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Chapitre 13 Le bal de l’hôtel Surfton

Lorsque l’auto amenant Florence, Mme Travis et Mary s’arrêta devant le péristyle de l’hôtel Surfton, le bal se trouvait déjà commencé.
Florence, radieuse, entra dans les salons : elle se savait jolie et élégante, elle voulait s’amuser, rien d’autre n’existait plus pour elle… Et aussi, obscurément, elle attendait, ce soir, une surprise heureuse…

Tout à coup, elle tressaillit : du seuil d’un petit salon, elle avait reconnu, à quelques pas, Max Lamar, en conversation animée avec deux hommes : Chertek et Ted Drew, qui espéraient trouver dans la foule élégante du bal quelque trace de leur mystérieuse voleuse.

— Nous n’avons toujours rien découvert, docteur Lamar, disait Chertek, et nous n’avons maintenant d’espoir qu’en vous.

— Je vous remercie infiniment de votre bonne opinion, monsieur, dit Lamar avec froideur, mais, vraiment, l’enquête manque un peu trop d’éléments. Et puis, n’oubliez pas que je suis médecin et non détective.

— Je n’oublie pas surtout votre réputation de perspicacité et d’énergie, docteur Lamar, reprit Chertek, et, puisque vous vous êtes consacré à déchiffrer ce mystère du Cercle rouge, dont on commence à tant parler, nous espérons que vous voudrez bien nous accorder jusqu’au bout votre précieux concours.

— Et vous savez, Lamar, vous n’aurez pas à vous en plaindre, si vous réussissez, interrompit Ted Drew, avec sa brutalité coutumière.

— Cela suffit, monsieur Ted Drew, dit Lamar, lui coupant sèchement la parole, et si j’accepte de faire l’enquête, c’est qu’elle se rattache au problème du Cercle rouge, que je me suis juré de résoudre.

À ce moment Lamar tournant la tête, vit Florence qui lui souriait dans l’embrasure d’une porte. Quelques mots de la conversation des trois personnes étaient parvenus jusqu’à elle, et elle avait admiré les réponses fières et hautaines de Max Lamar.

— Excusez-moi, messieurs, dit celui-ci dont le visage s’était animé en reconnaissant la jeune fille, j’aperçois Mlle Travis et je vais aller la saluer.

Quittant ses interlocuteurs, il traversa le salon et vint s’incliner devant Florence et devant Mme Travis.

Au moment où Max Lamar saluait Florence Travis, une jeune femme apparut à la porte du petit salon ; c’était Clara Skinner qui venait « travailler » au bal de l’hôtel Surfton. Un corsage de velours noir, très décolleté, faisait valoir la matité de ses épaules nues. Ses yeux brillaient sous la frange de ses cheveux noirs.

Du premier coup d’œil jeté dans le petit salon, Clara aperçut Lamar. Aussitôt elle se rejeta en arrière et gagna une pièce voisine.

Soudain elle fit halte. Non loin d’elle un jeune homme roux, vêtu d’un habit correct et appuyé aux chambranles d’une porte, regardait les danseurs.

Clara Skinner eut une toux légère. Le jeune homme roux tourna la tête, Clara, aussitôt, portant la main à sa coiffure, laissa voir à son annulaire une bague, simple cercle de corail.

Le jeune homme s’approcha et salua.

— Voulez-vous me permettre, madame, de vous inviter pour un fox-trot, dit-il avec courtoisie. Et il ajouta plus bas, très gravement : à moins que vos souliers de bal ne vous gênent pour danser ?

Cette question singulière n’étonna point Clara.

— J’ai un si bon cordonnier, que j’ignore cette sorte de gêne, répondit-elle à mi-voix, en appuyant sur les mots.

Sûrs l’un et l’autre de ne pas se tromper, ils partirent ensemble.

— Vous travaillez avec Sam ? dit à voix basse le jeune homme, tout en dansant.

— Oui. Vous aussi ? C’est bizarre que nous ne nous connaissions pas…

— Je viens du Canada, où j’avais filé pour éviter des ennuis.

— Où est Tom Dunn ?

— En bas. Il lave les verres. Il s’est fait engager comme extra.

— Attention, dit Clara tout à coup. Le couple à gauche : la petite blonde en blanc, avec la broche à son corsage…

Ils firent rapidement quelques pas glissés et, soudain, par un hasard malheureux, entrèrent en collision violente avec le couple que venait de distinguer Clara. La jeune femme en blanc glissa. Clara et le jeune homme roux se confondirent en excuses qui furent agréées poliment, quoique la jeune femme en blanc se fût tordu la cheville, si bien que son cavalier dut la conduire jusqu’à une chaise et aller lui chercher une coupe de champagne.

Elle but lentement, mais elle semblait oppressée et porta la main à sa poitrine.

— Mon Dieu, cria-t-elle tout à coup. J’ai perdu ma broche de diamants !

Bouleversée, elle regarda autour d’elle, puis retourna dans la grande salle et se mit à chercher à terre le bijou perdu, aidée de son cavalier, puis de plusieurs autres personnes, mais ce fut en vain.

Clara qui, peu après l’accident, avait quitté le bras de son complice, se mêla à cette recherche avec une si grande ardeur qu’elle heurta deux ou trois personnes.

Après quelques minutes, elle vit au seuil d’un petit salon le jeune homme roux qui lui faisait signe de la rejoindre.

— C’est l’homme à l’écrin dont je vous ai parlé, murmura-t-il. Il m’a demandé à vous être présenté. Il a déjà bu deux bouteilles de champagne… Attention, n’oubliez pas ; ici, je m’appelle Davis, et vous êtes ma sœur, Maud Meldon.

Clara répondit par un regard significatif. Elle avait compris. Le jeune homme roux appela d’un geste un gros homme d’une quarantaine d’années, haut en couleur, portant de gros bijoux voyants.

Il s’avança avec empressement.

— Je vous présente M. Strong, ma chère Maud, dit le pseudo-Davis ; monsieur Strong, ma sœur, Mme Meldon.

Le gros homme s’inclina, ils causèrent quelques instants tous les trois, puis M. Strong, visiblement impressionné par la soi-disant Maud Meldon, offrit son bras à la jeune femme pour la conduire au buffet.

— Cette fête est charmante, lui dit Clara, qui affectait de plus belle des airs nonchalants et langoureux.

— Oui, maintenant elle est charmante, dit avec ardeur le gros homme. Ah ! mistress Meldon, lorsque je vous ai vue, les lustres…

Il s’embarrassa dans des galanteries compliquées. Clara l’écoutait avec des regards en coulisse qu’il prenait pour un encouragement.

Au buffet, elle trempa ses lèvres dans un verre d’orangeade, et il avala quatre ou cinq gobelets de champagne. Clara en profita pour se rapprocher d’une grosse dame, toute constellée de bijoux.

M. Strong l’entraîna ensuite dans une serre à demi obscure où le gros homme, exalté par le champagne, devint lyrique et lui offrit de l’enlever.

Quelques minutes après, seule, elle rejoignait dans un petit salon le jeune homme roux qui l’attendait.

— Voilà la clé de sa malle, lui dit-elle très vite en lui glissant à la dérobée une petite clé. Je la lui ai prise sous prétexte de regarder une médaille à sa chaîne de montre. Vous savez où est sa chambre ?

— Oui, la mienne est tout près. L’écrin est dans sa malle, qui est blindée comme un coffre-fort. Mais lui, où est-il ?

— Il va m’attendre dans un bosquet du jardin. Je lui ai donné rendez-vous pour dans une demi-heure d’ici. Il patientera bien une autre demi-heure avant de penser que je me suis moquée de lui… s’il pense jamais cela… Ne vous pressez pas, vous avez tout le temps… Vous porterez les pierres à Sam comme d’habitude… Maintenant bonsoir, nous n’avons plus besoin de nous parler.

Pendant que le jeune homme roux faisait un tour dans la salle de bal, avant de monter dans la chambre de l’infortuné Strong qui, dans les jardins, attendait déjà sa conquête, Clara Skinner se dirigea vers un grand salon meublé de fauteuils confortables.

Clara, d’un coup d’œil, s’assura que personne ne s’y trouvait, puis vint dans un angle du salon où, sur un socle, un bronze représentait un chevalier en armure. Clara, fouillant dans une poche dissimulée dans la doublure de sa jupe, en tira d’abord une broche en brillants, qui était précisément celle qu’avait perdue la danseuse en robe blanche. Clara prit une bourse dans son corsage et y mit la broche, puis elle y plaça un collier de perles et une boucle de rubis qu’elle tira successivement de sa poche. Elle remit ensuite la bourse dans son corsage.

Cela fait, l’aventurière s’approcha du socle de la statue. Derrière un des pieds de bronze du chevalier porte-flambeau se trouvaient quelques objets que Clara elle-même, au commencement de la soirée, était venue y cacher furtivement. Elle reprit ces objets. C’était la petite boîte de couleurs et la fiole que Sam Smiling lui avait données.

Rapidement, après avoir imprégné de vermillon le pinceau humecté du liquide de la fiole, elle traça sur le dos de sa main droite un cercle rouge. Elle en rectifia quelques détails, replaça sur le socle la boîte et la fiole et attendit que la couleur fût sèche.

Alors, dissimulant sa main le long de sa jupe, elle quitta le salon.

Mme Travis, Florence et Max Lamar, au commencement de la soirée, avaient causé gaiement pendant quelques minutes. Mary, à peu de distance, les observait. La pauvre femme ne pouvait se défendre d’une sourde terreur quand elle voyait ensemble la jeune fille et l’homme qui l’avait déjà soupçonnée.

Aussi éprouva-t-elle un vif soulagement lorsqu’un jeune homme vint inviter Florence pour danser.

Lamar conduisit Mme Travis à un fauteuil et retourna trouver Ted Srew et Chertek, avec qui il eut une courte conversation. Mary, rassurée, alla s’asseoir auprès de la porte de l’antichambre.

Florence dansa longtemps avec une ardeur infatigable. Enfin elle se dirigea vers le petit salon où elle pensait retrouver Mme Travis. Mais le Dr Lamar, qui était debout dans l’embrasure d’une fenêtre, s’approcha d’elle, comme elle passait devant lui sans le voir.

— Eh bien, mademoiselle, ce shimmy ne vous tente pas ? Vraiment, je n’ai jamais tant regretté de ne pas danser…

Il parlait avec l’aisance d’un homme du monde qui formule une galanterie banale, mais, dans sa voix, Florence crut sentir l’imperceptible tremblement d’une amertume, d’une jalousie peut-être qu’il ne pouvait entièrement contenir. La jeune fille, sans se l’avouer, fut touchée et en même temps satisfaite.

D’un geste spontané, elle prit le bras de Max Lamar :

— Voulez-vous que nous causions un peu, loin de tout ce mouvement ?

Lamar, en sentant le bras de la jeune fille se poser sur le sien, eut peine à réprimer un frémissement de joie, mais il affecta un ton calme.

— Gagnons le fumoir, dit-il.

Le fumoir était une vaste pièce confortable et gaie. Au fond, adossé à une porte qu’une double portière de velours cachait, se trouvait un grand canapé où les deux jeunes gens s’assirent côte à côte.

Il y eut entre eux un silence qui se prolongea quelques instants. Ce n’était plus de la sympathie, ni même de l’amitié, qui les unissait. Un sentiment plus profond et plus tendre chaque jour les rapprochait davantage, les pénétrant d’un trouble grandissant.

La jeune fille fit un effort pour secouer cette émotion vague et douce.

— Où en est votre affaire du Cercle rouge ? demanda-t-elle avec intérêt.

— Je suis dans l’inconnu, répondit Max. À chaque pas, je me heurte à une énigme nouvelle.

Florence hésita une seconde.

— Voulez-vous que je vous aide à l’éclaircir ? proposa-t-elle soudain.

Lamar eut un mouvement de surprise et se mit à rire.

— Vous, mademoiselle ?

— Oui, moi. Je vous parle très sérieusement. Cela m’intéressera beaucoup. Du reste j’ai des droits à m’en occuper, ajouta-t-elle en jetant au médecin légiste un coup d’œil significatif. Lamar se souvint des soupçons qu’il avait conçus à l’égard de la jeune fille et ne put s’empêcher de rougir.

— Eh bien ! soit, dit-il. C’est entendu, vous serez pour moi une précieuse collaboratrice.

Il s’interrompit, croyant entendre derrière lui un léger frôlement. Il tourna la tête, mais il ne vit rien.

— Alors, puisque vous m’acceptez comme collaboratrice, continuait Florence, il faut commencer par me rappeler en quelques mots ce que vous savez du problème…

Quelqu’un qui survenait lui coupa la parole. C’était un homme en habit noir dont le visage semblait soucieux.

— Le docteur Lamar ? dit-il.

— C’est moi, monsieur, répondit Lamar un peu surpris.

— Pardonnez-moi de vous déranger, monsieur, reprit l’autre. Je voudrais vous demander quelques instants d’entretien.

Lamar s’excusa auprès de Florence et s’éloigna de deux ou trois pas avec le nouveau venu.

— Je m’appelle John Redmon, dit celui-ci, et je suis le directeur de l’hôtel. J’ai appris que vous étiez ici, docteur Lamar, je me suis permis de venir vous déranger. J’ai besoin de votre aide.

— De quoi s’agit-il ? dit Lamar étonné.

— Une affaire abominable, monsieur, une affaire qui, si elle s’ébruite, peut perdre de réputation mon hôtel. Des vols ont été commis ici ce soir pendant le bal. Plusieurs bijoux de prix ont été dérobés avec tant d’adresse que les victimes ne se sont aperçues de rien sur le moment. Il est évident qu’un professionnel a choisi nos salons pour y opérer. Voulez-vous m’aider à le retrouver ?

Et comme Lamar faisait un geste de protestation.

— Ne refusez pas, je vous en prie : vous êtes médecin et non détective, je le sais bien, mais si j’appelle la police et que le scandale éclate, sans parler du tort qui me sera fait, cela donnera l’éveil au voleur qui réussira à fuir.

Lamar réfléchissait, il voyait une concordance entre ces vols de bijoux et le vol de documents dont Ted Drew avait été victime.

— N’avez-vous aucun indice, quel qu’il soit, qui puisse vous mettre sur la trace du voleur ? demanda-t-il.

— Aucun, je vous l’ai dit.

— Eh bien, monsieur Redmon, je vais essayer de vous venir en aide. Veuillez aller m’attendre dans le petit salon, près du vestibule.

Le directeur s’en alla et Lamar revint aussitôt auprès de Florence, toujours assise sur le canapé adossé aux portières de velours. Le jeune homme reprit place auprès d’elle.

— Je vous demande pardon, lui dit-il, mais il s’agit encore d’une affaire de vols, de vols qui viennent d’être accomplis ici ce soir. J’ai promis de faire une enquête et je vais m’en occuper.

— Qui a été volé ? demanda Florence.

Lamar commença le récit que lui avait fait le directeur. Pendant qu’il parlait, un mouvement léger se produisit dans les portières retombant en lourds plis derrière le canapé.

La tête pâle de Clara Skinner apparut un instant. Elle fixa sur Florence et sur le médecin un regard aigu. Puis son visage fut caché par les plis, retombés à demi, du velours noir. Sa main s’allongea, une main blanche, fine et soignée, sur le dos de laquelle était le cercle rouge vif que la voleuse y avait tracé elle-même quelques minutes plus tôt.

Cette main, très doucement, s’avança vers Florence que le récit de Lamar absorbait et, défaisant, avec une extraordinaire légèreté, le fermoir du collier agrafé sur la nuque de la jeune fille, elle enleva le bijou.

En sentant les perles glisser sur son cou, Florence jeta un cri et tourna la tête. Lamar, surpris, fit le même mouvement.

Tous deux virent la main marquée du Cercle rouge et qui tenait le collier qu’elle venait de voler.

Florence et Max Lamar, une seconde, furent cloués à leur place par la stupeur.

Lamar bondit, enjamba le canapé, et voulut passer par la porte que les rideaux cachaient, mais il sentit une résistance et perdit quelques instants. La porte céda enfin, renversant deux fauteuils avec quoi on l’avait barricadée. Lamar, que Florence rejoignit, se trouva dans un vestibule désert. Il parcourut une galerie voisine et sortit dans les jardins sans pouvoir trouver la moindre trace de la voleuse. Sur le vaste perron tout enguirlandé de lierre, Florence, debout, regardait de tous côtés.

— Rien. Je n’ai rien trouvé, lui dit Lamar. C’est fou ! Elle a disparu comme une ombre ! Rentrons dans les salons, voulez-vous ? Et surtout pas un mot à qui que ce soit, avant que nous ayons pu jeter les yeux sur les mains de toutes les personnes présentes. Voilà l’heure du départ, nous n’avons qu’à nous poster dans le vestibule, auprès de la sortie.

La gouvernante Mary resta longtemps dans le vestibule où elle s’était retirée après avoir vu Florence quitter Max Lamar, puis elle se dirigea vers le salon où Mme Travis se tenait.

— Je vais rentrer, Mary, dit la vieille dame. Vous ramènerez Florence, je vous renverrai la voiture.

La gouvernante aida Mme Travis à mettre son manteau et à monter en auto. Puis elle gagna le grand salon de repos toujours désert, et s’assit dans un immense fauteuil en tapisserie ; peu à peu, au fond du large siège qui la dissimulait, elle s’assoupit.

Soudain un bruit léger la réveilla. Elle tourna la tête et vit une femme debout au fond de la pièce, près d’une statue de bronze portant un flambeau. L’inconnue ne vit pas Mary dans sa cachette, et, tranquille, retira d’une poche de sa robe un collier terminé par un pendentif que Mary crut reconnaître. L’inconnue mit le bijou dans une bourse qu’elle sortit de son corsage et qu’elle y replaça ensuite.

Après quoi, élevant sa main droite devant ses yeux, elle la regarda un moment.

Mary eut un sursaut de stupeur : sur cette main il y avait un cercle rouge…

L’inconnue eut un petit haussement d’épaules satisfait et étendant la main, prit derrière l’un des pieds de bronze de la statue porte-flambeau une petite fiole. Elle imbiba l’éponge du liquide contenu dans la fiole et, avec soin, effaça de sa main le Cercle rouge qui y était marqué.

Lorsque ce fut fini et que sa main ne présenta plus aucune trace anormale, l’inconnue enfouit dans sa poche la fiole et l’éponge et, sans hâte, se dirigea vers le vestibule de sortie.

Lorsqu’elle se fut éloignée, Mary, toute tremblante, quitta son fauteuil et s’approcha de la statue.

Pour arriver à ce coin du salon, elle passa devant l’une des fenêtres, qui donnait sur une large galerie extérieure. Soudain la fenêtre fut poussée silencieusement. Un homme sauta dans la pièce. Sans un mot, sauvagement, il la frappa au menton d’un coup de poing terrible. La pauvre femme tournoya sur elle-même et roula par terre évanouie.

L’homme disparut par la fenêtre, qu’il referma du dehors.

Lorsque Florence et Max Lamar rejoignirent John Redmon, ils le mirent au courant du nouveau vol commis par l’inconnue, et tous les trois se postèrent dans le vestibule afin de surveiller la sortie de tous les invités. Ils ne remarquèrent rien d’anormal, et devant eux Clara Skinner passa tranquillement.

La complice de Sam Smiling eut soin de lever vers son col, comme pour agrafer son manteau, ses deux mains dégantées, que le cercle rouge ne marquait plus.

Quand tout le monde fut sorti, John Redmon lança à Lamar un regard de désappointement.

— Eh bien ! docteur, voilà qui est fini, nous ne retrouverons plus la voleuse.

— Je ne reverrai jamais mon pendentif, murmura Florence, désolée.

Un cri l’interrompit, venant de l’étage supérieur de l’hôtel. Un cri affreux, désespéré, non pas un cri de peur ou de douleur physique mais la clameur de détresse et d’angoisse d’un homme frappé par un malheur soudain.

Tous tressaillirent.

— Qu’est-ce encore ? s’exclama M. Redmon.

Déjà, dans l’escalier, s’entendaient des pas précipités, et un gros homme en habit, les yeux hors de la tête, la cravate dénouée, la face livide et offrant la parfaite image de l’affolement, de l’horreur et désespoir, dégringola quatre à quatre les marches et se rua vers le directeur.

— M. Redmon ! l’écrin ! on m’a volé l’écrin ! Je suis perdu, cria-t-il d’une voix entrecoupée.

— On vous a volé, monsieur Strong ? Quoi ? qui ? commença le directeur, bouleversé par ce nouveau malheur.

— L’écrin de diamants… Dans ma chambre !…

— Voyons, monsieur, intervint Lamar avec autorité. Du calme. Racontez-nous en détail ce qui est arrivé.

— On m’a volé, monsieur ! un écrin de diamants ! Il y en avait pour cinquante mille dollars… Des parures de noces que je venais présenter !…

— Où était l’écrin ? Quand vous êtes-vous aperçu du vol ? demanda Lamar.

— L’écrin était dans ma chambre, caché dans ma malle fermée à clé. J’ai retrouvé la malle ouverte, et l’écrin avait disparu.

— Vous reveniez du bal quand vous avez fait cette découverte ?

— Oui… c’est-à-dire… Je ne sais jamais résister aux occasions de m’amuser ! J’avais bu une coupe de champagne de trop… et… j’ai rencontré une jeune femme… Nous avons causé… Elle était charmante. Je lui ai demandé de faire un tour dans les jardins avec moi… Oh ! sans aucune mauvaise intention, je vous le jure !… Bref, j’ai été l’attendre. Elle n’est pas venue… De guerre lasse, je suis rentré, pensant que son frère l’avait retenue…

— Son frère ? Qui ça ? demanda Lamar.

— Un jeune homme charmant, M…

Strong fut interrompu par une détonation qui provenait du jardin de l’hôtel. Tous sursautèrent.

Lamar se précipita au-dehors, suivi par le courtier en diamants et par le directeur de l’hôtel, qui fut bientôt rejoint par tout son personnel.

— Les voleurs sont là ! cria Lamar ; sans doute ils se sont disputés la possession de l’écrin. Faisons une battue dans les jardins. Nous trouverons leurs traces.

— Il faut courir vers les potagers, dit Redmon ; le mur est, là, éboulé en partie. Peut-être le savent-ils et tenteront-ils de le franchir.

Ils s’éloignèrent tous en courant. Florence, elle aussi, était sortie de la maison. Elle les regarda s’enfoncer dans l’ombre des massifs. Elle était stupéfaite de ce qui s’était passé pendant cette soirée. Elle avait vaguement compris l’apparition de la main marquée de rouge. L’idée qu’une voleuse de profession s’était servie, afin de détourner les soupçons, du stigmate fatal qui pesait sur sa vie, lui inspirait une horreur pleine de honte. Il lui semblait que, pour la première fois, par cette sorte de complicité involontaire et avilissante, toute l’étendue de son infortune lui était révélée. Elle regarda en face sa destinée et se dit que la mort, peut-être, lui serait meilleure que la catastrophe vers laquelle l’entraînait l’affreuse maladie mentale – car quel autre mot pouvait désigner son cas ? – qui s’était abattue sur elle…

Revenant des jardins, Lamar, Redmon, Strong et les garçons de l’hôtel la tirèrent de ses pensées douloureuses.

— Le coup de feu n’a blessé personne ? demanda la jeune fille. Mary, Mary… ma pauvre Mary, qu’avez-vous ?

La gouvernante, pâle comme une morte, et le visage meurtri par le coup qu’elle avait reçu, se tenait debout sur le seuil de l’hôtel, et le petit jour qui venait la faisait plus livide encore.

Florence la saisit dans ses bras. Mary, se raidissant contre sa faiblesse, prit la jeune fille à part et, en quelques mots, la mit au courant de ce qui lui était arrivé.

— Nous allons rentrer. Il faut vous soigner, lui dit Florence, bouleversée d’émotion. Docteur Lamar, voulez-vous être assez bon pour nous accompagner jusqu’à la villa ?

Quelques instants après, la voiture, qui les attendait toujours, les emportait.

Mary, sur la demande de Florence, raconta au médecin légiste les étranges événements auxquels elle avait assisté, cachée dans le fauteuil du salon de repos.

— Et cette femme, qui s’était tracé sur la main le Cercle rouge, la reconnaîtriez-vous ? demandait Lamar.

— Oui, oui, dit Mary…

Et, tout à coup, ses yeux s’agrandirent, devinrent fixes : elle regardait passer une personne qui, d’un pas rapide, s’en allait sur la route menant vers la gare.

— La voici ! s’écria Mary. C’est elle ! C’est la voleuse au Cercle rouge !

— En êtes-vous certaine ? dit Lamar rapidement.

— Oui, oui, certaine ! affirma Mary. C’est elle ! C’est bien elle !

Sans rien dire de plus, Max Lamar fit arrêter la voiture, sauta à terre rapidement, mais en se dissimulant sur le long de la ligne des arbres, et s’engagea sur les traces de Clara Skinner qui se hâtait pour prendre le premier train, où le médecin légiste monta derrière elle sans être remarqué.

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