‹ Le Cercle rougeChapitre 20 sur 35 · Chapitre 18 Le chantage

Chapitre 18 Le chantage

Depuis trente heures, Smiling n’avait pas mangé.
Après avoir précipité du haut de la falaise Max Lamar, puis s’être débarrassé de Gordon, il erra tout le reste de la nuit à travers les rochers et finalement se réfugia dans une grotte, où il trouva de vieux filets hors d’usage sur lesquels il s’étendit pour dormir.

Quand il s’éveilla, il faisait grand jour. Sam Smiling, épuisé, se dressa lentement. Debout, il considéra ses vêtements, que la lutte avait mis en lambeaux. Son visage et ses mains avaient été meurtris et déchirés, son œil droit, enflé et tuméfié, le faisait vivement souffrir. Dans cet état, il ne manquerait pas, s’il se montrait, d’attirer sur lui l’attention publique et celle des agents lancés à ses trousses.

Cependant, la faim le tenaillait. Il se hasarda à quitter son abri, et, de rocher en rocher, il gagna la plage. Au loin, il aperçut la gare de marchandises.

« Si je pouvais y arriver sans être vu, pensa-t-il, je trouverais peut-être encore un wagon hospitalier… Et puis, dans une gare, on découvre toujours quelque colis de victuailles… »

Tout en faisant ces réflexions, il s’avançait jusqu’en dehors de la dernière ligne des rochers. Mais il se rejeta brusquement en arrière.

Il venait d’apercevoir les deux détectives lancés à la poursuite de l’avocat Gordon.

Précipitamment, il reprit le chemin de la grotte, où il résolut de rester jusqu’au soir, malgré les tortures affreuses de la faim.

Hagard, il se laissa tomber sur une pierre et essaya de mâcher du varech et quelques morceaux de cuir coupés à sa ceinture.

Soudain, au milieu de la torpeur pleine de vertiges qui commençait à s’appesantir sur lui, son oreille fut frappée par un bruit insolite et l’odeur âcre d’une fumée qui semblait toute proche.

C’était quelques minutes après que Florence eut mis le feu à la cabane de l’Ermite.

Sam risqua un coup d’œil hors de la grotte, assez à temps pour voir, dans l’étroit sentier, dévaler à toute vitesse un homme recouvert de haillons.

Sam Smiling, furtivement, grimpa jusqu’à la pointe d’un roc et le suivit des yeux. Un camion automobile passait sur la route. Gordon, avec une souplesse inimaginable, s’accrocha derrière ce véhicule et disparut avec lui.

« Voilà une chose à laquelle je n’avais pas pensé, songea Sam Smiling. »

Il allait réintégrer la grotte, mais il en fut empêché par la foule, qui accourait de tous côtés pour voir brûler la masure.

Sam se mêla aux curieux. Des lambeaux de phrases parvenaient à son oreille. Il s’agissait de lampe, de bras de femme, de cercle rouge sur une main…

Sam Smiling s’étonna.

« Le Cercle rouge ici… Encore ! »

Tout à coup, il tressaillit : Jacob et Boyles redescendaient vers la plage et venaient dans sa direction. Il regagna précipitamment sa retraite.

Le flot des curieux s’écoulait peu à peu. Bientôt, toute la région rocheuse retomba dans le silence.

Sam Smiling subissait d’indicibles tortures. Il allait et venait au fond de la grotte, tenaillé par la faim.

Soudain, n’y tenant plus et oubliant toute prudence, il sortit et dirigea ses pas vers le groupe de villas qui, à l’est de la plage, dominait l’océan.

— Tant pis si je me fais prendre, marmonnait-il entre ses dents. Celui qui voudra ma peau la paiera… Je vais filer derrière ces villas. En me glissant par une allée de service, je trouverai bien à voler des aliments dans quelque cuisine.

À ce moment, Florence Travis regagnait sa demeure, après avoir quitté Max Lamar.

Au-devant d’elle, inquiètes toutes deux, Mme Travis et Mary s’avançaient.

— D’où viens-tu, Flossie ? Tu as couru là-bas… pour voir cet incendie ?

Florence sourit à Mme Travis et lui passa les bras autour du cou.

— Maman chérie, je t’en conjure, n’aie pas de souci pour moi.

Mme Travis se rasséréna et, tout en remontant vers la villa, elle reprit :

— Le Dr Max Lamar a donc quitté Surfton ? Je le regrette. Quel homme charmant !

— Ah ! celui-là n’est pas un savant de cabinet, répondit Florence avec animation. J’éprouve pour lui, je l’avoue, de l’estime et de l’affection.

Mme Travis l’approuva :

— Tu as raison, ma chérie. J’apprécie moi aussi infiniment le docteur, et son œuvre médicale est si intéressante, ses recherches…

— Oui… dit Florence.

Et ingénument elle ajouta :

— Il me semble pourtant que je m’intéresserais moins aux entreprises du docteur, si c’était un autre qui les eût engagées…

Mme Travis sourit.

Florence poursuivit, tout animée :

— De toutes mes forces je voudrais l’aider à aboutir dans ses recherches. Je voudrais qu’il réussît enfin à pénétrer cette énigme terrible du Cercle rouge… Oui, je voudrais cela. Et cela sera… Il le faut… il le faut…

Elle s’animait de plus en plus. Ses yeux brillaient et, soudain, elle sentit monter la fièvre héréditaire.

Sur sa main, qu’elle venait de projeter pour mieux préciser sa pensée, s’inscrivait le cercle redoutable…

Elle rejeta vivement ses deux bras derrière son dos, avant que Mme Travis eût pu s’apercevoir de rien.

Mais ce que la bonne dame ne put voir, quelqu’un derrière elle s’en rendit compte.

C’était Sam Smiling.

À pas feutrés, il s’était avancé à proximité du groupe des trois femmes, qui ne se doutaient point de sa présence.

Ignorant si Florence Travis avait été mise au courant de ses dernières aventures, il avait résolu de faire encore une fois appel à son inépuisable bonté.

Que risquait-il, après tout ?

C’est au moment où il allait s’approcher qu’il aperçut le Cercle rouge sur la main que la jeune fille avait rejetée en arrière.

Il s’arrêta net, stupéfait.

— Le Cercle rouge… Florence Travis… le Cercle rouge.

Résolument, il s’avança.

— Pardon, miss Travis ?

Florence fit un bond.

— Que voulez-vous ? dit-elle d’une voix brève.

— Oh ! peu de chose. Une minute d’entretien, seul, avec vous.

Mme Travis voulut s’interposer.

— Viens, Florence, laisse là cet individu. Il me fait peur !

Mais Florence, avec une décision soudaine :

— Laissez-moi, maman… je n’ai rien à craindre. Je veux parler à cet homme… Venez, ordonna-t-elle à Sam, en s’éloignant de quelques pas.

— Vous savez, dit-elle sévèrement quand il eut obéi, que je devrais vous faire arrêter…

Sam Smiling eut un ricanement.

— Oh ! Oh ! comme vous y allez, ma belle enfant ! Me faire arrêter ?

— Certes, je n’ignore plus rien de vos crimes.

— Alors, dénoncez-moi, ma petite. Seulement, je vous préviens qu’on ne m’arrêtera pas seul.

— Et qui donc avec vous ?

— Qui ? Florence Travis, tout simplement.

— Que dites-vous ?

— Oh ! rien… rien… Seulement, voilà… je n’ai pas mangé depuis deux jours bientôt… Alors, j’ai pensé que la fille du Cercle rouge, – vous m’entendez bien ? – la fille du Cercle rouge voudrait bien nourrir et protéger ce brave Sam Smiling.

Florence Travis crut voir autour d’elle tourner tout ce qui l’environnait. Saisie d’une folle terreur, elle balbutia :

— Que dites-vous ? Que signifient ces paroles… ces menaces ?…

— Ce ne sont pas des menaces. J’expose une situation…

— Je ne comprends pas…

Sam Smiling eut un sourire affreux.

— Vous voulez m’obliger à préciser ?

Et, brusquement, saisissant la main de Florence :

— Regardez !

Le Cercle rouge avait pâli, mais les traces en étaient encore si visibles que Florence comprit l’impossibilité de toute négation.

— Lâchez-moi, que voulez-vous de moi ? De l’argent ?

Sam remua la tête négativement.

— De quoi manger, d’abord, et ensuite un abri, répondit-il.

Florence se redressa avec hauteur.

— Cela, jamais ! Sauver un bandit comme vous, jamais !

— Alors, je vous perdrai avec moi !

— Allons donc ! Personne ne vous croira.

— On ne me croira pas d’abord. Mais la police est curieuse, vous savez !… Une fois qu’on lui a dit les choses, elle s’en occupe. Vous ne pourrez pas refuser d’être mise en observation…

Florence se tordait les bras sans répondre.

— Allons ! allons ! ne vous désolez pas, dit Sam Smiling d’un ton narquois et protecteur. Sauvez-moi, cachez-moi. Vous serez la dernière personne que l’on soupçonnera d’avoir participé à ma disparition.

Florence sentit que toute résistance était vaine.

— Eh bien ! soit, dit-elle. Restez caché jusqu’à la nuit. Puis venez au garage de la villa. Vous y trouverez à manger et nous aviserons ensuite.

Sam Smiling s’inclina avec un respect affecté et regagna les rochers. Florence, en proie à la plus vive agitation, rejoignit sa mère et Mary.

— Ma chérie, tu es toute pâle. Que t’a dit cet homme ? demanda Mme Travis.

Florence se domina de son mieux.

— Ce n’est rien, absolument rien. Ce malheureux n’avait pas mangé depuis deux jours.

Mme Travis accepta l’explication. Mary, elle, gardait le silence :

« Je saurai bien ce qui s’est passé », se disait-elle, pendant que toutes les trois regagnaient la villa. Aussitôt arrivée, Florence monta dans sa chambre. Une fois seule, elle se jeta dans un fauteuil et se mit à sangloter comme une enfant.

Ses pleurs s’arrêtèrent soudain. Une émotion nouvelle s’était emparée d’elle : l’image de Max était devant ses yeux.

Elle lisait mieux maintenant au fond d’elle-même.

« Oui, je l’aime ! se disait-elle. Oui, je l’aime follement. Toute ma vie lui appartient. Ah ! quel cruel amour ! Avoir espéré… tout espéré… »

Elle se reprit à pleurer amèrement.

« Il vaudrait mieux que je fusse morte. Comme cela, il ne saurait jamais que je suis la fille de Jim Barden… »

L’idée brusque lui vint d’en finir, d’aller du haut de la falaise se jeter dans la mer.

« Oui, je choisirai, pour disparaître, l’endroit où, cette nuit, il a failli mourir… »

Elle se leva, résolue, et s’enveloppa d’un manteau.

À ce moment, on frappa à la porte de la chambre et Mary entra.

D’un coup d’œil, la gouvernante comprit que quelque chose de terrible était survenu.

— Flossie ! Flossie ! Qu’y a-t-il ?

Elle barrait la porte à la jeune fille.

Florence se rejeta dans le fauteuil, en proie à une nouvelle crise de sanglots. Mary s’agenouilla devant elle.

— Allons, ma chérie, ma petite Flossie, mon enfant, dites-moi tout.

Florence alors, éperdue, à bout de forces, parla fiévreusement. Elle raconta à Mary l’entrevue qu’elle venait d’avoir avec Sam Smiling et les menaces de ce dernier…

— La situation est sans issue, tu le vois bien.

Mary, d’abord atterrée, se ressaisit.

— Voyons, mon enfant, calmez-vous, tout peut s’arranger.

— C’est facile à dire. Mais comment penses-tu qu’on puisse se débarrasser de Sam Smiling ?

— Et pourquoi s’en débarrasser ? dit Mary. Faisons comme il le demande, en attendant mieux. C’est notre intérêt. Je vais tout préparer dans le garage afin qu’il y trouve un abri. Je viendrai ensuite vous rejoindre.

Puis, quittant la chambre, elle dit avec fermeté :

— Et pour l’amour de nous tous, ressaisissez-vous, ma chère Flossie.

q