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Chapitre 2 Une mise en liberté

L’asile pénitentiaire, vaste construction massive aux fenêtres défendues par d’épais barreaux, semblait plus sinistre encore sous le radieux soleil d’un midi de printemps.
Une auto luxueuse tourna l’avenue déserte et vint s’arrêter devant la lourde grille de l’asile.

La portière s’ouvrit. Deux femmes élégantes en descendirent. Une jeune fille d’abord, qui sauta légèrement sur le trottoir et se retourna pour offrir l’appui de sa main à sa compagne, une dame d’un certain âge.

La jeune fille sonna à la grille. Un gardien parut, salua les dames qu’il semblait connaître, les fit entrer et s’éloigna. Il revint bientôt dire que le directeur attendait Mme Travis et Mlle Florence Travis.

Mme Travis, une femme de cinquante ans environ, au visage calme et bon sous ses cheveux déjà presque blancs, se retourna vers la jeune fille.

— Viens-tu, Flossie ? lui dit-elle avec un accent qui décelait toute sa tendresse.

Flossie, ce diminutif charmant, allait bien à cette radieuse jeune fille, dont la beauté semblait éclairer cette morne geôle.

Elle paraissait grande et élancée dans sa souple robe de velours noir rayé de larges bandes blanches, dont le corsage échancré dégageait le cou délicat que caressait une fourrure de renard blanc. Elle avait un joli visage au teint pur, à la bouche fraîche, aux grands yeux parfois rêveurs et presque graves, parfois pétillants d’une gaieté d’enfant, au front blanc que couvraient à demi les cheveux bruns bouffants sous la gracieuse toque blanche. Tout en elle était harmonieux, séduisant et l’humeur capricieuse et fantaisiste de Florence Travis, son dédain pour les futiles préoccupations qui absorbaient les autres jeunes filles, l’originalité sincère et spontanée de ses goûts et de ses idées ajoutaient une sorte de personnalité savoureuse et prenante à son caractère indépendant, volontaire, mais foncièrement droit et dont le signe distinctif était une compassion ardente pour toutes les misères et toutes les infortunes.

Et c’était ce dernier sentiment que partageait et encourageait Mme Travis qui, ce matin-là, amenait Florence dans le lugubre asile où tant de misérables épaves du crime et de la folie étaient détenues.

Le gardien les précéda jusqu’au cabinet du directeur.

Celui-ci, assis à son bureau, se leva pour recevoir les deux dames. Ce directeur, M. Miller, était un homme froid, morose et solennel. Mais nul n’échappait au charme de Florence. En la voyant, M. Miller se souvint que l’humanité n’est pas tout entière composée de prisonniers et de gardiens. Il eut un sourire aimable en indiquant des sièges.

— Vous ne vous découragez donc pas, mademoiselle ? Vous continuez votre œuvre malgré les déceptions qu’elle vous a procurées ?

— Pourquoi me découragerais-je ? interrompit Florence. Ce n’est pas parce que j’ai eu quelques déceptions comme vous dites… Oui, oui, monsieur Miller, ajouta-t-elle en riant, je sais bien que Jones, dont l’hiver dernier, je me suis occupée, a essayé de faire cambrioler notre résidence de Blanc-Castel. Mais je sais très bien aussi que j’ai réussi plus souvent que je n’ai échoué et que plusieurs de vos anciens pensionnaires, grâce à l’aide que nous leur avons donnée, sont maintenant rentrés dans le droit chemin et gagnent honnêtement leur vie. On ne réussit pas à chaque tentative, vous ne l’ignorez pas, monsieur Miller, et c’est très beau déjà de réussir quelquefois… J’ai tant de pitié pour tous ces déshérités, pour toutes ces épaves de la vie qui, bien souvent, sont plus à plaindre qu’à blâmer…

Elle s’arrêta les yeux brillants, son joli visage tout animé d’émotion. Le directeur la regardait avec une admiration visible, où il y avait un peu d’étonnement railleur.

— Hélas ! mademoiselle Travis, voilà un enthousiasme qu’un vieux fonctionnaire comme moi ne peut plus ressentir. J’ai vu trop de choses… Mais cela ne m’empêche pas d’apprécier vos préoccupations humanitaires… et votre zèle infatigable… Vous êtes si différente des autres jeunes filles !…

— Je ne sais pas si je suis différente, dit Florence ; en tout cas, je n’ai pas grand mérite, car je sais bien que tout ce qui amuse mes amies ne m’amuse pas du tout, moi ! Et quand on est riches et heureuses comme nous le sommes, c’est un devoir de s’occuper des pauvres gens…

— Sans doute, sans doute… reprit M. Miller. Mais vous venez, mesdames, pour voir le fameux Jim Barden, qu’on va libérer… Si votre influence s’exerce sur cet homme-là, mademoiselle Travis, j’en serai bien surpris… Enfin, je vais donner l’ordre qu’on l’amène ici.

Le directeur sonna. Un gardien parut, auquel il donna ses instructions et qui s’éloigna vers l’intérieur de l’asile.

Dans le quartier réservé aux internés les plus dangereux, Jim se tenait debout au bord de sa cellule.

À travers les barreaux de la lourde grille qui l’enfermait, il avait passé son bras droit, et sa main pesante pendait en dehors. Ses yeux fixes regardaient droit devant lui, sans paraître rien voir, et il restait là sans bouger, comme une sombre image de révolte impuissante et de désespoir égaré.

Soudain, sur sa main droite, une marque se dessina, un stigmate circulaire, rose d’abord, puis plus foncé et qui devint comme une couronne écarlate, irrégulière : le Cercle rouge. Jim Barden entrait en fureur.

Il éleva sa main jusque devant ses yeux, regarda le stigmate mystérieux et eut un sourd ricanement de fou. Un pas retentit. Jim baissa la main. Le gardien parut, portant un paquet de vêtements. Il ouvrit la porte et les jeta au prisonnier.

— Habille-toi, ordonna-t-il. Tu vas me suivre chez le directeur et on te mettra en liberté.

Et il reprit :

— Mais oui, vieux Jim, en liberté. Voilà ce que c’est que d’être raisonnable. Depuis quelques mois, il n’y a rien à dire, tu es sage ! J’ai remarqué que ça date du jour où je t’ai trouvé ici, par terre, pleurant comme un enfant… Depuis, pas de crise. Alors on te donne la clé des champs…

Sans un mot, sans un signe de surprise, d’émotion ou de joie, sans jeter un dernier regard sur sa cellule, Jim, quand il eut revêtu ses anciens habits, un complet gris abîmé et fripé, suivit le gardien chez le directeur.

— Eh bien Jim Barden, vous voilà libre, lui dit celui-ci, et ces deux dames veulent bien s’intéresser à vous…

Jim Barden, à son entrée dans le bureau de M. Miller, avait jeté un regard sur Florence et sa mère, mais, au geste du directeur, il ne tourna pas la tête vers elles.

— Je ne demande rien, dit-il seulement d’une voix dure.

Florence se leva et fit deux pas vers lui.

— Nous le savons que vous ne demandez rien, dit-elle doucement, mais nous serions très heureuses de pouvoir vous aider.

— Oui, intervint avec bonté Mme Travis, vous allez vous trouver sans domicile, sans argent…

— C’est mon affaire, interrompit brutalement Barden. Je n’ai besoin de personne. On m’a mis en cage, mais ce n’est pas une raison pour qu’on vienne me voir comme une bête curieuse.

Il enfonça son chapeau sur sa tête et fit un mouvement vers la porte mais Florence, s’élançant vers lui, mit sa main blanche et fine sur sa manche grossière.

— Non, non, ne partez pas ainsi ! Je comprends bien… Vous avez tant souffert… Mais ne croyez pas que c’est une banale curiosité qui nous amène ici… Je veux que vous redeveniez un honnête homme, un homme heureux… Il n’est pas trop tard… Sans doute vous n’êtes pas seul au monde ?… Vous avez une famille ?… une femme ?

Un tressaillement secoua les lourdes épaules de l’homme. Une crispation douloureuse passa sur son visage.

— Ma femme, il y a vingt ans qu’elle est morte, dit-il sourdement.

— Oh ! je vous demande pardon… je vous ai fait de la peine… murmura la jeune fille, émue par cette lueur d’émotion sur ce visage farouche. Mais si votre femme est morte, peut-être avez-vous des enfants qu’il vous faut protéger, diriger dans la vie, qui vous aimeront et vous soutiendront dans votre vieillesse… Une fille ?… Un fils ?…

— Un fils… répéta Jim à voix basse, avec une expression d’amertume.

Il resta un instant pensif, puis écarta brusquement la main que Florence avait posée sur son bras, et, plus sombre que jamais, se dirigea vers la porte.

Le gardien, d’un regard, consulta le directeur. Celui-ci fit un signe affirmatif ; le gardien laissa passer l’homme, et, le long des corridors lugubres, l’accompagna.

— Voici une tentative peu encourageante, mademoiselle Travis, commença M. Miller.

Mais Florence qui était restée sur place, regardant s’éloigner le prisonnier libéré, interrompit le directeur.

— Non, non, c’est impossible ! Je ne puis le laisser partir comme cela ! Je vais le rejoindre, essayer encore…

Malgré les appels de sa mère, la jeune fille s’élança hors du cabinet du directeur et se mit à courir pour rattraper Jim Barden.

La grille venait de s’ouvrir devant celui-ci. Jim la franchit et se trouva sur l’avenue déserte. Il resta immobile au sortir de l’ombre intérieure.

C’est alors que Florence le rejoignit.

La jeune fille mit de nouveau sa main sur le bras de l’homme.

Celui-ci s’arrêta, sa face se contracta dans une expression de sombre impatience.

— Écoutez-moi, lui dit la jeune fille avec le plus charmant des sourires ; j’ai encore un mot à vous dire. Je crois que tout à l’heure, je vous ai irrité. Je m’y suis mal prise. Pardonnez-moi, et permettez-moi de vous avancer ceci, afin que vous puissiez vivre en attendant du travail.

Elle avait tiré de son réticule un petit rouleau de billets de banque.

Jim Barden eut un mouvement. Une colère alluma ses yeux. Brutalement, de la main de la jeune fille, il arracha les billets de banque qu’il froissa et jeta à terre.

— Je n’en veux pas de votre argent, gronda-t-il d’une voix rauque.

— Je vous en prie, insista Florence.

Mais elle s’arrêta, interdite. Ce n’était plus le même homme. Un accès soudain de rage aveugle avait saisi Jim Barden :

— Allez-vous me laisser tranquille ! hurla-t-il le visage convulsé.

Il était si menaçant que le gardien le saisit à bras-le-corps.

Jim eut un rugissement étouffé et ses mains puissantes étreignirent la gorge du gardien.

La lutte fut brève. L’homme au Cercle rouge se dégagea et s’élança sur la jeune fille.

Une main vigoureuse saisit le bras menaçant. Le forcené vit devant ses yeux le canon d’un revolver braqué sur lui.

— Haut les mains ! ordonna Max Lamar, qui intervenait.

En sortant de son bureau, il s’était dirigé, comme il en avait manifesté l’intention à sa sténographe, vers l’asile.

Là, se dissimulant dans un angle de mur d’où l’on voyait la grille, il avait attendu la sortie de l’être redoutable qu’il s’était donné pour mission d’empêcher de nuire.

De ce poste d’observation, il avait assisté à la scène de violence qui s’était déroulée entre Barden et la jeune fille, et s’était précipité au secours de celle-ci.

— C’est encore vous, gronda Barden.

— Haut les mains ! répéta Lamar.

Jim-Cercle-Rouge hésita une seconde, mais la violence de sa crise était tombée. Il leva les bras, tout en grondant sourdement comme une bête prise.

Max Lamar, sans le perdre du regard, se fouilla et sortit de sa poche les menottes qu’il y avait placées.

— Passez-lui ces bracelets, ordonna-t-il au gardien, qui s’apprêta à obéir.

Florence, nous l’avons dit, n’avait pas reculé devant Jim Barden. Calme, résolue, un peu pâle, plus jolie que jamais dans son intrépidité fière, elle avait vu son sauveur dompter le forcené. Mais, quand le gardien s’apprêta à passer les menottes aux poignets de celui-ci, elle se jeta en avant, bouleversée par la pitié.

— Non, non, dit-elle à Max Lamar. Laissez-le aller, monsieur… Je vous en prie… C’est de ma faute, j’ai été maladroite. Je l’ai exaspéré par mon insistance indiscrète… Je vous en prie, laissez-le libre…

Ses yeux imploraient. Max fut ébloui par la beauté de la jeune fille.

— Allez-vous-en, dit Max Lamar au vieux bandit. Allez-vous-en, vous êtes libre ! Remerciez cette jeune dame que vous menaciez et dont la générosité m’empêche de vous renvoyer d’où vous venez.

Jim Barden ne répondit pas un seul mot. Il enfonça son chapeau sur ses yeux et s’éloigna d’un pas lourd.

Florence le suivit du regard. Sur son joli visage, il y avait une expression d’indéfinissable pitié. Puis elle se retourna vers Max Lamar et le remercia avec effusion.

— Florence, mon enfant, n’as-tu aucun mal ? cria avec angoisse Mme Travis, qui accourait.

— Non, non, ma mère ; grâce à monsieur je suis saine et sauve.

Max Lamar, en face de la jeune fille qui lui disait sa gratitude, resta troublé.

Machinalement, il se pencha, ramassa les billets de banque froissés par la main de Jim et les remit à Florence. Cependant, Mme Travis l’accablait à son tour de remerciements chaleureux, et Max Lamar reprit son aisance d’homme du monde.

— Je vous en prie, madame, je faisais mon métier… Ce n’est pas que je sois détective, ajouta-t-il en riant, mais je suis médecin – le Dr Max Lamar –, et mon rôle est parfois de dompter les fous…

— Oui, oui, n’est-ce pas, cette fureur ne pouvait être que de la folie ? Que lui avais-je fait ? s’exclama la jeune fille.

— C’est un fou, mais ce n’est pas seulement un fou, dit Max Lamar. C’est un être redoutable qui est maintenant lâché. Je crains que votre générosité ne m’ait fait commettre une imprudence, mademoiselle…

— Cet homme m’intéresse et m’apitoie, dit Florence au jeune médecin. Et si vous voulez bien perdre quelques minutes à me parler de vos recherches et de vos travaux, ajouta-t-elle, j’en serais très heureuse… Ce sont des questions si profondément intéressantes. Nul ne les a étudiées comme vous…

Mme Travis joignit son invitation à celle de sa fille, et Max Lamar s’engagea à aller rendre visite aux deux dames.

Florence et sa mère remontèrent dans leur auto, qui démarra.

Max Lamar, immobile, suivit des yeux la voiture jusqu’à ce qu’elle eût disparu.

Alors, seulement, il s’éloigna dans la direction qu’avait prise Jim Barden.

Dans l’auto qui l’emportait à toute allure, Florence, pour rassurer et calmer Mme Travis, fut plus joyeuse et plus enjouée que de coutume. Par instants, pourtant, un nuage de tristesse fugitive assombrissait ses traits.

Dans une avenue bordée de riches maisons particulières, l’auto fit halte devant la grille d’un jardin splendide, au milieu duquel s’élevait une habitation luxueuse. C’était Blanc-Castel, la résidence des deux dames.

Celles-ci descendirent de voiture et entrèrent. Pendant que Mme Travis gagnait la maison, Florence se dirigea lentement vers le fond du parc.

Une femme de quarante-cinq à quarante-six ans, très simplement vêtue de noir, au visage énergique et bon, la rejoignit aussitôt. On l’appelait Mary. Elle avait été la nourrice de Florence et, depuis lors, était restée auprès d’elle, amie fidèle plus encore que gouvernante de la jeune fille, qu’elle entourait d’un dévouement inlassable.

Après avoir échangé avec elle quelques paroles, la voyant pensive, elle la quitta.

Celle-ci, seule, fit encore quelques pas au milieu de la luxuriante végétation, parmi laquelle serpentaient les allées du parc.

Elle arriva auprès d’un large bassin et, sur un canapé d’osier, elle s’assit. Peu à peu, l’expression de son visage devint mélancolique, et comme si elle éprouvait une soudaine souffrance, elle porta la main à sa poitrine.

— Florence, mon enfant, qu’avez-vous ? Vous souffrez ? murmura près d’elle une voix inquiète.

Florence tourna la tête, vit sa gouvernante qui était revenue, et lui sourit.

— Non, Mary, je vous assure. Je n’ai rien. Pourquoi souffrirais-je ?

— Pourquoi, je l’ignore, mais je vois bien que vous n’êtes pas comme de coutume. Qu’avez-vous ?

— Je ne sais pas, Mary. C’est peut-être l’émotion de cette scène pénible… Mais non…

Florence resta un moment silencieuse et, d’une voix assourdie, reprit :

— C’est autre chose… C’est un pressentiment qui m’obsède, le pressentiment d’un malheur qui va m’arriver…

Elle tressaillit, regarda autour d’elle anxieusement et, plus bas encore :

— D’un malheur qui vient de m’arriver… maintenant… un malheur irréparable… C’est fou, mais j’ai l’impression nette et cruelle qu’un des miens vient de disparaître…

Tremblante elle s’appuya sur l’épaule de sa fidèle compagne. Celle-ci la serra contre elle avec tendresse et la calma par de douces paroles.

Mais la voix de la gouvernante était étrangement troublée et une angoisse emplissait ses yeux.

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