mauvais chemin, mais le diable est un esprit très faible devant la vérité de Dieu, et toutes ses subtilités s'évanouissent à un mot de véritable honneur, comme la nuit fait place au jour. Ecoutez-moi une fois de plus. J'ai appris il y a longtemps qu'un gentilhomme doit vivre chevaleresquement pour son Dieu et l'aimer, de même pour le roi et sa dame, et, quoique j'aie vu des choses bien étranges, j'ai toujours fait en sorte de régler ma vie sur ce précepte. Ce n'est pas écrit seulement dans toutes les nobles histoires, mais dans le cœur de tout homme, s'il veut se donner la peine de le lire. Vous parlez d'aliments et de vin; je sais très bien que la faim est une grande souffrance à endurer, mais vous ne parlez pas d'autres nécessités: vous ne dites rien de l'honneur, de la foi à Dieu et aux autres hommes, de courtoisie, d'amour sans reproche. Peut-être ne suis-je pas très éclairé,--et cependant je crois que je le suis,--vous me paraissez être un homme qui a perdu son chemin et fait une grande erreur dans sa vie. Vous pensez à vos petits besoins et vous avez complètement oublié les grands, les vrais, les seuls; vous êtes comme un homme qui voudrait se guérir du mal de dents le jour du jugement dernier. Car de telles choses, comme l'honneur, l'amour et la foi, ne sont pas seulement plus nobles que le boire et le manger; mais il me semble que vraiment nous les désirons davantage et souffrons plus intolérablement de leur absence.

«Je vous parle comme je crois que vous me comprendrez le mieux. N'oubliez-vous pas, quand vous avez le soin de vous remplir le ventre, un autre appétit de votre cœur qui gâte tout le plaisir de votre vie et vous tient continuellement malheureux?»

Villon se sentit visiblement blessé par tout ce sermon. «Vous croyez que je n'ai aucun sens de l'honneur,» s'écria-t-il. «Je suis assez pauvre, Dieu le sait! C'est dur de voir les gens riches avec des gants et de se souffler dans les doigts. Un ventre vide est une chose bien amère, malgré que vous en parliez si légèrement. Si vous l'aviez eu autant de fois que moi, vous changeriez de ton. Dans tous les cas je suis un voleur, faites-en ce que vous voudrez; mais je ne suis pas un réprouvé de l'enfer, ou que Dieu me frappe de mort! Je veux vous faire savoir que j'ai mon honneur à moi aussi bon que le vôtre, quoique je n'en fasse pas parade tout le long du jour, comme si c'était un miracle de Dieu d'en avoir. Cela me semble tout naturel à moi et je le tiens renfermé jusqu'au moment du besoin. Enfin, voyons, regardez, combien de temps ai-je été avec vous ici dans cette pièce? Ne m'avez-vous pas dit que vous étiez seul dans cette maison? Regardez votre vaisselle d'or. Vous êtes fort, si vous voulez, mais vous êtes vieux, désarmé, et j'ai mon couteau. Qu'avais-je à faire, rien qu'un petit mouvement de l'épaule, et vous étiez là, avec l'acier froid dans le corps, et moi marchant par les rues les bras pleins de coupes d'or. Croyez-vous que je n'avais pas assez d'esprit pour voir cela? Et j'ai dédaigné l'action. Les voilà, vos gobelets, sains et saufs, vous voilà, vous, votre cœur battant comme s'il était neuf, et me voilà, moi, prêt à sortir, aussi pauvre que je suis entré, avec mon blanc que vous m'avez jeté au visage. Et vous croyez que je n'ai aucun sens d'honneur! Que Dieu me pardonne!»

Le vieillard étendit le bras droit. «Je vais vous dire ce que vous êtes,» dit-il. «Vous êtes un fripon, mon garçon, un fripon fini et un vagabond. J'ai passé une heure avec vous. Eh bien! croyez-moi, je me sens taché! Et vous avez bu et mangé à ma table. Maintenant j'en ai assez de vous, le jour est venu, et l'oiseau de nuit doit retourner à son nid. Voulez-vous passer devant ou marcher derrière moi?»

«Comme vous voudrez,» répliqua le poète en se levant. «Je vous crois strictement honorable.»

Pensivement il vida son verre. «J'aurais voulu pouvoir ajouter que vous étiez intelligent,» continua-t-il, se cognant la tête du poing. L'âge, l'âge, la cervelle se raidit et devient rhumatisante.

Le vieillard le précéda, par respect pour lui-même. Villon suivit, sifflant, les pouces dans sa ceinture.

«Que Dieu ait pitié de vous!» dit le seigneur de Brisetout à la porte.

«Au revoir, papa,» répliqua Villon en bâillant. «Beaucoup de remerciements pour le gigot froid.»

La porte se referma derrière lui. Le point du jour se faisait sentir sur les toits blancs. Un froid vif et pénétrant accompagnait la venue de la lumière. Villon s'arrêta au milieu de la rue et se détira avec bonheur. «Ce vieux Monsieur n'est pas des plus gais,» pensa-t-il. «Je me demande combien valaient ses gobelets.»

FIN

TABLE

Le cas du Docteur Jekyll. 1

Un logement pour la nuit. 205

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