Chapitre 15 Le siège du fort Smiling
Plus d’une heure s’était écoulée depuis que Clara Skinner avait téléphoné à Sam Smiling pour le prévenir de son arrivée.
Le cordonnier, ne voyant venir personne, commençait à s’inquiéter. Il se dirigea avec précaution vers la porte de sa boutique.
Dehors, Tom Dunn faisait le guet.
— Eh bien ! Tom Dunn, rien ?
— Rien.
— C’est incompréhensible.
Tom Dunn reprit sa faction, tandis que Sam Smiling s’asseyait devant son établi et feignait de travailler.
Un quart d’heure plus tard, deux hommes apparurent au tournant de la rue.
C’étaient Max Lamar et l’inspecteur de la police.
Leur système d’enveloppement avait été ingénieusement combiné. Tandis que tous deux s’avançaient vers la boutique, deux autres policiers faisaient le tour par la rue sur laquelle donnaient les terrains vagues où s’ouvrait la seconde sortie. Il semblait bien que les bandits ne pussent pas s’échapper.
Dès que Tom Dunn aperçut le docteur et le policier, il pénétra, rapide et furtif, dans la boutique.
— Attention, vieux, voici Max Lamar qui arrive !
Sam Smiling, qui avait en face de son établi une glace habilement disposée pour refléter l’aspect de la rue, était déjà debout.
— Aide-moi à fermer et à barricader, ordonna-t-il, car je suppose que, cette fois, le docteur ne vient pas, comme l’autre jour, me faire une visite de courtoisie.
Tous deux placèrent contre la porte une lourde table et deux bancs. Puis, rapide, Sam ouvrit la cachette, pénétra avec Tom dans le réduit, et tous deux se mirent en devoir d’utiliser l’issue si habilement dissimulée.
Au dehors, par la porte vitrée, Max Lamar et son compagnon avaient pu voir s’agiter les deux complices. À coups de poing, ils brisaient les carreaux, mais ils eurent beau faire jouer le loquet, en passant la main à l’intérieur, l’huis ne céda pas. Ils furent obligés de l’enfoncer à coups d’épaule.
Cette opération dura deux ou trois minutes, et lorsqu’ils purent pénétrer dans la boutique, ils eurent le vif déplaisir d’apercevoir la silhouette épaisse de Sam Smiling en train de disparaître par l’issue secrète.
Chercher le secret de la cachette était bien risqué. Mieux valait avoir recours à la manière forte.
Saisissant un des bancs que Sam avait disposés derrière la porte, le compagnon de Max Lamar se mit en devoir, en se servant de ce meuble comme d’un bélier, d’enfoncer la cloison.
Sous les coups répétés du policeman, les rayons du casier volèrent en éclats. Pendant ce temps, Max Lamar faisait une rapide enquête parmi les objets contenus dans la boutique.
Il prit au hasard une bottine et se mit en devoir de dévisser le talon.
Ce talon, en effet, était mobile.
— Vous voyez, s’écria-t-il, voilà la preuve indiscutable que le cordonnier Sam Smiling est bien le complice de cette Clara Skinner.
— Well ! Very well ! répondit sans se retourner le policeman qui, semblable à quelque héros légendaire des époques fabuleuses, donnait contre la cloison d’immenses coups de bélier qui finissaient par avoir raison de cette dernière.
Lâchant le banc, il introduisit sa tête et ses épaules par l’ouverture qu’il venait de pratiquer dans la porte même du réduit : faisant jouer la targette qui la fermait, il put l’ouvrir toute grande.
Max Lamar se précipita dans le réduit.
Pendant ce temps, que s’était-il passé de l’autre côté du décor ?
Derrière la maison de Sam Smiling se trouvait une vieille palissade qui courait le long d’une allée intérieure qu’elle séparait de terrains vagues. Au milieu de cette palissade, il y avait une sorte de portillon.
C’est ce portillon que surveillaient avec soin deux policiers postés là par Max Lamar.
À peine, d’ailleurs, étaient-ils à leur poste, qu’ils aperçurent un homme se dirigeant rapidement vers le petit pavillon.
Les deux policiers se placèrent de chaque côté et, au moment ou l’homme franchissait l’ouverture, ils le happèrent avec la plus extrême facilité.
Cette capture ne faisait pas honneur à la perspicacité de Tom Dunn… car c’était lui : sans trop s’occuper de Sam, il venait de filer, dans le désir très compréhensible de ne pas être mêlé à une aventure qui commençait à mal tourner.
Les deux inspecteurs passèrent un solide cabriolet aux poignets du jeune drôle. Et, tandis que l’un d’eux faisait bonne garde auprès de leur capture, l’autre reprenait la surveillance un instant abandonnée. Au bout d’un quart d’heure, un homme plein de plâtre et de poussière tomba de l’arrière-boutique dans l’allée et se précipita vers le portillon, suivi d’un autre homme à peine moins poussiéreux.
L’inspecteur, qui faisait le guet, allait cueillir à leur tour les deux nouveaux venus, quand il reconnut Max Lamar et son compagnon.
— Où est-il ? demanda Lamar à l’inspecteur.
— Le voilà, fit l’inspecteur, en montrant Tom Dunn.
Max Lamar eut un cri de rage :
— Ce n’est pas celui que nous cherchons ! Ce n’est pas Sam Smiling !
— Nous n’avons pas bougé d’ici, affirma l’inspecteur.
— Alors, dit Max Lamar, il doit être resté dans la maison. Il suffit d’un de vous pour conduire le prisonnier au poste. Ne le perdez pas de vue. Vous deux, suivez-moi…
Et Max Lamar, avec les deux policemen, revint dans l’allée. Là, il examina toutes les maisons.
— Tiens, tiens ! dit-il tout à coup, voilà une arrière-boutique qui me paraît suspecte.
Il désignait une porte fermée, voisine de celle de Sam Smiling.
Cette porte était celle de la deuxième boutique que le cordonnier avait louée et qui, par une communication secrète, donnait dans le réduit que nous connaissons.
Qu’avait fait Sam Smiling ?
Lorsqu’il se fut aperçu, au bruit de la lutte, que Tom Dunn venait d’être happé par les policiers, il s’était bien gardé de suivre le même chemin. Profitant de la minute précise où la surveillance du guetteur s’était relâchée, il avait ouvert la porte de la seconde arrière-boutique et pénétré dans cette dernière, où se trouvaient rassemblés les produits de ses vols.
Là, il s’empressa de remplir ses poches de tout ce qu’il avait mis de côté, bijoux, valeurs, argent. Cette occupation dura environ trois minutes. Pendant ce temps, les bruits d’enfoncement de la cloison, dans l’autre boutique, arrivaient jusqu’à lui.
— Tape toujours, disait-il. C’est solide.
Tout à coup, les bruits cessèrent.
« Il est temps de déguerpir », pensa-t-il.
Ayant jeté un dernier coup d’œil autour de lui pour s’assurer qu’il n’oubliait rien, il ouvrit doucement la porte secrète qui donnait dans son magasin.
« Par là, je pourrai filer, puisqu’ils sont tous maintenant de l’autre côté de la maison. »
Il était temps.
Au moment où Sam passait dans sa propre boutique, la porte du fond volait en éclats, et Max Lamar, suivi de ses deux policemen faisait irruption dans la pièce.
Sans laisser à Sam le temps de refermer la porte secrète, il s’engagea derrière lui impétueusement.
Alors, une poursuite fantastique commença.
Le cordonnier, bien que corpulent et plus âgé que Max, avait conservé une vigueur et une agilité surprenantes.
Il détalait comme un cerf à travers les rues.
Max Lamar n’était pas non plus un homme à s’essouffler rapidement. Rompu à tous les exercices physiques, il allait d’un mouvement rythmique, mais sûr, et, peu à peu, il rattrapait l’avance qu’avait sur lui Sam Smiling.
Quant aux deux policiers, ils étaient bien loin en arrière.
Sam Smiling courait droit dans la direction de la gare de marchandises qui se trouvait à un mile de là.
Lamar se rapprochait peu à peu.
Mais Sam Smiling, qui venait d’atteindre la voie ferrée, obliqua brusquement à gauche et s’éclipsa derrière la maisonnette d’une garde-barrière.
Max Lamar, perplexe, s’arrêta quelques secondes.
Il eut tort. À ce moment un train de marchandises démarrait lentement de la gare voisine. Déjà la machine avait dépassé le passage à niveau.
Une silhouette surgit de la maison de la garde-barrière et bondit vers le convoi. C’était Sam Smiling qui avait immédiatement compris le secours inespéré que lui apportait cet événement imprévu.
Sautant légèrement sur le marchepied d’un wagon de bestiaux, il en fit jouer la porte à coulisse et pénétra dans le wagon.
À vingt-cinq pas, Max Lamar, qui accourait, lança une terrible imprécation, car le convoi avait pris de la vitesse et ne pouvait plus être rattrapé.
Un moment déconcerté, Max Lamar conçut vite un plan. Il entra sans retard, dans la gare même, en communication téléphonique avec Randolph Allen, pour lui demander d’urgence une quarante-chevaux, avec un maître chauffeur et un inspecteur choisi.
Cinq minutes après, une automobile de course, conduite par le meilleur mécanicien de l’administration de la police, arrivait à toute vitesse au rendez-vous indiqué.
Max Lamar sauta dedans.
— Suivez la route de Surfton, dit-il au chauffeur. Et vivement ! il faut arriver avant le train de marchandises, qui a sur nous dix minutes d’avance.
Et Max Lamar s’installa à côté de l’inspecteur.
— Tiens, c’est vous, Smithson ?
— Mais oui, monsieur Lamar.
— Tant mieux, mon brave.
L’auto filait un train d’enfer. Max avait l’impression que du terrain était gagné de minute en minute.
En effet, à un brusque détour, le train de marchandises apparut, il fut atteint, puis dépassé sans effort.
Mais un incident se produisit, stupide, inéluctable. La route coupait la voie, à un mile environ de la gare de Surfton.
L’auto se trouva devant la barrière fermée du passage à niveau.
Max Lamar, furieux, interpella la garde-barrière :
— Ouvrez, ouvrez, cria-t-il.
Mais la garde-barrière ne parut même pas l’entendre. Son visage, figé dans une résolution têtue, était empreint de cette inflexibilité que confère le respect de la consigne.
Le train passa majestueusement devant les trois voyageurs impuissants.
Les portes ouvertes, l’auto repartit frénétiquement.
— Écoutez-moi, Smithson, fit Max à l’inspecteur, voilà le signalement du bandit que nous poursuivons. Je vais vous descendre à la gare de Surfton, où vous serez probablement arrivé cinq minutes après le train. Ce dernier ne sera pas encore reparti. Observez bien son départ. Si notre bonhomme n’y remonte pas, c’est qu’il a l’intention de séjourner à Surfton, où vous n’aurez pas de peine à retrouver sa piste. Dès que vous aurez repris Sam Smiling en filature, faites-le-moi savoir par n’importe quel moyen… chez Mme Travis… Tout le monde connaît sa villa. C’est entendu ?
— À vos ordres, monsieur Lamar… Seulement… Pourquoi ne venez-vous pas avec moi ? Le train est en gare. Nous avons tout le temps d’opérer, et, à deux, n’est-ce pas, c’est toujours préférable…
Max Lamar eut un geste d’impatience.
— Faites ce que je vous dis de faire. J’ai mon plan.
L’inspecteur descendit, et Max Lamar s’en alla de son côté.
Au fond, Max n’avait pas d’autre plan que de revoir Florence le plus tôt possible. À ce moment, rien ne comptait pour lui que Florence.
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