Chapitre 9 Soupçons et stratagèmes
Longtemps, Florence, secouée de sanglots éperdus, resta le front appuyé sur l’épaule de sa fidèle gouvernante.
Mary, tout en pleurant silencieusement elle-même, lui caressait doucement les cheveux, et murmurait, avec une tendresse infinie, des paroles de consolation.
La jeune fille, enfin, releva son visage.
— Vous avez raison, Mary, dit-elle d’une voix basse, mais affermie. Je n’ai pas le droit de bouleverser la vie de cette mère admirable qu’a toujours été pour moi Mme Travis, et que j’aime autant qu’elle m’aime. Je ne prends rien à personne. Celui dont je tiens la place, ce malheureux garçon que Jim Barden croyait son fils, est mort. Le terrible secret qui pèse sur moi doit rester ignoré. Vous l’avez gardé vingt ans, Mary, vous le garderez toujours. Moi, avec votre aide, je le garderai aussi… À moins, cependant, qu’il ne soit divulgué par les actes qu’il me fera commettre dans l’avenir, sans que je puisse, sans que je veuille peut-être m’en défendre… À moins même que ce que j’ai déjà fait ne vienne à se découvrir.
— Flossie, ma chérie, c’est impossible ! cria Mary, épouvantée. Comment les soupçons se porteraient-ils sur vous ?
Florence eut un mouvement d’épaules, où il y avait comme un défi.
— Oui, sans doute, c’est impossible !… Du reste, il me semble, voyez-vous, Mary, que je retrouverais, pour détourner les soupçons, s’ils s’éveillaient, toute l’énergie, toute l’adresse et toute l’audace que j’ai eues pour accomplir les actes que l’on pourrait me reprocher… Ces actes, du reste, je ne les regrette pas, loin de là. Ils tombent sous le coup de la loi, c’est vrai ; mais je crois encore, en toute conscience, qu’en les faisant, j’ai fait le bien…
— Mon enfant, n’envisagez pas ainsi cette aventure folle et terrible, supplia la gouvernante… Songez à quoi vous vous exposiez. C’est un cauchemar d’où vous sortez et qu’il faut chasser à jamais !
— Soit ! Mais vous oubliez, Mary, que j’ai sur la main droite quelque chose qui se chargera de me rappeler trop souvent ce que je suis et quelle fatalité pèse sur moi…
La jeune fille garda un moment le silence, puis, avec un rire nerveux, qui alarma la gouvernante :
— Je m’aperçois que, vraiment, je suis née pour l’aventure… Non, ma bonne Mary, je vous en prie, ne prenez pas cet air affolé. C’est fini, maintenant, je deviens raisonnable… Rentrons, voulez-vous ?…
La jeune fille, accompagnée de Mary, regagna sa chambre. Elle se préparait à changer de toilette, lorsque la vieille gouvernante, qui était debout près de la fenêtre, eut une exclamation d’effroi.
— Florence, voyez, là-bas, sur la route, le Dr Lamar ; il vient ici ! Pourquoi ? Mon Dieu, mon enfant, rappelez-vous qu’il vous a rencontrée au parc, après la poursuite de l’automobile. Ne vous soupçonne-t-il pas ?…
— D’être la femme voilée ? Ma pauvre Mary, quelle imagination ! Comment le Dr Lamar me soupçonnerait-il ? S’il vient ici, c’est parce que je l’en ai prié moi-même. C’est un homme du monde, et un savant remarquable… Mais, attendez, je vais prévenir ma mère.
Légère, elle s’élança dans l’escalier.
— Ma chère mère, dit-elle à Mme Travis, j’ai vu venir le Dr Lamar. Voudrez-vous lui dire que je vais le recevoir dans une minute ? je remonte m’habiller. Vite, Mary, cria-t-elle, lorsqu’elle eut regagné sa chambre, aidez-moi à me faire belle, je veux éblouir le Dr Lamar !
Elle s’assit devant sa coiffeuse.
Pendant ce temps, au rez-de-chaussée, Yama, le domestique japonais, introduisait Max Lamar auprès de Mme Travis, qui le reçut avec une amabilité marquée.
Quand elle fut coiffée, Florence s’approcha de la glace de sa cheminée.
Tout à coup, elle pâlit ; dans la glace, ses yeux s’étaient fixés sur sa main droite.
— Mary ! appela-t-elle d’une voix changée ; Mary ! regardez !… La gouvernante pâlit à son tour. Sur la main de la jeune fille, le Cercle rouge venait d’apparaître, couronne écarlate sur la peau satinée. Mais à peine une seconde fut-il visible dans tout son éclat sinistre. Déjà, il s’effaçait.
— C’est fini ! cria Florence, joyeuse comme une enfant. Voyez, Mary ! Je suis délivrée ! Je descends maintenant.
Le fracas d’une porcelaine qui se brise l’interrompit. Elle avait, en voulant prendre une fleur, heurté sur la cheminée une potiche, qui, tombant à terre, s’y était fracassée.
— Voulez-vous appeler Yama, pour qu’il ramasse ces débris, dit Florence à Mary.
Elle sortit de la chambre. Mary, bientôt, descendit à son tour par un escalier de service. Rencontrant le domestique japonais, elle lui transmit l’ordre d’aller ramasser les débris de la potiche brisée. Puis la gouvernante gagna, sans bruit, le grand vestibule.
Mme Travis s’était éloignée, pour donner quelques ordres. Florence et Max Lamar se trouvaient seuls. Assis côte à côte sur un grand canapé, ils causaient familièrement.
Mary, sans qu’ils prissent garde à sa présence, se glissa dans le vestibule et se dissimula derrière une draperie.
— Vous avez dû voir des choses bien étranges et bien horribles au cours de votre carrière, disait Florence, d’autant plus que vous vous occupez aussi de… police, je crois, docteur Lamar ?
— Oui, dit tranquillement Max Lamar. Il m’est arrivé, tout récemment, vous le savez, de seconder la force publique, et je vais justement me permettre de vous poser une question qui a trait à l’enquête que je poursuis en ce moment.
— Une question ? à moi ? demanda Florence, avec l’apparence d’un parfait étonnement.
— Oui, une question importante. Dites-moi, hier, au moment où nous nous sommes rencontrés, n’aviez-vous pas vu dans le parc une femme voilée ?
Florence, malgré son empire sur elle-même, ne put s’empêcher de changer légèrement de couleur.
— Attendez donc, dit-elle. Mais oui, en effet ! Il me semble bien avoir croisé, un peu avant de vous rencontrer, une femme en grand deuil, qui marchait d’un pas rapide…
Florence s’interrompit. Yama, le maître d’hôtel japonais, était debout devant elle, lui présentant un morceau de papier à moitié consumé.
Yama venait, selon l’ordre que lui avait donné Mary, de ramasser dans la chambre de Florence les débris de la potiche cassée, et, ce faisant, il avait trouvé par terre le singulier document, qu’il s’empressait d’apporter à la jeune fille.
Florence, d’un mouvement brusque, saisit la feuille. Yama s’éloigna aussitôt.
Elle se raidit contre un frémissement de terreur nerveuse. D’un coup d’œil, elle avait reconnu quel était le papier. Max Lamar, d’un mouvement spontané, s’était penché sur la feuille, à moitié consumée, que tenait la jeune fille.
Il lut :
Au 19 juin prochain, j sieur Karl Bauman dix dollars, acompte sur mon emprunt de cent lars, plus les intérêts au 10 % par semaine. Total : vingt
John PETERSON
C’était la reconnaissance échappée au feu, et que Florence avait jetée machinalement dans la potiche de sa cheminée.
Lamar avait eu un tressaillement de stupeur.
Maintenant, il relevait sur le visage de Florence un regard où le premier étonnement avait fait place à un soupçon que son invraisemblance faisait hésiter encore.
— Mademoiselle Travis, prononça-t-il avec gravité, vous savez quel est ce papier ? C’est une des reconnaissances qui ont été dérobées à M. Bauman.
— Mais… oui… en effet… dit Florence, d’un ton aussi calme qu’elle put.
— Permettez-moi, continua Lamar, de vous demander la provenance de ce document.
Il y eut un silence.
Florence, désemparée, cherchait éperdument une réponse.
— Ce document, dit-elle enfin lentement, comment je l’ai entre les mains ? Mon Dieu, c’est fort simple. Hier, dans le parc, alors que cette femme voilée, dont nous parlions tout à l’heure, eut passé près de moi rapidement, elle laissa tomber à terre un papier. Je l’ai ramassé presque machinalement, et, en rentrant chez moi, je l’ai jeté, sans même le lire, dans la potiche qui était sur la cheminée de ma chambre, et que j’ai cassée tout à l’heure.
L’explication était, à la rigueur, plausible, et Lamar parut l’accepter comme telle.
— Cette mystérieuse femme voilée se serait donc débarrassée de ce document compromettant au moment où elle se serait crue sur le point d’être prise, dit-il à mi-voix. Mademoiselle Travis, poursuivit-il, j’attache une grande importance à connaître l’endroit précis où vous vous êtes croisées avec cette inconnue. Puis-je vous demander d’être assez bonne pour m’accompagner jusqu’au parc, afin de me l’indiquer ?
— Très volontiers, répondit Florence aussitôt.
Elle prit un chapeau, se ganta et sortit avec le Dr Lamar. Ils marchaient côte à côte, en échangeant quelques paroles banales, et atteignirent bientôt le parc.
Florence s’arrêta au détour d’une allée.
— Mon cher docteur, dit-elle tranquillement, en regardant Max Lamar en face, c’est ici, autant que je puisse m’en souvenir, que j’ai croisé cette fameuse femme voilée.
— De quelle direction venait-elle ? demanda-t-il d’un ton froid.
— De cette direction… commença Florence en indiquant sa droite. Mais elle s’interrompit stupéfaite.
Max Lamar sursauta et eut une exclamation étouffée.
Là-bas, debout au pied d’un gros arbre, se tenait la femme mystérieuse, la femme au voile noir et au manteau noir.
Max Lamar, un moment interdit, se précipita dans sa direction.
La femme voilée l’aperçut et prit la fuite en courant.
Florence, d’abord clouée sur place par la surprise, en un éclair comprit quelle était celle dont le sublime dévouement avait imaginé d’attirer sur elle-même les soupçons qui menaçaient son enfant bien-aimée.
— Oh ! Mary, ma chère Mary, balbutia-t-elle, bouleversée par l’émotion.
Elle s’élança. Mary fuyait rapidement, mais le manteau qu’elle portait gênait ses mouvements, et Max Lamar se rapprochait d’elle.
La fugitive, dans une course folle, atteignit enfin l’extrémité du parc, qui donnait sur la campagne. Elle franchit la route, Max Lamar gagnait à chaque pas du terrain. Mary, haletante, aperçut devant elle un garage dont la porte était ouverte. Elle s’y jeta, referma le battant et poussa les verrous intérieurs.
Max Lamar, qui arrivait, poussa une exclamation de dépit qui se changea en un cri de triomphe.
La fugitive s’était trop hâtée de refermer la porte ; un large pan de son manteau noir y était resté pris et dépassait au-dehors.
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